Spiritualité Chrétienne

Spiritualité Chrétienne

Yves Nicolazic 2e partie

 Yves Ncolazic, deuxième partie

 

Deuxième partie, le voyant


Manifestations étranges


Une nuit que Nicolazic, après une journée de travail, pensait à sainte Anne, sa « bonne Patronne », comme il en avait l'habitude, sa chambre fut subitement éclairée d'une lumière très vive; et au milieu de cette clarté merveilleuse, il aperçut distinctement une main isolée qui tenait un flambeau en cire. Cette vision dura environ le temps de réciter deux Pater et deux Ave. Ceci se passa au commencement d'août 1623. Six semaines plus tard, un dimanche, une heure après le coucher du soleil, il jouit du même spectacle au champ du Bocenno. Ces deux visions ne furent pas des phénomènes isolés: pendant quinze mois successifs, le même flambeau continua de briller auprès de lui. Toutes les fois qu'il s'en revenait tard au logis, il se voyait éclairé jusqu'à sa maison d'une chandelle de cire qui s'avançait à côté de lui sans que le vent en agitât la flamme, et sans qu'il vît autre chose que la main qui la tenait. De ce prodige, qui se renouvela fréquemment, le bon Nicolazic ne savait que penser. Il en fut comme effrayé; et pourtant, il l'a avoué lui-même plus tard, il éprouvait pendant ce temps je ne sais quelle suavité dans le cœur. C'est que sa « Bonne Patronne », sans qu'il en eût conscience encore, de plus en plus se rapprochait de lui.


Un jour d'été, une heure environ après le coucher du soleil, son beau-frère et lui étaient allés, à l'insu l'un de l'autre, chercher leurs bœufs dans un pré voisin de la fontaine; avant de les ramener, ils voulurent les faire passer à l'abreuvoir. Tout à coup, les bœufs comme épouvantés refusent obstinément d'avancer. Ces deux hommes surpris se rapprochent pour voir ce qui cause cet effroi. Voici le spectacle dont ils furent alors les témoins. Une dame majestueuse était devant eux, tournée vers la source; son visage révèle « la gravité tendre de la plus haute des maternités »; sa robe a la blancheur de la neige, et retombe avec grâce; à la main elle porte un flambeau allumé; ses pieds reposent sur un nuage. L'auréole qui l'entoure charme le regard sans l'éblouir, et jette tout autour un tel rayonnement que le paysage tout entier en est éclairé comme en plein jour. À cette vue, le premier mouvement des deux laboureurs fut de s'enfuir; puis bientôt se ravisant, ils voulurent se rendre compte du phénomène et revinrent sur leurs pas; mais l'auréole, le flambeau, la dame, tout avait disparu. Qu'était-ce que cette Dame mystérieuse qui n'avait pas parlé? Et ce n'est pas une fois seulement qu'elle se montra au laboureur ; il la revit encore souvent, en divers endroits, tantôt près de cette même fontaine, tantôt en sa maison, en sa grange, ou en d'autres endroits: elle avait chaque fois la même attitude, la même majesté, le même vêtement lumineux, mais toujours elle ne disait pas son nom.


Nicolazic inquiet


Qui donc était-ce que cette blanche apparition et que voulait-elle? Nicolazic crut d'abord que c'était l'âme de sa mère, décédée depuis peu, qui venait réclamer le secours de ses prières. Pour éclairer ses doutes, il alla trouver un capucin d'Auray, le P. Modeste, et lui exposa en confession les choses extraordinaires qui depuis quelque temps le troublaient. Mais le confesseur garda une prudente réserve: l'Apparition venait-elle du purgatoire? Peut-être: aussi conseilla-t-il à Nicolazic de faire dire des messes et des services pour sa mère. – Peut-être aussi venait-elle de l'enfer? Le religieux savait que les illusions diaboliques ne sont pas rares, et qu'elles peuvent engager des âmes simples dans des voies dangereuses: aussi recommanda-t-il au paysan de se tenir en la grâce de Dieu pour ne pas être victime des embûches du démon. Sans doute elle pouvait venir aussi du ciel; la sincérité de son pénitent ne faisait pas de doute pour le religieux; et, d'autre part, ce n'est pas une chose inouïe dans l'Église que Dieu se serve d'humbles personnages pour être les instruments de ses grands desseins. Le confesseur embarrassé ne put donner aucune réponse précise. « Priez, dit-il à son pénitent; demandez à Dieu de nous éclairer, vous et moi; et ayez confiance. » Nicolazic se conforma à ces sages conseils, et Dieu le récompensa. Sortant de son long silence, l'Apparition allait enfin se révéler, et lui faire une communication qu'il était désormais préparé à entendre.


