Spiritualité Chrétienne

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Vie de Saint Géraud d'Aurillac 2e partie

 Vie de Saint Géraud d'Aurillac 2e partie

Géraud et le jeûne


Que ne songent-ils, comme Géraud , à la fin qui les attend ; que ne suivent-ils le précepte de 1'Apôtre , de tout faire, qu'on mange ou qu'on boive, pour la gloire de Dieu. Trois jours par semaine, et tous les jours par temps de Jeune, il s'abstenait de viande. Si cependant quelque fête annuellement célébrée tombait en un de ces jours, il levait l'abstinence, mais prenait soin de la reprendre au premier jour libre, en compensation de celle qu'il avait passée, alors que pourtant, en raison de cette fête, il avait déjà invité un pauvre en plus de ceux qu'on accueillait à l'accoutumée. Si le jeûne prévu tombait un dimanche, il ne s'en dispensait nullement, et ne profitait pas de cette coïncidence pour l'omettre : il s'acquittait en toute rigueur de ce jeûne le samedi qui précédait. Que s'il semblait choquant de voir chez un saint cette levée de l'abstinence , celui qui s'en affecterait doit se souvenir que tout est pur aux purs , savoir à ceux qui prennent leur nourriture sans le faire par sensualité, sans regarder à la nature de l'aliment qu'il prend, mais plutôt au besoin qu'il en a, ou au contraire à la convoitise avec laquelle il le prend — et cela c'est la conscience qui, intérieurement, en juge . Cette façon de voir, le prophète Elie, et Ésaü, l'appuient de leur exemple . Il était donc permis à un laïc, un si saint laïc surtout, d'user de ces permissions. Mais ce n'est pas permis à ceux à qui leur profession religieuse l'interdit. Si l'arbre du paradis terrestre apporta la mort, ce n'est pas qu'il fût pernicieux de soi, mais qu'il avait fait l'objet d'une interdiction de principe...


La simplicité de ses habits


Mais poursuivons... Ses vêtements ordinaires de laine ou de lin ne suivaient pas la mode qu'ont osé de nos jours inventer les fils de Bélial, qui ne veulent d'aucune règle, il garda toujours l'ancien usage, voulant que le tissu ni ne marquât un luxe prétentieux, ni ne pût être taxé de rusticité grossière. Quant aux vêtements de soie ou de quelque autre étoffe précieuse, ni sous le prétexte de quelque grande fête, ni parce que se trouvait là quelque haut seigneur, il veilla à n'en jamais porter d'une richesse alors inaccoutumée. Le ceinturon dont on se sert pour fixer à la taille le fourreau de l'épée, il eût passé vingt années s'il eût pu le faire durer tout ce temps sans penser à le changer ou à le remettre en état. Ne parlons pas, par conséquent, du baudrier, ou des ceintures d'apparat, ou des agrafes, ni du harnais de ses chevaux, puisqu'il ne pouvait souffrir non seulement de porter sur soi de l'or, mais aussi d'en posséder. Ce n'est pas dans l'or qu'il vit sa puissance, ce n'est pas dans la multitude des richesses, mais en Dieu, qu'il mit sa gloire. Alors qu'on le voit couramment, même chez des gens qui font profession de religion : pour tout ce qui a trait aux soins corporels et à la tenue extérieure, ils se laissent ingénument et inlassablement tourmenter par cette préoccupation, consacrant tous leurs efforts — étant donné que leur façon de vivre leur ôte, auprès de ceux qui en sont témoins, toute considération — à la mendier par l'effet, du moins, que peuvent produire de riches habits. I1 leur vaudrait mille fois mieux s'occuper des soins à donner à leur âme, qui, elle, pourrait ainsi toujours croître en beauté.


Géraud rendant la justice


Les pauvres, et les victimes d'une injustice, avaient toujours libre entrée auprès de lui. Et nul besoin, pour recommander leur cause à son attention, de lui apporter un présent. Car plus il les voyait dans une étroite indigence, plus c'était là pour eux le meilleur moyen de plaider à ses yeux leur infortune.

Le renom de cette bonté se répandait non seulement aux alentours, mais même en pays éloignés. Et comme tout le monde savait que sa bienfaisance s'étendait à tout le monde, beaucoup venaient lui demander la solution de leurs difficultés. Il ne dédaignait pas de s'occuper ainsi, soit directement, soit par ses gens, des affaires des pauvres, et, dans toute la mesure du possible, de leur accorder son appui. Souvent, en effet, apprenant que des gens se faisaient une guerre sans merci, le jour où leur affaire devait passer devant lui, il faisait célébrer des messes à leur intention. Et s'il ne voyait pas de moyen humain de porter remède, il implorait en ces cas-là le secours divin. Une chose qu'il ne pouvait souffrir, c'était qu'un seigneur, sur le premier caprice de colère venu, pût s'emparer des terres d'un de ses hommes : il faisait alors évoquer l'affaire, et, partie par persuasion, partie d'autorité, il calmait la colère de cet homme déchaîné. Un trait suffirait à montrer que son souci de justice se faisait sans cesse plus ferme et plus exigeant : dès qu'un pauvre se trouvait dans la dépendance de plus puissant que lui, il avait grand soin, tout en soutenant le plus faible, de fléchir le plus fort sans léser ses droits. Bref, dans sa soif si sincère de justice, il ne souffrait de la voir offenser ni chez ses sujets ni chez des étrangers.


