Spiritualité Chrétienne

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La servante de Dieu Élisabeth Leseur

 La servante de Dieu Élisabeth Leseur

Les fruits de l'espérance

1866-1914

Fête le 3 mai

 

Catholique fervente, Élisabeth Leseur (1866-1914) a espéré toute sa vie la conversion de Félix, son mari agnostique. Lequel rencontra le Christ après le décès de sa femme et devint dominicain. L'itinéraire extraordinaire d'un amour conjugal par-delà l'opposition de convictions, et par-delà la mort.


Marly-le-Roi, paisible bourg de la banlieue ouest de la capitale, semble en ce jour comme assoupi sous le soleil de juillet. À quelques stations de la gare Saint-Lazare, c'est déjà la campagne : les rues anciennes serpentent dans une belle marée de verdure. Tout contre la voie ferrée, une petite maison blanche au toit rouge, sans prétention, porte une plaque du souvenir. Dans ce lieu ordinaire a vécu en effet l'un des couples les plus singuliers de l'histoire religieuse récente, bien que leur nom soit tombé dans l'oubli : Félix et Élisabeth Leseur. À l'image de nombreux bourgeois parisiens de la Belle Époque, ils avaient ici leur résidence d'été. On sonne. L'actuel propriétaire est un céramiste proche de la retraite. Il est fier du passé de cette maison, découvert récemment : «Nous avons renoncé à la quitter, raconte l'homme au crâne dégarni, jean et chemise rouge tachetés par les travaux manuels. Il y a comme une présence ici, il y a quelque chose. Élisabeth était une femme incroyable !» Tout comme leur histoire.


31 juillet 1889. Le mariage qui se déroule en l'église Saint-Germain-des-Prés, à Paris, unit deux personnalités contrastées bien qu'appartenant au même milieu. Élisabeth, 23 ans, est la fille d'un conseiller général corse, Antoine Arrighi. C'est une jeune femme élégante et gaie, imprégnée d'une grande foi, qui nourrit depuis l'enfance un profond désir de sainteté. Grâce à une mère qui a eu le souci d'une éducation intégrale, elle est aussi très cultivée, aime l'opéra et le théâtre, lit beaucoup : cela séduit Félix dès leur première rencontre chez des amis. Quant à lui, s'il a poursuivi des études de médecine, il s'intéresse plus à la géographie et aux colonies – il s'orientera pendant toute une période vers le journalisme. Il aime sortir et partage avec Élisabeth une passion pour Wagner.


Félix représente aux yeux de la jeune femme «tout ce qu'elle pouvait espérer dans un époux», comme elle l'écrit à sa mère. À un détail près : il n'est plus vraiment croyant. Issu d'une famille catholique pratiquante, éduqué chez les Oratoriens, il se range à l'agnosticisme ambiant au cours de sa médecine, et ne fréquente plus guère les églises… Ce qu'Élisabeth réalise vraiment la veille du mariage ! Toutefois, Félix promet de respecter les convictions de sa femme.


Voilà l'état des lieux au moment de la noce. Ils s'aiment beaucoup, s'écrivent des lettres, des poèmes ; à l'heure du chemin de fer triomphant, Félix emmène sa femme en voyage en Europe ou sur le pourtour méditerranéen. Passionnée par les études, elle apprend le latin, l'italien, le russe, s'initie à la philosophie. Mais les épreuves s'immiscent rapidement dans la vie du couple : dès le voyage de noces, Élisabeth tombe malade. Elle sera toujours souffrante, et cumulera les maladies dont un cancer du sein qui aura raison de sa vie. Par ailleurs, le couple n'aura pas d'enfant – peut-être une conséquence de sa mauvaise santé.