Nicolazic rassuré


Le 25 juillet de l'année, suivante, veille de la fête de sainte Anne, Nicolazic s'était rendu à Auray sans doute pour se confesser, car il avait l'habitude de communier tous les dimanches et les fêtes gardées. Quand il reprit le chemin de son village, il était déjà tard, et la nuit était close; comme d'habitude il avait son chapelet à la main. Au moment où il passait auprès de la croix qui porte son nom, la Dame mystérieuse lui apparut soudain ; la vision ne différait pas des précédentes: c'était toujours le même visage grave et doux, là même attitude, et la même lumière. Mais cette fois elle parla. Elle appela Yves Nicolazic par son nom, et lui dit quelques paroles très douces comme pour dissiper ses craintes. Puis elle prit la direction du village. Le flambeau qu'elle portait à la main éclairait l'obscurité, et le nuage sur lequel elle se tenait debout était comme le véhicule qui la faisait avancer. Nicolazic sans hésitation et sans peur s'engagea après elle dans le chemin creux. Ils allèrent ainsi ensemble jusqu'aux maisons, elle tenant son flambeau, lui égrenant son chapelet. À l'approche de la ferme, brusquement la Dame mystérieuse s'éleva en l'air et disparut.


Jusqu'ici aucune apparition n'avait duré aussi longtemps, et jamais Nicolazic n'avait été encore aussi profondément impressionné. Rentré chez lui, il ne put rien manger; à sa femme et à ses domestiques qui l'avaient attendu pour se mettre à table, il adressa à peine quelques courtes paroles: et bientôt, comme un homme préoccupé, il voulut être seul. Il se retira dans sa grange, sous prétexte d'y garder pendant la nuit le seigle battu les jours précédents. C'était une chose connue de tous que les murs de cette grange avaient été bâtis avec les pierres de l'ancienne chapelle. Il se jeta tout habillé sur un lit de paille, mais il ne put dormir. Absorbé par les réflexions diverses que faisait naître en lui tout ce qu'il avait vu et entendu, il récitait son rosaire : tout à coup, sur les onze heures, il crut entendre un bruit confus dans le chemin qui avoisinait la grange. On eût dit une grande multitude en marche. Il voulut se rendre compte de ces rumeurs. Il se lève vivement, ouvre la porte, et regarde. Il écoute: ni près de la grange ni sur la route, il n'y avait personne. Le village tout entier reposait, et la campagne au loin était silencieuse. Il demeure stupéfait et la peur le saisit. Son premier mouvement est de supplier Dieu qu'il ait enfin pitié de lui. Puis, reprenant son chapelet, il le récite en produisant dans le fond de son cœur des actes de confiance en sainte Anne, dont la pensée ne l'abandonne jamais. Pendant qu'il se rassure ainsi par la prière, soudain une vive clarté remplit la grange, et dans cette lumineuse auréole apparaît la Dame plus resplendissante que jamais. La crainte s'empare de lui tout d'abord, mais elle s'évanouit aux premières paroles que l'Apparition fit entendre. L'Apparition disait : « Yves Nicolazic, ne craignez pas : je suis Anne, mère de Marie. Dites à votre Recteur que dans la pièce de terre appelée le Bocenno, il y a eu autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom. C'était la première de tout le pays. Il y a 924 ans et 6 mois qu'elle est ruinée. Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt, et que vous en preniez soin, parce que Dieu veut que j'y sois honorée. »


Cette révélation faite, sainte Anne disparut, et le Voyant resta seul. Éclairé et rassuré par des déclarations qui mettaient fin à ses longues perplexités, et sachant désormais à qui il avait affaire, le cœur dilaté et attendri, il s'endormit tranquille. C'est donc le 25 juillet 1624 que Nicolazic reçut le mandat qui devait faire de lui le créateur du Pèlerinage. Ce mandat, il l'accomplira; mais au prix de quelles épreuves et à la suite de quelles hésitations! Il ne suffisait pas en effet d'avoir reçu une mission, il restait encore à la faire reconnaître par l'Église, qui seule a qualité pour interpréter les paroles de Dieu.