Le paysan chez les brigands


Mais la soif, aussi bien que la faim, de la justice, occupait en lui sa juste place et s'y manifestait avec éclat. En effet, ni sa simplicité et sa bonté n'excluaient la rigueur de cet ardent souci, ni cette rigueur ne nuisait à ]a bonté de sa simplicité. Ce qui est sûr, c'est que — comme Job, dont il est dit que c'était un homme simple et droit — notre saint, lui aussi, bien que s'occupant très activement des intérêts des pauvres, ne ferma cependant jamais les yeux lorsqu'ils étaient coupables et qu'il fallait les punir. Il ne l'ignorait pas en effet, à tels et tels est confiée de par Dieu la mission, puisque le crime ne saurait rester impuni, de lui infliger le châtiment temporel qu'il mérite. C'est la raison pour laquelle le roi David, au moment de mourir, donna l'ordre de châtier Joab et Seméi. Des brigands avaient installé leur repaire dans une forêt, et de là tombaient sur les passants et sur les habitants du voisinage pour les piller et massacrer. Géraud l'apprit : il prend immédiatement des dispositions pour les capturer. Or, il se trouva qu'un paysan, qu'ils avaient terrorisé, s'était rendu chez eux. Mais les hommes d'armes qui s'emparèrent d'eux, de crainte que Géraud ne les fît relâcher, ou bien encore ne leur reprochât de les amener devant lui impunis, leur arrachèrent sur place les yeux à tous. Ce qui fait que le paysan en question fut comme eux privé de la vue. Il s'en alla vivre au pays de Toulouse. Longtemps après, le seigneur Géraud apprit qu'il n'avait pas fait partie de la bande : il fut très contristé, et demanda s'il vivait encore, et où il était passé. On sut qu'il s'était rendu dans la province de Toulouse : il lui envoya cent sous, et demanda à l'homme chargé de les lui porter de solliciter en son nom son pardon.


Indulgence de Géraud pour les prévenus


Et tout de même, quelle douceur il mettait à consoler les affligés, quelle compassion il témoignait souvent pour les coupables ; il suffira d'un exemple pour le faire voir. Un prêtre avait eu contestation avec des voisins : la querelle s'échauffa au point qu'ils en vinrent à lui arracher un œil. Le seigneur lui parla longuement pour le réconforter, et lui recommanda la résignation. Mais, se disant que de simples paroles de consolation lui paraîtraient bien minces, il lui fit attribuer, par un acte en forme une église qui relevait de lui. Très peu de temps s'écoula, et l'un des hommes qui avaient fait violence au prêtre fut arrêté par les gens de justice, et mis en prison. Croyant lui faire plaisir, on annonça aussitôt la chose au seigneur. Et le voilà, de fait, qui, immédiatement, comme s'il était impatient de sévir, court en hâte à la prison. Or, d'autres affaires lui étaient survenues, qu'il fallait absolument régler pour le lendemain. Pour cette raison, il donna l'ordre de laisser là le prévenu jusqu'à ce qu'il en eût terminé. Le soir tard, et les gens de justice partis de leur côté, il fait dire secrètement au gardien de porter à manger et à boire à l'homme. Et comme il était pieds nus, de lui donner des chaussures et de le laisser partir. Le lendemain, alors que de toutes part affluaient vers le seigneur les gens en procès, il fit dire qu'on lui amenât le prévenu : le gardien de la prison s'était donné pour la nuit des remplaçants ; ces gens déclarent, tout tremblants, que le prisonnier s'est évadé Lui alors, pour tenir cachée la conduite qu'il avait tenue, se donna l'air d'adresser des menaces au gardien. Mais il ne tarda pas à ajouter : " — C'est très bien ainsi " — car le prêtre leur avait déjà pardonné leurs sévices.


Complice de leur évasion


De même encore, on avait emprisonné deux hommes qui s'étaient rendus coupables à son égard d'un méfait considérable. On les lui présenta. Les accusateurs le pressaient de les condamner sur-le-champ à être pendus. Lui se dérobait, ne voulant pas remettre ouvertement ces gens en liberté. Car, pour ces gestes de bonté, il s'arrangeait toujours pour que sa bonté ne parût pas passer la mesure. Il se tourna vers les accusateurs, et leur dit : " — Si, comme vous l'affirmez, ils doivent mourir, commençons, selon l'usage, par les faire restaurer. " Il leur fait alors apporter pour manger et pour boire, et, pour leur permettre de prendre ce repas, leur fait ôter les chaînes. Une fois restaurés, il leur donne son couteau à lui, et leur dit : " — Allez chercher vous-mêmes l'osier qu'il nous faut pour vous pendre, et apportez-le. " Pas très loin de là, il y avait un bois où le taillis poussait très épais. Ils y pénètrent, et, faisant semblant de chercher leur arbrisseau, ils s'enfoncent toujours plus avant, bientôt disparaissent, et de la sorte échappent à la mort qui les attendait. Ceux qui étaient présents comprirent très bien qu'il était de connivence et n'osèrent pas se mettre à leur recherche à travers ces fourrés. Pour autant qu'on puisse en juger par l'analogie des conditions sociales, ceux des malfaiteurs qui s'étaient endurcis dans le crime, il les châtiait de diverses peines, ou bien il les faisait marquer au fer rouge. Quant à ceux qui avaient perpétré quelque méfait non par malice invétérée mais pour une raison ou pour une autre, il les renvoyait. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'on n'a jamais entendu dire qu'on ait, lui présent, condamné qui que soit à mort, ou à la mutilation.


Fioretti 1 : La paysanne au labour


Comme on le voit, de l'ensemble de sa vie, nous ne retenons le détail que d'un petit nombre de traits, qui peuvent suffire pour bien mettre en lumière tels actes de bonté, que nous connaissons de source certaine. C'est pour la même raison que nous voulons ajouter ici quelques anecdotes, menues par elles-mêmes, mais qui prouvent bien que, chez lui, profond était ce souci de bonté. Celle-ci par exemple. Un jour qu'il faisait route par la voie publique, une brave campagnarde, dans un petit champ qui bordait la chaussée, labourait. Il lui demanda pourquoi elle, femme, se mêlait ainsi d'un travail d'homme. Son mari, répond-elle, est malade depuis déjà quelque temps, la saison des semailles va passer, or elle est toute seule, elle n'a personne pour l'aider. ému de pitié devant cette détresse, il lui fait compter autant de pièces d'argent qu'il semblait rester de jours où il fût encore possible de semer, pour lui permettre de louer pour tout ce temps un homme qui lui cultivera sa terre, et, quant à elle, de laisser là ce travail d'homme. Farder la vérité, c'est, dit saint Augustin, offenser la nature, et Dieu son auteur se détourne de tout ce qui y est contraire. Ce que je viens de raconter est peu de chose, mais ce sentiment d'homme juste, et pleinement accordé avec les lois de la nature, y met de la grandeur.