Une foi ébranlée… puis une conversion sans retour


Autre épreuve de fond : leur divergence religieuse. Devant la foi solide d'Élisabeth, Félix se montre de plus en plus intolérant, jusqu'à faire trembler les fondations spirituelles de sa femme. Il lui fait vivre une vie parisienne pleine de mondanités : dîners, théâtre, concerts, music-hall… Devenu directeur du journal La République, fondé par Gambetta, puis un an plus tard responsable des questions coloniales au Siècle, il l'amène à côtoyer nombre de ses amis rationalistes et anticléricaux. Lui-même passionné par les auteurs scientistes qui passent la religion au crible de la critique, Félix tient à associer Élisabeth à ses découvertes. Résultat : la pratique religieuse de la pieuse épouse, son habitude des retraites, s'affaiblissent. En 1898, Félix n'est pas loin d'être victorieux, lorsqu'il lui fait lire un livre de Renan : Vie de Jésus.


Or cette lecture n'a guère l'effet escompté. Loin de la séduire, l'argumentation de l'auteur la ramène aux Évangiles, qu'elle va désormais fréquenter assidûment. Sa conversion est sans retour. Soucieuse d'appuyer sa foi sur la raison, habitée par mille questions, elle «creuse» en lisant des ouvrages spirituels : près de deux cents livres peuplent sa bibliothèque chrétienne – pas si fréquent parmi les femmes de son temps ! Isolée dans des découvertes que Félix ne peut saisir, elle confie ses réflexions à un journal spirituel. «Combien il est douloureux de sentir tout ce qu'on aime, tout ce qui fait vivre, méconnu ou attaqué par des préjugés, des haines, ou bien de sentir l'indifférence complète pour les choses les plus grandes de la vie et de l'âme !»


Le journal d'Élisabeth et la conversion de Félix


Sa prière s'intensifie, elle se confesse tous les quinze jours, et elle offre toutes ses souffrances pour la conversion de Félix, avec une étonnante certitude intérieure que celle-ci arrivera un jour. «Faites de mes épreuves, mes renoncements, la route par laquelle vous viendrez jusqu'à ce cœur si cher», dit-elle à son Seigneur dans son journal. Petit à petit, devant le courage de sa femme, l'attitude de Félix s'adoucit (ils participent ensemble à un pèlerinage à Rome, puis à Lourdes), mais il ne renonce pas toutefois à ses convictions. Il en sera ainsi jusqu'à la mort d'Élisabeth, le 3 mai 1914. Ils n'auront pas cessé de s'aimer. «Sa tendresse est le plus grand bonheur de ma vie», écrit Élisabeth à propos de son mari.


Tout est fini ? Non, tout commence. Le 11 juin 1914, Félix Leseur voyage en Corrèze, en compagnie d'un ami qui veut le distraire de son chagrin. Alors que défilent des paysages ensoleillés, en un instant, une évidence saisit le veuf éprouvé : Élisabeth est vivante ! Et immédiatement, une seconde, comme si cette sensation lumineuse ouvrait l'accès à une autre dimension : Dieu existe. Lui, l'incroyant endurci, commence à se rendre à la vérité : ce double flash va l'entraîner sur une «autoroute» spirituelle. Car Félix ne sera pas qu'à moitié catholique. Cinq ans plus tard, il fait en effet son entrée dans l'ordre dominicain. Il passera les trente et une dernières années de sa vie dans l'habit blanc des prêcheurs.


Paradoxalement, c'est par le biais du journal d'Élisabeth – devenu en quelque sorte son confident, faute d'un mari compréhensif – que Félix a embrassé la foi. Sa lecture, après le décès de sa femme, le touche profondément et prépare cette «illumination» reçue lors de son voyage. De fait, l'engagement de foi de Félix restera profondément lié au deuil d'Élisabeth : devenu dominicain, il n'a de cesse de promouvoir le souvenir de sa femme. Il fait publier Journal et pensées de chaque jour, qui va devenir un best-seller, tiré à 140 000 exemplaires, et traduit huit fois ! Il milite pour sa cause et défend sa béatification, écrit une Vie d'Élisabeth Leseur, qui est couronnée par l'Académie Française. Dans les années 30, la renommée d'Élisabeth s'étend jusqu'au Québec et en Amérique latine, et des cercles de fidèles approfondissent sa spiritualité.