Les épreuves du Voyant


Nicolazic s'était endormi plein de joie et très décidé à agir. Mais la nuit ne lui porta pas conseil. En se réveillant le lendemain, il se laissa aller à réfléchir aux difficultés de sa mission, et peu à peu il vit se dresser devant son imagination un amoncellement d'obstacles dont il ne pourrait sans doute jamais triompher; et le découragement s'empara de son esprit. Quel accueil recevrait-il du Recteur, à qui on lui commandait de transmettre un message aussi étrange? Que penserait-on, en le voyant, lui pauvre paysan, entreprendre une œuvre aussi considérable? Il serait la risée de tout le monde. Ne passerait-il pas aux yeux des prêtres et des voisins pour un visionnaire et peut-être même pour un imposteur? Il ne se croyait pas le droit d'exposer ainsi sa réputation de sagesse et d'honnêteté aux risques d'une affaire aventureuse. Et puis, où trouver de l'argent? Du reste, dans cette apparition, n'avait-il pas été victime d'une illusion du démon ? Toutefois ces objections qu'il se faisait à lui-même n'arrivaient plus à le convaincre. Aussi, partagé sans cesse entre deux résolutions contraires, il ne goûtait aucune joie, et il fuyait toute compagnie, ne voulant faire confidence à personne de ses peines et de ses remords. Cela dura ainsi longtemps. Au bout de six semaines, sainte Anne eut pitié de sa faiblesse. Elle se présenta à son messager; et, tout en lui faisant sentir qu'il désobéissait, elle le consola et dissipa ses craintes: « Ne craignez point, Nicolazic, et ne vous mettez pas en peine. Découvrez à votre Recteur en confession ce que vous aurez vu et entendu; et ne tardez plus à m'obéir. » Ces encouragements lui communiquèrent une force nouvelle; et, dès le lendemain matin, il était en route pour le presbytère.


Les prêtres, quand on vient leur parler de visions et de révélations, gardent toujours une sage réserve, et, par tempérament autant que par devoir, ils demeurent défiants jusqu'à ce qu'on leur apporte des preuves convaincantes de l'intervention divine. Quant au Recteur de Pluneret, – Sylvestre Rodoué –, il était connu pour être un homme particulièrement rude. Le paysan qui venait le trouver était incontestablement le chrétien le plus honorable de sa paroisse, le Recteur le savait; et pourtant, lorsqu'il l'entendit exposer toute la série de ses visions et le message dont il se disait chargé, le Recteur ne voulut pas le prendre au sérieux: il crut qu'il avait affaire à un malade, et il le traita en conséquence. Il se moque de ce qu'il appelle des extravagances, s'étonne qu'un homme jusqu'alors aussi judicieux s'arrête à de telles rêveries, et essaie de lui faire comprendre à quels dangers il expose son âme. Pour finir, il lui interdit, de la façon la plus expresse, d'ajouter foi désormais à ces apparitions. Toutefois il ne mit pas en doute la sincérité de son paroissien, puisque ce jour-là même il lui permit de communier.


La visite que sa « Bonne Patronne » lui avait commandé de faire était faite, et Nicolazic avait la conscience en repos de ce côté: mais l'accueil qu'il avait reçu justifiait ainsi toutes ses appréhensions, et même les renouvelait. En quittant le bourg pour rentrer à Ker-Anna, son cœur était rempli d'amertume, et il se trouvait plus découragé que jamais. Que faire donc? Et comment sortir de cette impasse? Dès la nuit suivante, sainte Anne vint rassurer son messager: « Ne vous souciez pas, dit-elle, de ce que diront les hommes; accomplissez ce que je vous ai dit, et pour le reste reposez-vous sur moi. » Ces douces paroles pacifièrent son esprit; fortifié par cette nouvelle visite, allait-il enfin se mettre à l'œuvre immédiatement? Non, pas encore, car ses irrésolutions le reprirent bien vite. La pensée qu'il allait se donner en public comme un personnage chargé d'une mission divine, effrayait son humilité; et cette crainte est une des formes les plus dangereuses que puisse prendre le respect humain pour affaiblir les âmes saintes et les empêcher d'agir. Toutes les objections qu'il s'était déjà faites à lui-même se représentaient à son esprit avec une nouvelle force, depuis qu'elles avaient été formulées par son Recteur. Il avait beau réfléchir, il avait beau prier, il ne réussissait pas à surmonter ses peines et à sortir de ses incertitudes.


Cette crise, au cours de laquelle Nicolazic souffrit plus qu'on ne saurait penser, dura sept longues semaines. Au bout de ce temps, sainte Anne vint mettre un terme à ses souffrances et à ses perplexités: « Consolez-vous, Nicolazic, lui dit-elle, l'heure viendra bientôt en laquelle ce que je vous ai dit s'accomplira. » La voix de la Sainte était si douce et si maternelle que Nicolazic s'en trouva tout réconforté; et il ne craignit pas de lui dire, en toute simplicité, les difficultés qui l'empêchaient d'accomplir ses ordres: « Mon Dieu, ma bonne Patronne, vous savez les difficultés qu'y apporte notre Recteur, et les reproches honteux qu'il m'a faits, quand je lui ai parlé de votre part... Et puis je n'ai point de moyens suffisants pour bâtir une chapelle, encore que je sois très aise d'y employer tout mon bien... Mais après tout, me voilà disposé à faire tout ce que vous désirez de moi. Ne vous mettez pas en peine, mon bon Nicolazic; je vous donnerai de quoi commencer l'ouvrage, et jamais rien ne manquera pour l'accomplir. Je vous assure que Dieu y étant bien servi, je fournirai abondamment ce qui sera nécessaire non seulement pour l'achever, mais aussi pour faire bien d'autres choses au grand étonnement de tout le monde. Ne craignez pas de l'entreprendre au plus tôt... » Sainte Anne, après avoir ainsi répondu à toutes les préoccupations de son mandataire, disparut, le laissant tout consolé et définitivement affermi.