Le petits pois


Une autre fois où il se trouvait aussi en route, un campagnard tout auprès, fauchait ses pois chiches. Les jeunes hommes qui précédaient leur seigneur, en prirent et se mirent à les mâchonner. Il s'en aperçut, poussa en avant son cheval, et d'une traite arriva auprès de l'homme, pour lui demander si ses garçons ne lui avaient pas volé des pois. " — Non, maître, dit-il, c'est moi qui leur en ai donné. " Le seigneur, alors : " — Bien, bien ! Dieu vous le rende. "


Les cerises


Une autre fois encore, et tout pareillement, ses serviteurs avaient préparé à manger à l'ombre de cerisiers : les branches pendaient chargées de fruits déjà mûrs ; avant son arrivée à lui, les dits serviteurs avaient coupé de ces branches. Le paysan de l'endroit vint protester : il le paya, à prix d'argent. On dira peut-être que ces faits ne valent pas d'être racontés. Mais, par ces petites choses, c'est l'âme d'un homme que guide la crainte de Dieu que nous pensons ainsi mettre en lumière, pour donner indirectement à comprendre que cet homme, qui ne négligeait pas les petites choses, ne pouvait pas en venir aux chutes en matière plus grave Est-ce que le sentiment que la veuve exprima par ses deux pièces de menue monnaie ne fut pas loué par le Seigneur ?


Laissez passer pour des serfs fugitifs


Envers les gens qui étaient ses sujets, il était si bienfaisant, il était si complaisant, qu'il faisait en cela l'étonnement de ceux qui en étaient témoins Aussi lui faisaient-ils souvent le reproche de se montrer faible et pusillanime, en laissant des gens de rien, pour sa faiblesse bien connue, lui causer des torts. Or, il était très rare, alors que les maîtres ont d'ordinaire la colère facile, de le voir, si peu que ce fût, s'irriter contre ceux qui lui adressaient ce reproche. Il lui arriva ainsi un jour de rencontrer un groupe assez important de ses colons qui, abandonnant leur colonie, se transféraient dans une autre province. Les ayant reconnus, il leur demanda où ils partaient ainsi avec tout leur matériel. Parce qu'il les avait traités injustement, répondirent-ils, alors qu'il les avait comblés de bienfaits. Les hommes d'armes de son escorte engageaient leur maître à leur faire donner le fouet et à les forcer de réintégrer leurs chaumières, qu'ils venaient d'abandonner. Il n'en voulut rien faire. C'est que, il le savait, lui et eux n'avaient au ciel qu'un même Seigneur, qui, lui, au contraire, avait coutume, selon l'Apôtre, de renoncer aux menaces, et qui n'avait pas l'habitude de lever contre l'orphelin la main de sa puissance. En conséquence, il les laissa partir où ils pensaient devoir se trouver mieux, et leur donna toute autorisation de s'y établir. Une chose que je n'ai pas pu sans rougir entendre récemment forger par quelqu'un, c'est qu'il n'aurait absolument pas été dans ses habitudes de remettre au débiteur son gage : c'est tout à fait faux, car on a le témoignage de personnes qui l'ont souvent vu renoncer, non seulement à une majoration du gage, mais à la dette elle-même.


Cadeaux et créances


Ses paysans, ou même ses clercs, qui l'aimaient tendrement et comme un père, lui apportaient fréquemment des pains de cire : il les recevait comme il eût fait de riches cadeaux, avec force remerciements. Mais il ne voulait pas qu'on brûlât de cette cire-là à son usage personnel ; il recommandait de l'employer uniquement pour les luminaires à entretenir devant l'autel, ou devant les saintes reliques, qu'il faisait toujours prendre avec lui dans ses déplacements. Et pour le cas où on n'avait pas sous la main d'autre cire que celle-là pour son service, ses domestiques, soit pour l'éclairer lui, soit pour leur travail à eux, faisaient provision d'écorce de bouleau ou de torches de pin. Mais alors, puisqu'il mettait tant de soin à éviter que des présents qui lui étaient faits gracieusement fussent affectés à des usages privés, comment admettre qu'il ait pu exiger en rigueur la rentrée de ses droits de wadium ? Bien mieux, ce qu'on lui devait en droit strict, il en faisait souvent de lui-même remise à ses débiteurs. Il renonçait pareillement, suivant le précepte de l'Apôtre, à user de menaces avec ses serviteurs. Il supportait, à l'occasion, même d'être volé, et fermait les yeux, selon le mot du même Apôtre , sur le pillage de ses biens.


Sauf-conduit pour un homme qui vient de le voler


Un exemple, pour prouver ce que nous disons là. Une fois, un voleur avait pénétré de nuit dans sa tente. A l'accoutumée, un cierge était allumé devant son lit. Lui, il se trouva qu'il ne dormait pas. Car il s'était fait une habitude, sur sa couche, de se rassasier à l'amour du Christ et à sa douceur, en s'appliquant à la prière. Le voleur, cependant, promenait partout des yeux attentifs, tout occupé de découvrir quelque objet qu'il pourrait emporter. Il aperçoit par hasard un petit coussin, muni d'une taie de soie. Il avance la main, et le tirait à lui, quand le seigneur : " — Qui es-tu ? ", lui dit-il. Pris de peur, et tout interdit, le voleur ne savait comment se tirer de là. Le seigneur lui dit : " — Fais ce que tu as à faire, et sors avec précaution, si tu ne veux pas qu'on te surprenne. " Et c'est ainsi qu'il décida le voleur à sortir en toute liberté en emportant le produit de son larcin. Qui voyez-vous autre que Géraud pour en avoir agi de la sorte ? Moi, en tout cas, ce geste me paraît plus digne d'admiration que s'il avait métamorphosé le voleur en bloc de glace raide comme pierre.