Une chrétienne en avance sur son temps


Quid de cette odeur de sainteté ? Épouse attentive, femme d'intérieur appliquée, pieuse et dévouée aux pauvres : Élisabeth incarne certes une certaine image d'Épinal de la vertu féminine à la mode XIXe siècle. Mais elle est beaucoup plus que ça. C'est une chrétienne en avance sur son temps, montrant par son exemple que la vie laïque ordinaire est compatible avec une intériorité profonde : point d'effusions mystiques dans ses écrits, mais l'attention fidèle aux dons de la grâce dans la vie quotidienne. Familière de saint François de Sales, elle trouve en sa lecture les clés pour développer l'intimité avec Dieu en tant que femme mariée. Elle préfigure ainsi les intuitions de Vatican II sur le chemin de sainteté offert aux laïcs. Habituée des salons mondains, elle s'intéresse de près au catholicisme social, fonde un foyer pour jeunes travailleuses, visite des malades…


Enfin, elle a une vision assez neuve de la condition féminine ; croyant fermement dans la nécessité de l'instruction des femmes et dans leur rôle social, elle ira jusqu'à s'impliquer dans la Ligue des femmes françaises, où la gent féminine catholique de la Belle Époque s'initie à la politique en militant contre l'anticléricalisme d'État.


De la souffrance de sa situation conjugale, enfin, elle a fait une force. Côtoyant de nombreux incroyants, elle tâche de leur témoigner du Christ en considérant d'abord la personne et sa situation particulière : «J'aime plus que les autres ces êtres que la lumière divine n'éclaire pas ou plutôt qu'elle éclaire d'une façon que nous ignorons». Son approche de l'évangélisation s'affine : «Plus que jamais, écrit-elle, je suis persuadée que la controverse et la discussion ne servent pas à grand-chose pour la conquête des âmes et qu'elles sont en attente de la toute-puissante charité». Elle a foi dans la fécondité de la prière, qui devient son activité principale à mesure que la maladie l'immobilise. «Je sais que pas un cri, pas un désir, pas un appel, ne se perd en sortant des profondeurs de notre âme, mais qu'il va vers Dieu et, par lui, à ceux qui nous l'ont inspiré. Je sais que Dieu accomplit seul le travail intime de la transformation de l'âme humaine, et que nous ne pouvons que lui montrer ceux que nous aimons en lui disant : "Seigneur, faites qu'ils vivent".»


Un mercredi d'été, au cimetière de Bagneux. Le soleil dans les grands arbres confère une certaine joie paisible au lieu. Le gardien, enserré dans sa cahute, situe immédiatement l'emplacement d'Élisabeth Leseur, bien qu'elle ne soit pas citée dans la liste des VIP du cimetière : «C'est une Sœur qui doit être canonisée, non ?», hasarde-t-il, avant de se lancer dans un discours sur la fragilité de la renommée. On lui pardonne l'erreur d'état : signalée par une plaque très discrète, elle est inhumée dans un caveau de Sœurs dominicaines. Félix, en effet, l'a délogée du cimetière de Montmartre pour la transférer ici. Façon d'accélérer le procès en béatification en mettant le corps d'Élisabeth en terre «religieuse» ?


Touchante, l'adulation du veuf pour sa défunte épouse a parfois pris une allure romantique et un peu excessive… Rarement, toutefois, des vies auront autant montré cet entrecroisement de l'amour conjugal et de l'aspiration vers Dieu. L'un menant à l'autre, et vice versa. Comme l'écrivit Élisabeth dans une de ces formules dont elle a le secret : «Penser est beau ; prier est mieux ; aimer est tout».


Bibliographie

« Journal et pensées de chaque jour », par Élisabeth Leseur, Cerf.

 

Article de Cyril Douillet paru dans le magazine « Famille Chrétienne »

 



18/09/2008
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