Ce n'est pas la seule fois que sa Bonne Patronne vint le réconforter ainsi et, au cours des fréquents entretiens qu'elle eut avec lui, elle fit cette déclaration mémorable: J'ai choisi ce lieu, par inclination, pour y être honorée. Pour le rassurer contre la faiblesse de ses ressources, elle ajouta: Tous les trésors du ciel sont en mes mains. On croirait, après des révélations si précises et des promesses si formelles, que, toute raison de différer ayant désormais disparu, la chapelle allait se construire sans délai! Cependant quatre mois s'écoulèrent encore, et presque tout l'hiver se passa avant que rien se fît. Du reste, de toutes les enquêtes qui ont été faites depuis, il résulte à l'évidence que toutes les merveilles accomplies, pendant cette période de temps, ont eu pour but spécial d'attirer l'attention sur le champ mystérieux du Bocenno. Vers la fin de l'été, comme Nicolazic était occupé à charroyer du mil, au clair de lune, il vit une pluie d'étoiles qui tombaient dans l'espace compris entre le Bocenno et sa maison. Il ne fut pas le seul témoin des merveilles qui pronostiquaient le choix que sainte Anne avait fait de ce lieu. Un soir, trois personnes de Pluvigner revenant du marché d'Auray, vers les neuf heures, virent dans le même endroit descendre du ciel une Dame mystérieuse, vêtue de blanc, au milieu d'une clarté resplendissante, ayant auprès d'elle deux flambeaux allumés. Mais voici une faveur plus extraordinaire encore. À plusieurs reprises, Nicolazic fut transporté sans savoir comment, pendant la nuit, de sa maison jusqu'à l'emplacement même de l'ancienne chapelle; et là, pendant que la lumière qui sortait du milieu des ruines éclairait tout l'espace jusqu'au village, il entendait, en des extases qui duraient parfois plusieurs heures, des chants si mélodieux qu'il se croyait parmi les chœurs des anges, et il y savourait un avant-goût des délices du Paradis.


La grande semaine


La plus importante des extases de Nicolazic fut celle du lundi 3 mars 1625.


Lundi 3 mars


Sainte Anne y intervint en personne, et elle s'y montra avec plus de solennité que d'habitude: non seulement elle était entourée de lumière comme toujours, des chants angéliques retentissaient aussi dans le cortège invisible dont elle était accompagnée. Elle venait prononcer cette fois-ci les paroles décisives. Elle ne se borna pas à rappeler, avec la même précision, les révélations qu'elle avait déjà faites. Elle dit que le temps des délais était définitivement terminé. Nicolazic devait retourner immédiatement chez son Recteur, et lui déclarer, de sa part à elle, qu'elle voulait une chapelle à l'endroit déjà désigné et dont elle entendait reprendre possession. Du reste, ajouta-t-elle, on aura des preuves indéniables de la mission que je vous impose. Et entre autres choses, elle spécifia que dans quelques jours une lumière viendrait indiquer l'endroit du champ où se trouvait enterrée son ancienne image. Elle recommanda enfin à son messager de raconter tout ceci à quelques personnes honorables de sa connaissance qui l'assisteraient de leurs conseils: ils lui serviraient plus tard de témoins. Cette extase dura trois heures. La remarque en fut faite à Nicolazic par sa sœur qui lui demanda à son retour la raison de sa longue absence. Nicolazic, qui s'imaginait n'être demeuré dehors qu'une petite demi-heure, ne répondit rien et se retira dans sa chambre.


Le mardi 4


Le lendemain, il prit résolument le chemin du presbytère ; mais il ne voulut pas y aller seul; il avait prié Julien Lézulit, marguillier de la paroisse, de l'accompagner. Serait-il mieux reçu que la première fois? Le Recteur consentirait-il, cette fois-ci, à accepter le message qu'on lui transmettait?... En tout cas, le messager aura fait son devoir, et délivré sa conscience. Hélas! Le Recteur n'avait pas changé d'avis, il ne se montra pas plus accueillant qu'à la première entrevue. Nicolazic lui fit connaître que sainte Anne lui était apparue de nouveau; et de sa part, il venait encore aujourd'hui réclamer qu'on bâtit une chapelle au Bocenno. La réponse de dom Rodoué fut rude et même brutale: « Vous vous faites du tort, Nicolazic, lui dit-il, et vous en faites aussi à votre famille, en vous laissant aller à ces imaginations ridicules. On vous regardait jusqu'ici comme un homme sensé; que va-t-on penser de vous désormais? On pourra dire que la folie est entrée dans votre maison. » Puis, de plus en plus excité, soit par feinte, soit par humeur réelle, il s'emporta jusqu'aux menaces: « Si vous ne renoncez à ces rêveries, je vous interdirai l'entrée de l'église et l'usage des sacrements; et, si vous mourez en cet état, vous ne serez pas enterré comme un chrétien. » Nicolazic garda le silence, il se retira avec son ami Lézulit. Il n'était nullement déconcerté, car il savait à n'en pas douter, sur les promesses formelles de sainte Anne, que la chapelle se bâtirait. – Mais il était triste. Nicolazic avait exécuté la première partie de son mandat, il avait parlé au Recteur; il lui restait une autre démarche à faire, et à se mettre en rapport avec quelques hommes de bon conseil.