Le marchand de Venise


A quel point il veillait à ne pas tomber dans la faute contre laquelle l'Apôtre met en garde : " — En affaires, ne lésez pas votre frère ", ici encore un exemple le mettra en évidence. Un jour qu'il s'en revenait de Rome, et passait près de Pavie, il campa non loin de la ville. Des Vénitiens, comme aussi un grand nombre d'autres personnes, s'empressèrent de venir le voir. Car, sur tout ce parcours, il était maintenant bien connu, il était même hautement réputé chez tout le monde pour sa piété et pour sa libéralité. A leur habitude, des marchands allaient et venaient au milieu des tentes, demandant si on n'avait pas quelque chose à acheter. Certains d'entre eux, parmi les plus considérés, se rendirent à la tente du seigneur, et ils demandaient aux serviteurs si le seigneur comte (car c'est de la sorte que tous l'appelaient) ne voudrait pas bien acheter, soit des manteaux, soit quelque sorte d'épices. Lui-même alors les fait appeler, et leur dit : " — J'ai acheté à Rome ce qu'il me fallait ; mais je voudrais bien que vous me disiez si j'ai fait bonne affaire. " Alors il fait apporter devant eux les manteaux qu'il a achetés. L'un d'eux était d'une très grande valeur. Un Vénitien le remarque, et demande ce qu'on l'a payé. On lui dit la somme. " — Je suis sûr, reprend-il, que, si c'était à Constantinople, il y coûterait encore davantage. " A ces mots, le seigneur fut tout saisi de crainte, dans l'horreur, eût-on dit, d'avoir commis une faute très grave. Ayant rencontré en chemin, plus loin, des Romées de sa connaissance, il leur fit remettre l'argent que, au dire des Vénitiens, le manteau valait de plus qu'on ne l'avait payé, en leur indiquant où exactement ils avaient trouvé le vendeur du manteau. Pour d'autres sortes de péchés, il est assez habituel de voir les gens concevoir du repentir, et songer à s'amender ; il est rare — rare est même trop dire — de voir un autre que Géraud se désoler d'être tombé dans le genre de péché dont nous venons de parler. A n'en pas douter, c'est qu'il savait, lui, que tout péché offense Dieu, et ne consentait pas à offenser, même en la plus légère matière, Celui qu'il aimait de toute son âme.


L'assistance aux indigents


I1 n'oubliait pas non plus que la justice des chrétiens doit surpasser celle des Pharisiens. Aussi, outre la dîme qu'il faisait très exactement acquitter sur toutes ses récoltes, il en faisait également mettre de côté la neuvième partie, qu'il distribuait au fur et à mesure des besoins des pauvres. Puis, quand besoin aussi s'en faisait sentir, on achetait des vêtements pour les pauvres, au fur et à mesure qu'il s'en présentait. De plus, il prenait constamment avec lui de l'argent, pour donner aux pauvres qu'il rencontrait en chemin, secrètement autant que possible, soit de sa main, soit par quelqu'un de connivence avec lui sur ce point. Et comme le produit de ses champs et de ses vignes lui était amplement suffisant, on n'a pourtant jamais entendu dire que ses fermiers s'en soient à l'occasion approprié quelque chose ; et lui non plus jamais ne voulut acheter de terres, sauf un petit champ qui se trouvait enclavé dans une de ses propriétés, alors qu'au contraire les riches, sur ce point-là, prennent d'ordinaire si vite feu, sans tenir compte de la terrible malédiction du Prophète : Malheur à vous qui ajoutez sans cesse maison à maison, et sans cesse accumulez terre sur terre. C'est que Géraud , docile au précepte de l'évangile, se contentait de ses revenus. Et de même que lui ne maltraitait personne, et ne commettait jamais d'injustice, de même l'ordonnateur du monde, le Seigneur, gardait en sécurité tout ce qui relevait de lui contre toute agression des gens sans aveu et des pillards. C'est qu'en vérité son domaine s'étendait sur tant de propriétés, en tant d'endroits de provinces diverses, que, comblé de biens comme il l'était, on pouvait le dire véritablement riche propriétaire. Et pourtant cette quantité considérable de terres ne lui inspirait nul orgueil, pour la raison, selon le mot du Psalmiste, qu'il ne désirait rien sur la terre hormis le Seigneur. Rien d'étonnant que le Seigneur lui ait fait don de ce surcroît, puisque c'est le royaume de Dieu, lequel prime le reste, qu'il lui demandait. Quoi qu'il en soit, Dieu lui avait accordé un tel accroissement, il fut si continûment couvert et protégé, que le mot de Job semble s'appliquer parfaitement à lui : Tu l'as entouré d'un rempart, et ses biens sur la terre sont allés croissant.


Le douanier de Plaisance


Pour qu'on voie bien comment il savait vaincre le mal par le bien, selon le précepte de l'Apôtre, nous en prendrons pour exemple le fait suivant : ...Plus loin, il arriva au port de Plaisance. Survint le clerc qui en avait la charge. Car, c'est l'usage dans ce pays-là, il comptait prélever sur les Romées un gros droit de passage. Or, se mettant, je ne sais pourquoi, en colère, il débitait des propos si furieux que, par ses invectives tout à fait injustifiées, il allait faire perdre patience à l'évêque de Rodez ainsi qu'aux autres nobles personnes du groupe. Par bonheur, l'homme de Dieu, se plaçant devant eux, car il craignait de voir s'élever une querelle, calma ses compagnons de voyage, et arrêta ainsi sur leurs lèvres la réponse sans aménité qu'ils auraient faite. Quant au clerc, il l'adoucit par quelques mots aimables, et lui remit quelques menus cadeaux.


Autre fugitif


C'est donc à juste titre que tout le monde l'aimait, car de son côté il aimait tout le monde. Racontons à ce sujet comment il se comporta envers un colon qui avait abandonné sa terre : exactement comme s'il se fût agi d'un ami. Au cours du même voyage, en effet, il rencontra ce fugitif, qui avait quitté son municipe quelques années auparavant. Les gens chez qui il vivait alors le traitaient comme un personnage de haut rang et riche. Les serviteurs du seigneur Géraud le rencontrèrent donc et le lui amenèrent tout tremblant de peur. Lui le prit à part et lui demanda comment il se portait. Il sut par lui que, dans ce pays-là, il était fort considéré. « Eh bien ! répondit-il, ce n'est pas moi qui vais te faire déconsidérer. » Il recommanda alors à ses hommes de ne pas aller divulguer ce qu'il avait été dans son pays d'origine. Puis, sous les yeux des voisins de cet homme, il lui fit quelques petits présents, et, soit en s'entretenant avec lui, soit en prenant son repas avec lui, il lui marqua des égards très particuliers, avant de prendre en paix congé de lui. Qui donc, en dehors de Géraud, en eût agi de la sorte ? Mais lui le fit parce que, au lieu d'être l'esclave de l'avarice, il s'était entièrement voué à la miséricorde.