Le jeudi 6


Le premier qu'il consulta, ce fut un prêtre de ses amis, dom Yves Richard. Celui-ci, embarrassé lui-même, et sachant ce qui s'était passé au presbytère de Pluneret, fut d'avis que l'on consultât sur cette délicate affaire M. de Kermadio. M. de Kermadio, gentilhomme campagnard, excellent chrétien et très familier avec les paysans, habitait non loin du bourg. Ils allèrent donc de compagnie jusqu'à son château. Là Nicolazic raconta longuement et dans les plus grands détails ce qui lui était arrivé depuis trois ans. Il dit non seulement ses révélations, mais encore ses troubles d'esprit et les objections qu'il se faisait à lui-même. Il avait craint d'abord que le démon ne voulût abuser de sa simplicité ; et puis vraiment, il ne s'estimait pas digne de recevoir une telle mission céleste. Néanmoins, sur les instances pressantes de sainte Anne, il s'était décidé à faire deux démarches auprès du Recteur. — Et maintenant, ajouta-t-il, pour obéir à la Sainte qui m'a recommandé d'en parler à quelques personnes prudentes, je viens vous consulter vous-même, et je vous prie de me donner un bon conseil. M. de Kermadio approuva la conduite de Nicolazic ; mais, lui dit-il, moi je ne suis pas compétent dans ces questions spirituelles... Allez donc consulter, tout près d'ici, les Pères Capucins d'Auray. Sans doute vous trouverez auprès d'eux les lumières que vous cherchez et que je ne puis vous fournir moi-même. Je vous donnerai pourtant un avis: quand vous verrez de nouveaux prodiges, surtout quand il s'agira de trouver l'image dont l'Apparition vous a parlé, prenez avec vous quelques-uns de vos voisins, dont le témoignage vous sera très utile. Et puis, continuez à prier Dieu; ne vous laissez point abattre par le parti pris ni par les contradictions qui pourraient encore survenir. Nicolazic retourna chez lui tout consolé, et voyant de plus en plus clair dans sa situation par suite des sages paroles qu'il avait entendues.


La nuit du 6 au 7


La nuit suivante, sainte Anne vint encore ajouter à son assurance et à sa confiance; mais en même temps elle lui fit entendre que c'est bien à lui qu'elle donne mission de construire la chapelle; du reste, affirmait-elle, rien ne vous manquera pour cette œuvre, car on viendra de partout à votre aide. À quoi Nicolazic répartit avec une simplicité pleine de respect: « Faites donc quelque miracle, ma bonne Patronne, qui fasse voir à mon Recteur et aux autres que vous voulez effectivement que l'on y travaille. » — Allez, dit-elle, confiez-vous en Dieu et en moi ; vous en verrez bientôt en abondance, et l'affluence du monde qui me viendra honorer en ce lieu sera le plus grand miracle de tous. » Ayant été ainsi mis en demeure de commencer les travaux, il se prit à réfléchir aux moyens d'exécution; et au cours de ses méditations, l'idée lui vint d'engager ou même de vendre tout son bien, afin d'avoir les ressources qui lui manquaient. Mais sainte Anne n'exigeait pas de lui ce sacrifice.


Le vendredi 7


Le lendemain matin, vendredi 7 mars, Guillemette Le Roux, sa femme, trouva à son réveil, sur la table de sa chambre, douze quarts d'écus déposés en trois piles. D'où venait cet argent? Il n'y avait pas de quart d'écus en ce moment dans leur maison; et d'autre part elle avait la certitude que personne du dehors n'était entré chez elle. Elle courut donc montrer les pièces d'argent à son mari, qui couchait dans la chambre voisine. Nicolazic ne douta pas que ce don ne fût la première avance que sainte Anne lui faisait pour commencer les travaux. Toutefois, il ne voulut pas y toucher, il dit à sa femme de remettre ces pièces à la même place et dans la même disposition où elle les avait trouvées; et puis, fidèle à l'avis qu'il avait reçu de M. de Kermadio, il voulut avoir un témoin, et fit appeler Lézulit. Après les avoir montrées à son ami, il les noua dans un mouchoir, et tous deux partirent pour le presbytère. Dom Rodoué était absent; ils ne trouvèrent au presbytère que dom Le Thominec, son vicaire, qui ne les reçut pas mieux que le Recteur. Le vicaire adressa de durs reproches à Nicolazic, et il alla jusqu'à l'accuser d'avoir supposé ces pièces d'argent. Déconcertés, les deux villageois se rendirent à Auray.


À leur arrivée, ils rencontrèrent M. Cadio de Kerloguen. Ce vieillard, qui était le propriétaire foncier de Nicolazic, était assis à sa porte; et les deux paysans s'arrêtèrent pour causer avec lui. Nicolazic en profita pour lui montrer les douze quarts d'écus, lui fit en quelques mots le récit des apparitions, lui parla de la chapelle qui devait se bâtir dans son champ du Bocenno, et de l'image qu'on y découvrirait bientôt. « Ah ! s'écria M. de Kerloguen, si l'on construit une chapelle en cet endroit, je donnerai le terrain. Mais pour ce qui concerne l'image, ajouta-t-il judicieusement, ayez soin de prendre des témoins, et des témoins dignes de foi. » Ainsi l'accueil que le Voyant reçut des deux laïques, de M. de Kermadio et M. de Kerloguen, fut très bienveillant, et plus encourageant que celui des prêtres de la paroisse. Voyons maintenant celui qu'il recevra des Pères Capucins.


Il y avait dans ce couvent, nouvellement fondé, des Religieux d'élite: ils accueillirent Nicolazic avec bonté; mais avant de lui répondre, ils le soumirent à un examen rigoureux, sans se laisser influencer par la sympathie qu'ils avaient pour sa personne. Chacun d'eux lui posa des questions à son tour; et après deux heures de cet interrogatoire minutieux, le pauvre homme s'en trouva tellement épuisé que l'on dut mettre fin aux questions. Les Religieux lui formulèrent alors leur avis: Sur les apparitions, ils refusaient de se prononcer, dans un sens ou dans un autre: question très délicate. Sur le projet de construire une chapelle, ils concluaient nettement contre son opportunité, comme le Recteur. Ainsi, bien qu'ils eussent réservé leur jugement sur les visions, en pratique la réponse des religieux concordait avec celle du clergé paroissial. Cette réponse déconcerta Nicolazic, qui ne s'expliquait pas comment des hommes, aussi savants et aussi pieux, ne voulussent pas croire à des révélations qui pour lui ne faisaient pas le moindre doute. II était surtout peiné qu'on ne voulût pas construire une chapelle que sainte Anne ne cessait de lui réclamer. Que faire donc pour satisfaire la Sainte, et à quoi se résoudre? Le pauvre Nicolazic en pleurait. Pourtant, malgré son affliction, il n'en demeurait pas moins inébranlable dans sa confiance: les hommes lui refusant une approbation, il savait que le ciel interviendrait bientôt. Sainte Anne ne lui avait-elle pas promis de lui faire découvrir, sans tarder une statue enfouie dans le champ du Bocenno? Quand ils arrivèrent le soir à l'entrée du village, l'âme de Nicolazic était quelque peu rassérénée. Lézulit partageait les espérances de son ami. Et surtout, lui dit-il en le quittant, n'oubliez pas de m'appeler pour assister au prodige!... Nicolazic le lui promit.


La découverte de la statue


Dans la nuit du 7 au 8, vers onze heures, ses domestiques veillaient encore dans la pièce voisine, Nicolazic récitait comme d'habitude son chapelet en attendant le sommeil. Soudain sa chambre se trouve toute éclairée comme elle l'avait été si souvent; sur la table apparaît un cierge dont la flamme brillait d'un éclat très vif; et la Sainte se montrant aussitôt, arrête sur son messager un regard plein de douceur: l'heure attendue était arrivée. Sainte Anne dit d'une voix agréable et engageante: « Yves Nicolazic, appelez vos voisins, comme on vous l'a conseillé; menez-les avec vous au lieu où ce flambeau vous conduira, vous trouverez l'image qui vous mettra à couvert du monde, lequel connaîtra enfin la vérité de ce que je vous ai promis. » Après ces paroles, sainte Anne disparaît, mais la, lumière reste. Nicolazic, l'âme toute à la joie, se lève et s'habille à la lueur du flambeau qui semble l'attendre. Quand il se dispose à sortir, le flambeau marche devant lui; quand il arrive dehors, le flambeau lui-même l'a précédé. Il était déjà en route vers le Bocenno, quant tout à coup, se ravisant, le paysan se rappelle qu'on lui a dit de prendre des témoins. Il retourne donc sur ses pas, rentre chez lui, appelle son beau-frère Louis Le Roux qui veillait encore, et lui commande de se munir d'une tranche. Puis tous deux, ils se mettent en mesure d'aller chercher des voisins: Jacques Lucas, François Le Bléavec, Jean Tanguy et Julien Lézulit. Tous s'empressèrent de répondre à cet appel. Cependant le flambeau brillait toujours, à la même place, et les deux beaux-frères ne tardèrent pas à le rejoindre. Les autres arrivaient aussi par derrière, pressés de voir eux-mêmes le cierge mystérieux. — Où donc est-il? demandèrent les quatre paysans. Nicolazic le montra du doigt : deux d'entre eux l'aperçurent aussitôt; les deux autres ne le virent point. Plus tard on sut pourquoi, et ce sont eux-mêmes qui en ont avoué la cause: ils n'étaient pas en état de grâce! —Allons, mes amis, dit Nicolazic, « extasié de joie », allons où Dieu et Madame sainte Anne nous conduiront. »