Le bon samaritain


Toujours dans ce même voyage... Un homme originaire de la région de Bourges s'était, non loin de Rome, fracturé la hanche. Abandonné par ses compagnons, il était resté seul avec sa femme. Un nommé Boniface, un des hommes d'armes du seigneur Géraud , le trouva par hasard, et, au récit de sa détresse, l'amena audit seigneur Géraud . « Voici, maître, lui dit-il, j'ai trouvé à votre goût, et je vous l'amène, certain de vous faire plaisir, c'est cet homme que voilà, il a grand besoin d'assistance. » L'homme de Dieu fut tout heureux de le prendre désormais sous sa garde : il le fit convenablement soigner, puis le ramena jusqu'à la ville de Brioude. Là, il lui fit en outre remettre dix sous, pour lui assurer les ressources nécessaires à son rapatriement. Ces faits, et autres du même genre, attestent chez lui cette disposition à compatir que le souffle de Dieu insufflait si profondément en lui.


Fidèle à ses serments


Sachons-le toutefois : il faut que la récolte de blé croisse de pair avec l'ivraie, et que la mauvaise herbe qu'on a semée par-dessus le grain de blé le mette tout ce temps à la gêne. Et voilà pourquoi il fallut que le perfide Caïn exerçât Abel le juste à la patience. Géraud lui aussi—à l'exemple de Job dont on va jusqu'à nous montrer en lui le frère des dragons et le compagnon des autruches —,fut fréquemment en butte aux agressions de certains seigneurs des provinces voisines. C'est que la République chrétienne connaissait alors une période de troubles graves, et l'insolente audace des marquis avait fait passer sous leur autorité les vassaux du Roi. Or, par de nombreux cas d'expérience, preuve était faite que, pour parler comme l'Écriture, le Tout-Puissant prenait parti contre les ennemis de Géraud . Ainsi, ils le trouvèrent toujours à tel point invincible, que les mauvais coups qu'ils tentaient de monter contre lui, se retournaient au contraire sur eux, selon qu'il est écrit : Qui creuse pour son prochain une fosse, y tombera lui le premier. Guillaume, duc d'Aquitaine, malgré sa valeur morale, et bien que digne d'éloges à bien des égards, une fois parvenu à une exceptionnelle puissance, tâcha d'obtenir de Géraud — pas par menaces, seulement par prières — qu'il abandonnât le service du Roi pour se donner à lui. Lui ne voulut absolument pas d'une amitié dont le comte s'arrogeait illégalement l'octroi. Il lui confia toutefois son neveu, du nom de Raynal, accompagné d'un important contingent d'hommes d'armes. Guillaume ne lui en tint pas rigueur : il n'oubliait pas que son propre père Bernard l'avait lui-même, alors adolescent, confié par amitié audit seigneur Géraud. Aussi, pour le bon souvenir qu'il gardait de leurs années de vie commune, il lui portait depuis lors la plus extrême considération. Quand il y avait raison pressante, il venait s'entretenir avec lui. Mais parfois, sous le charme et l'agrément de son amabilité Guillaume, à force de prières, obtenait de lui qu'il restât plus longtemps avec lui. Souvent même, des affaires à régler l'amenant à se déplacer, il l'entraînait plus loin avec lui.


Du pillage en temps de guerre


C'est ainsi qu'une fois il lui fallut se porter en armes contre certaine région, et y rester un long temps. Géraud y était avec lui. Or, à la longue, l'argent des soldes, qu'avaient apporté les bêtes de somme de Géraud , s'épuisa peu à peu. Et sa troupe, courant après le butin, sous couvert de pourchasser les ennemis de Guillaume, ravageait tout ce pays. Craignant pour leur vie, les habitants abandonnaient leurs biens, et prenaient la fuite : impossible de trouver quelqu'un qui eût pu vendre des` vivres à ses serviteurs. Rien à acheter ; il leur était d'autre part interdit de toucher à quoi que ce fût qui provenait des pillages : il lui fallut, par suite, au cours de cette expédition, supporter d'assez étroites privations. C'est qu'il ne pouvait souffrir d'accepter quoi que ce fût de la main des pillards, ne voulant pas, pour partager avec eux, se faire le complice de leur péché. Mais il suivit jusqu'au bout son ami, et ces désagréments ne le firent pas abandonner. Certains se moquaient de lui : eux se gobergeaient avec le produit de leurs pillages, lui et les siens manquaient de tout. Beaucoup, il est vrai, jugeant plus sainement les choses, louaient sa sainteté, déplorant tout haut de se sentir incapables de l'imiter. C'est de cette époque que date le surnom qu'il mérita désormais : tout le monde l'appellera communément Géraud le Bon.