Le flambeau se mit alors en mouvement. Il allait en avant, à la distance de quinze pas environ, et à trois pieds d'élévation au-dessus du sol. Le chemin qu'il prit était la voie charretière qui conduisait du village à la fontaine; et les paysans suivaient, heureux et pleins d'espoir comme jadis les Mages guidés par l'étoile. Arrivé en face du Bocenno, le flambeau sort du chemin, pénètre dans le champ, et se dirige, par-dessus le blé en herbe, jusqu'à l'endroit de l'ancienne chapelle. Là, il s'arrête. Les paysans, qui ont toujours les yeux sur lui, le voient alors s'élever et redescendre par trois fois, comme pour attirer leur attention sur cet emplacement, puis disparaître dans le sol. Nicolazic, qui observait tous ces mouvements, se précipita le premier jusqu'à l'endroit où s'était évanouie la lumière, et, mettant le pied dessus, il dit à son beau-frère de creuser là. Jean Le Roux, qui portait la tranche, n'eut pas plus tôt donné cinq ou six coups dans la terre meuble des sillons, qu'on entendit sous le choc de l'instrument résonner une pièce de bois qui s'y trouvait enfouie. Tous eurent immédiatement l'intuition que c'était l'image qu'ils cherchaient. Comme ils se trouvaient dans l'obscurité, Nicolazic commanda à l'un d'eux d'aller vite chercher de la lumière: « Prenez, lui dit-il, le cierge bénit de la Chandeleur, avec un tison pour l'allumer. » Ce qui fut fait. Alors tous se mirent à l'œuvre, et ils ne tardèrent pas à retirer du sol la vieille statue toute défigurée, qui gisait là depuis 900 ans. Après l'avoir considérée pendant quelques instants, ils l'adossèrent avec respect contre le talus voisin et se retirèrent, surpris et heureux à la fois, en se promettant bien de revenir la voir plus à loisir quand il ferait jour. Nicolazic enfin au comble de ses vœux, croyait-il, ne se possédait pas de joie. Au lever du jour, il revint de très bonne heure au Bocenno, accompagné de son ami Lézulit, qu'il était allé chercher lui-même. Tous deux examinèrent assez longuement l'objet qu'ils avaient déterré: c'était bien une statue, très endommagée par ce long séjour en terre humide et rongée aux extrémités, mais néanmoins conservant quelques traits assez frustes et des ombres de couleur.


Nouvelles difficultés


Pendant que les habitants de Ker-Anna venaient voir eux-mêmes, avec les autres témoins, l'image qui avait été trouvée pendant la nuit, les deux hommes refirent le même voyage que la veille, en se disant que, cette fois-ci du moins, on ne refuserait pas de les croire, puisqu'ils apportaient une preuve décisive de la volonté de Dieu. Nicolazic montra au Recteur les pièces d'argent que celui-ci n'avait pas encore vues et lui raconta en détail la découverte qu'il venait de faire dans son champ devant témoins. — Nous étions six, lui dit-il, et Lézulit ici présent était avec nous. Lézulit, prenant la parole à son tour, confirma le récit de Nicolazic.


Messire Rodoué les écouta l'un et l'autre. Que pensait-il au fond de tous ces événements?... Toujours est-il qu'il se montra incrédule; il fut même plus intraitable que jamais, il alla jusqu'à qualifier Nicolazic d'hypocrite ou d'imposteur. « Les pièces d'argent, disait-il, c'est vous qui les avez supposées; et quant au morceau de bois pourri que vous avez trouvé en terre, qu'est-ce que cela prouve, et que voulez-vous que j'en fasse?... C'est le diable qui est en tout cela... » Dom Le Thominec, faisant écho aux invectives du Recteur, ajouta qu'il fallait être un sot ou un fou pour accepter de telles extravagances. — Il n'y a rien à faire ici, se dit Nicolazic. Et il se retira respectueusement sans rien répliquer.