Géraud décline un mariage dans la Maison d'Aquitaine


Il était si hautement estimé dudit Guillaume qu'il voulut lui donner sa sœur en mariage : leur mère Ermengarde le désirait vivement elle aussi, car elle portait à Géraud une sainte affection. Mais le Christ, Fils d'une Vierge, depuis longtemps lui avait inspiré un profond amour de la chasteté, et il s'y était dès sa jeunesse tellement attaché qu'il ne consentit pas à s'en laisser détourner même dans la perspective d'une aussi glorieuse union. A quel point il avait en horreur les souillures de la chair, on peut s'en faire une idée si on songe qu'il lui était impossible d'éprouver sans s'en affliger l'effet des rêves nocturnes. Lorsque, au cours de son sommeil, il lui arrivait de connaître cette misère de la nature humaine, un chambrier de confiance, en prévision du cas, lui mettait toujours à part, en lieu approprié, des vêtements de rechange, du savon et un récipient d'eau. Il entrait là, et, comme il ne se fût pas permis de se montrer tout nu, le serviteur aussitôt fermait la porte et s'en allait. Fervent de pureté intérieure, il se gardait à tel point de l'impureté du corps que, même survenue dans le sommeil, il la lavait non seulement dans l'eau, mais aussi dans les larmes. Ce comportement devait parfois paraître stupide : ce ne pouvait être qu'aux yeux de ceux dont l'âme souillée n'exhale que l'ordure des vices. Que la souillure soit naturelle ou volontaire, ils ne se soucient guère de laver leurs impuretés. Géraud , lui, savait qu'il est écrit : Mets toute ta vigilance à la garde du cœur. Et aussi : Qui néglige les petites choses, peu à peu ira à sa chute. Comme je voudrais, lecteur, que tu sentes quelle haute estime il faut lui accorder pour avoir, comblé comme il le fut des biens de ce monde, et porté au faîte des honneurs de la terre, ainsi gardé sa chasteté ! Que pouvait-il réaliser de plus glorieux ? On ne peut lui demander rien de plus grand ni de plus beau. Le bienheureux Martin le déclare : Rien ne se peut égaler à la virginité.


Conflits avec le Comte de Poitiers


De son côté aussi, le comte Adhémar insistait vivement pour qu'il se mît sous son autorité : tout ce qu'il essaya pour lui arracher cette décision fut inutile. Mais ce n'est pas au seul dit Adhémar c'est tout pareillement au duc Guillaume, comblé de tout plus que quiconque en ce temps-là, qu'il n'estima pas devoir faire hommage. Il avait, Je pense, présent à l'esprit l'exemple de Mardochée, qui se refusa à fléchir devant l'orgueilleux Amand et lui rendre les honneurs que Dieu a voulus pour les rois. Mais, alors que l'amitié qui le liait à Guillaume semblait assurer entre eux la paix, par contre, afin qu'à un homme qui ne vivait que dans le Christ ne fît pas défaut la persécution, Satan monta contre lui le susdit comte Adhémar. A la vérité, il eut beau multiplier les agressions de toute sorte il ne parvint pas à se le soumettre. Un jour pourtant, comme Géraud avait fait halte pour la nuit dans un pré avec un petit nombre de, soldats, Adhémar, y envoyant un espion, sut par là très exactement où il se trouvait et avec combien d'hommes. Tout heureux de l'occasion favorable qui se présentait de se saisir de Géraud , il rassembla son corps de troupe et le porta sur les lieux qu'on lui avait indiqués. Géraud , à ce qu'on raconte dormait au milieu des siens quelque part dans le pré. Mais Celui qui garde Israël ne sommeille pas non plus pour l'homme juste. Si, comme le dit l'Écriture, Dieu déroba aux yeux le prophète Jérémie, une intervention divine cacha de même Géraud , si bien qu'ils firent tout le tour du pré, puis reprirent par le milieu, sans pouvoir le trouver. Adhémar alors, devant l'échec de sa tentative, et fort dépité de voir son mauvais coup déjoué, battit en retraite. Et le juste, pour parler comme l'Écriture, par l'innocence de ses mains, ajouta encore à la grandeur de sa gloire dans le Seigneur.


Le château d'Aurillac assiégé


Car les satellites du comte Adhémar s'emparèrent aussi de son château. A cette nouvelle, Géraud prit avec lui le peu de soldats qu'il se trouvait avoir sous la main, et se porta en hâte vers sa citadelle. Mais Adhémar, de son côté, avec une troupe importante, se préparait à rejoindre ceux qui l'avaient occupée. Il n'en était plus très loin, mais, comme Géraud l'avait devancé pour venir investir la place, il fit stopper ses hommes, qui volaient plus qu'ils ne couraient, et leur dit : « — Commençons par voir quelle quantité de combattants Géraud peut bien avoir autour de lui, puisqu'il a eu l'audace de nous devancer pour venir investir la place. Il ne se serait pas jeté dans ce dangereux cas, s'il n'avait pas le renfort d'un certain nombre de paysans. » Ayant dit, il envoya en reconnaissance un groupe de cavalerie légère. La nuit était tombée : malgré cela, les éclaireurs n'hésitent pas un instant, ils y courent, et explorent soigneusement l'état des choses du camp de Géraud . Seulement, et comme il arrive ordinairement de nuit, apercevant plus ou moins bien, de loin, des pierres blanches, ils les prirent pour les tentes des assiégeants. Ils rentrent immédiatement, affolés et livides, auprès d'Adhémar, et lui racontent qu'ils ont repéré un camp d'une énorme étendue. Au retour, en effet, ils avaient rencontré une bonne femme à qui ils avaient raconté l'affaire, et c'est par elle que dans la suite l'homme de Dieu fut mis au courant de la vision qu'avaient eue ces fameux explorateurs. Adhémar, en tout cas, démoralisé ainsi que sa troupe par ce signe d'en-haut, retourna à ses affaires. Dès le lendemain, les occupants du château, ne pouvant plus compter sur le moindre secours de la part d'Adhémar, demandent la paix à Géraud , sous réserve qu'il les laisse se retirer avec les honneurs de la guerre. Géraud , en homme de Dieu, le leur accorda aussitôt. Mais ses hommes furent très mécontents : ils ne pouvaient admettre qu'on ne leur enlevât pas au moins les armes. C'est pourtant la bonté de Géraud qui eut le dernier mot : il leur interdit de bouger, et laissa aux ennemis toute liberté de passer pour s'enfuir par une porte de service. Il fit mieux : il y posta, à droite et à gauche, deux soldats en armes, avec mission d'empêcher que personne s'empare des bagages des hommes qui évacuaient la place. Voilà comment Géraud chassa l'ennemi, et resta vainqueur, sans effusion de sang. Et voilà aussi comment le Christ, à sa manière à Lui, ajouta à la renommée de son glorieux soldat par les adversités mêmes qu'il lui envoya.


Agression avortée du Comte de Turenne


Godefroy, le célèbre comte de Turenne, réunit un jour de la troupe pour une expédition inopinée contre cet homme de Dieu, et soit le provoquer au combat, soit dévaster les terres de son ressort. Mais il lui arriva une chose : il se blessa à l'épée même dont il venait de s'armer, tellement qu'il dut renoncer à poursuivre le chemin qu'il avait entrepris. Il comprit finalement que sa blessure était la punition du tort qu'il allait faire à l'homme de Dieu, et il renonça à ses mauvais desseins, en s'apercevant qu'un mot de Moïse s'appliquait très bien à son cas : Fuyons devant Israël, car le Seigneur combat pour eux contre nous.


Le château d'Aurillac envahi par surprise


Il arriva pourtant que le frère du susdit Adhémar fit un jour clandestinement irruption dans la place qui, sur la hauteur, domine le monastère. Mais, sachant, par l'expérience que d'autres avaient pu en faire, que Dieu combattait pour Géraud et lui donnait toujours de l'emporter sur ses ennemis, il n'osa pas s'attarder dans la place. Du moins, faisant main basse sur tout ce qu'on pouvait emporter avec soi, il se hâta de fuir. Peu de temps après, devant le blâme que d'honnêtes gens lui exprimaient au sujet de cet exploit, il restitua tout, et, venant se présenter à l'homme de Dieu, il lui demanda pardon pour la sottise qu'il avait faite. Déjà en effet, aux yeux de tous ceux qui le connaissaient, Géraud jouissait d'un tel prestige que quiconque lui eût porté tort, eût cru avoir commis une sorte de sacrilège, et eût été convaincu que cela ne lui porterait pas bonheur. De fait, bien que les fils des ténèbres aient suscité bien des ennuis à ce fils de la lumière — nous en avons raconté quelques-uns, il y en eut bien d'autres—, malgré cela partout où ce lui fut possible, il ne négligea jamais son devoir dé protéger les pauvres gens. Quand on lui causait du tort, en effet il accordait facilement son pardon, si bien qu'on eût pu croire qu'il avait plus à cœur de pardonner que ses ennemis de se réconcilier. Il portait toujours peine d'abord pour les pauvres gens, son âme ressentait pour eux grande compassion, et il se désintéressait plus facilement de son sort à lui que du leur. Un médecin digne de ce nom, s'il gît à terre blessé, penserait aux soins à donner aux autres blessés : Géraud tout pareillement, quand on lui faisait un mauvais coup, n'oubliait pas pour autant de donner sa protection à ceux qu'il voyait sans ressources.


Clémence envers les agresseurs


Il était, pour ses ennemis, à ce point invincible qu'ils voyaient tout au contraire retomber sur eux les mauvais coups qu'ils tentaient de monter contre lui. On en a la preuve dans plusieurs des faits racontés ci-dessus, en voici maintenant un autre exemple. Adelhelm, frère du comte Adhémar, ne se contenta pas des torts qu'il avait causés audit seigneur Géraud lors de son irruption dans le château d'Aurillac, torts, nous l'avons vu, qu'il lui avait si volontiers pardonnés : sa perversité restait déchaînée, et sans trêve l'excitait à aller s'en prendre à notre saint. Il réunit donc une troupe de satellites, et tenta de pénétrer dans le château alors que le seigneur Géraud se trouvait assister à la grand'messe. Les hommes qui étaient dehors, l'ayant vu de loin se jeter en avant au pas de course, fermèrent immédiatement la porte. A l'intérieur de la place, il y eut grand vacarme de cris, et les soldats qui assistaient à la messe avec leur seigneur, voulaient aller voir ce qui se passait. Lui les arrêta d'un mot, et leur interdit de sortir avant la fin de la fonction divine. Pendant ce temps, les satellites d'Adelhelm parcouraient les alentours du château, mais ils ne trouvèrent à prendre que sept chevaux. Ils les emmenèrent. Et voyant que leur coup de main avait échoué, ils se hâtèrent, tout penauds, de battre en retraite. On raconte aussi que l'homme de Dieu, après avoir défendu à ses soldats de bouger, prenant un psautier, fut d'un bond à la tribune, et là se mit à chanter je ne sais plus quel passage des psaumes... Quant à ce tyran qui était venu affliger le cœur du juste, il ne lui fut pas donné de rentrer chez lui dans l'allégresse. Je vais dire une chose étrange, elle serait même presque incroyable, si elle n'était rapportée par un témoin tout à fait digne de foi : c'est que, de leurs chevaux à eux, il en périt, en un très bref laps de temps, une soixantaine. Adelhelm lui-même mourut quinze jours après, et dans des circonstances effrayantes : un violent coup de vent, à l'endroit où il gisait, balaya soudain tout. Le témoin, présent devant nous, est Malbert, le moine bien connu qui à Limoges prêche si souvent au peuple la parole de Dieu. On lui avait confié la garde, à Turenne, du trésor de Saint-Martial de Limoges, qu'on avait emporté en ce lieu par crainte de la gent païenne. Les voleurs des chevaux, eux, à la vue de ces fâcheux événements, rendirent ses bêtes à l'homme de Dieu.


Comment Géraud capture et apprivoise le « loup » Arnal


Malgré tout, il se voyait bien parfois obligé d'user des moyens que sa puissance mettait à sa disposition, et de faire courber la tête aux mauvais sujets par la force des armes. Il en fut ainsi pour certain triste sire, du nom d'Arnal. Cet homme avait en sa possession un petit bourg fortifié, qu'on appelle Saint-Cernin : de ce repaire, tel un loup du soir, il se jetait sur les domaines de Géraud. Celui-ci, au contraire, homme de paix s'adressant à quelqu'un qui haïssait la paix, allait jusqu'à lui faire des cadeaux, à lui faire don d'armes de guerre, pour essayer d'adoucir par les bons procédés cette nature sauvage. L'homme, dans sa grossièreté bornée, attribuait tout cela non pas à de la bonté, mais à de la lâcheté, et s'acharnait toujours plus effrontément sur lesdits domaines. Géraud, comprenant enfin que cette sottise de dément ne se laisserait brider que par les coups, rassemble un corps de troupe et se porte contre la petite forteresse. Un succès inespéré lui permit d'arracher cette bête féroce de son gîte sans la moindre perte de vie humaine. Il était là, devant lui, tout honteux. Au lieu de reproches humiliants, il fit appel, tout autant qu'il le fallut, à sa raison. L'autre, tout tremblant, répondit en termes très humbles et suppliants. Alors l'homme de Dieu lui dit : " — Eh bien ! tu as compris, maintenant, que tu n'es pas assez fort pour tenir contre moi ? Alors, calme tes emportements, cesse désormais de donner cours à tes mauvais instincts, sinon tout te retombera, et encore plus rudement, sur la tête. Toi, personnellement, ajouta-t-il, je vais te rendre la liberté, sans souci ni d'otage, ni de serment quelconque de ta part. Je ne veux même pas t'enlever quoi que ce soit de tes biens, en compensation des pillages à quoi tu as pris l'habitude de te livrer. " Et c'est ainsi qu'après l'avoir dompté par la force, il relâcha cet homme, qui par la suite se garda soigneusement d'oser s'en prendre aux domaines de Géraud .


À la garde de Dieu!


Nous l'avons dit plus haut, il voyait peu à peu ses adversaires abandonner la partie, sous la terreur d'une crainte sacrée. Car, bien qu'à l'exemple de Job il fût le frère des dragons et le compagnon des autruches, les bêtes des champs le laissaient en paix. Sa propriété personnelle était Postomia, mais dans la suite il lui échut un si grand nombre de vastes domaines, qu'il avait la possibilité d'aller et venir jusqu'à la grande montagne du Gréon en faisant étape uniquement dans des chapelles à lui ; et, malgré cette extension, il ne se voyait point obligé de confier la garde de telle ou telle de ses fermes à quelque vassal doté de solides moyens. Sauf toutefois pour une modeste terre qu'on appelle Taladiciacus. L'endroit, en effet, se trouvait situé tout à fait à l'écart de ses autres terres, avec, pour voisins, de fort méchantes gens. Ses intendants le poussèrent à en confier la garde à un certain Bernard. Ce fut contre son gré, et même contre sa volonté expresse. Il s'y résigna pourtant, et dit en riant de son mieux : « —Voilà qui est bien ! C'est pour m'apprendre qu'il vaut mieux se fier à Dieu qu'à un homme ». Si nous avons tenu à rappeler ce petit fait, c'est pour qu'on voie bien que, chaque épreuve que Dieu lui envoya, il en fit objet non de tristesse mais d'humilité. On y voit aussi la preuve que cet homme vécut de la foi : il sut en effet toujours s'abandonner aux dispositions de la Providence divine ; il n'oublia jamais que sur la terre, comme le dit l'Ecriture, rien ne survient sans raison.


Sainteté et fortune


Par cet exposé sommaire de son activité extérieure et de son genre de vie ordinaire, on n'aura nulle peine à constater que cet homme eut toujours un très vif souci de justice, et que, fidèle au précepte de l'Apôtre, il vécut dans la modération des désirs, la piété, la justice. Du moment donc qu'il s'appliqua de façon irréprochable à l'observation des préceptes de justice du Seigneur, il ne paraîtra extraordinaire à personne que, de son côté, la miséricorde du Seigneur se soit envers lui grandement signalée. Aussi, à ceux qui trouveront incroyable tout ce que propage maintenant la renommée au sujet de ce même saint homme, nous demandons instamment de reconsidérer son cas avec plus de soin et d'attention. Un point peut faire difficulté, savoir, son haut rang dans le monde. Justement, il faut accorder que plus haute et plus louable est la vertu qui, ayant tout pour se repaître d'orgueil, incline au contraire humblement la cime de sa puissance. C'est qu'il n'est nul pouvoir qui ne vienne de Dieu. Et Dieu, selon l'Écriture, ne rejette pas les puissants, puisqu'il est puissant lui-même. Par conséquent, bien qu'il ait été comblé de la gloire du siècle, on ne doit pas trouver extraordinaire que Dieu glorifie aujourd'hui encore un homme qui a travaillé à la gloire de Dieu par l'observation de ses commandements. Ne trouve-t-on pas puissance et guerres chez le roi David, chez un Ezéchias, chez un Josias ? De même dans les temps modernes, on l'a aussi fait remarquer pour certains personnages, comme par exemple le roi d'Angleterre Oswald : Dieu les glorifie par des miracles pour avoir mis tout leur zèle à le glorifier lui-même par l'observation de ses commandements. Pour tout dire, c'est à toutes les époques de la vie de la terre que Dieu daigne dans sa bonté opérer bien des choses qui vont à stimuler en nous le sens religieux dédaigné et négligé. C'est la raison pourquoi l'Apôtre a dit que Dieu n'a laissé aucun temps sans rien qui témoigne de Lui. Ce témoignage passe même parfois par des cœurs ingrats : ainsi par exemple, du temps de Moïse, que de miracles furent accomplis pour des gens dont il écrit que la faveur divine n'alla pas à la plupart d'entre eux. Et tels de ces miracles à peine croyables ont l'attestation de personnes véridiques et tout à fait autorisées, par exemple saint Jérôme concernant un individu d'abord redoutable bandit qui, dans la suite, converti au Christ, arrêta le soleil assez longtemps pour pouvoir achever un voyage, et puis pénétra corporellement, toutes portes fermées, auprès de ses disciples. Si donc Dieu, qui fit des merveilles pour nos pères, daigne, de notre temps encore, opérer des miracles pour rendre vie au sens religieux si négligé, cela par le truchement d'un homme qui, comme aux jours de Noé, a été trouvé juste, doit-on le considérer comme incroyable ? Mais il nous faut, bien plutôt, Le glorifier, Lui qui, ne voulant laisser aucun temps sans un témoignage de sa bonté, et fidèle à sa promesse, ne cesse de combler son peuple de ses bienfaits. Ce qui concerne les faits et gestes de notre saint après qu'il se fut totalement livré et consacré au service de Dieu, nous réservons pour le Livre suivant ce que nous avons à en dire. Pour le moment, mettons le point final à celui-ci en invoquant le nom de Dieu.


Suite du Texte



27/12/2008
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