Les deux paysans alors, continuant leur chemin jusqu'à Auray, se rendent chez M, de Kerloguen. Nicolazic trouvait opportun d'aller annoncer la découverte au seigneur de sa tenue qui lui avait promis, le jour précédent, de fournir l'emplacement de la chapelle. M. de Kerloguen fut très ému de cette nouvelle; mais, apprenant la façon dont les deux paysans avaient été éconduits par le Recteur de Pluneret, il voulut que les Pères Capucins, qui avaient gardé la veille une réserve déconcertante, eussent eux-mêmes connaissance du nouveau fait. Ceux-ci écoutèrent; mais ils ne changèrent pas leur manière de voir: à leur avis, il n'y avait toujours pas lieu de bâtir une chapelle. Au retour, et avant de rentrer chez eux, les deux amis voulurent revoir l'image plus à loisir, et ils passèrent par le Bocenno. Il y avait là en ce moment un grand nombre de personnes, entre autres deux prêtres venus tout exprès, dom Yves Richard, qui était du village, et dom Mazur, aumônier de la flotte royale qui avait relâché depuis peu dans les eaux du Morbihan. Là se trouvaient aussi deux religieux Capucins que le hasard seul semblait y avoir amenés.


L'objet qui attirait l'attention de tous était la Statue: et maintenant qu'on l'avait nettoyée et lavée, il était facile de reconnaître encore sur elle, quoique les extrémités en fussent détériorées par un long séjour dans le sol, les plis de sa robe, et même, chose étonnante, des couleurs « blanc et azur ». Elle mesurait environ trois pieds de haut et elle était faite d'un bois très dur. Les deux paysans la mirent debout sur le talus, et se retirèrent. Cette journée du 8 mars avait été pour Nicolazic très fatigante comme la veille; et en somme, malgré le miracle de la nuit précédente, il ne semblait guère plus avancé dans ses projets. Et, maintenant que les Pères Capucins s'étaient déclarés, eux aussi, contre la construction d'une chapelle, il avait bien conscience que l'opposition du Recteur serait plus invincible que jamais.


Un événement, qui se produisit le lendemain, parut d'abord manifester que le ciel à son tour se déclarait contre lui. Ce jour-là, la foule accourue au lieu du prodige était encore bien plus nombreuse que la veille: c'était le dimanche. Nicolazic se dirigeait lui-même vers le Bocenno, tout en devisant avec Le Pélicart son voisin, à qui il racontait ses mésaventures et qui le consolait quand tout à coup il entendit crier « au feu » derrière lui. Il se retourne, revient précipitamment sur ses pas: sa grange tout entière est en flammes. On accourt, on travaille à éteindre l'incendie, on jette de l'eau en abondance. Mais on a beau faire, l'édifice est consumé en un clin d'œil. L'accident fut diversement interprété dans la foule; quelques-uns y virent une punition du ciel. Mais les autres, en y regardant de près, furent bien obligés de convenir que c'était plutôt un nouveau miracle. Le feu avait agi si activement en effet, et d'une manière si intense, que les pierres elles-mêmes étaient brûlées. Mais, d'autre part, il avait complètement respecté deux meules de blé, qui se trouvaient tout près de la grange et dans la direction où soufflait le vent. Tous les objets à l'intérieur étaient demeurés intacts au milieu de l'embrasement! Ce qui confirmait cette interprétation, ce fut le récit de quelques hommes qui se rendaient en ce moment-là de Mériadec à Pluneret: à l'heure même où l'incendie se déclarait, ils avaient aperçu un trait de feu qui tombait, à travers un ciel très pur, sur le village de Ker-Anna. Pendant que la foule était ainsi partagée en sentiments contraires, Nicolazic devina tout de suite la raison que le ciel avait eue d'allumer cet incendie. Cette grange était toute neuve, et on se rappelle que son père en la construisant avait fait entrer dans ses murs les pierres de l'ancienne chapelle: or Dieu ne voulait pas abandonner à un usage profane des choses qui lui avaient été consacrées. Il ne se laissa donc pas émouvoir par les blâmes qui arrivaient jusqu'à ses oreilles. Du reste, les prodiges, qui se renouvelaient presque tous les jours, venaient le rassurer. Ainsi, deux jours après cet événement, il fut de nouveau transporté miraculeusement à l'endroit de la chapelle; et dans ce ravissement Dieu lui fit goûter des joies capables de le dédommager de toutes les contradictions.


Les premiers pèlerins


Le lundi, vers le soir, une lumière extraordinaire remplit le Bocenno, et auréola particulièrement la statue miraculeuse: plusieurs personnes en furent témoins aussi bien que Nicolazic; et elles entendirent le bruit d'une multitude en marche qui envahissait le Bocenno. Il n'y avait là, réellement, aucune foule; mais cette rumeur était un présage. Le lendemain, au même endroit, on entendit le même bruit; mais cette fois, c'était une réalité. Les pèlerins arrivaient en foule, et non seulement des localités les plus voisines, mais des régions les plus lointaines. Qui avait pu les prévenir? « La renommée des merveilles arrivées depuis peu avait, ce semble, été portée sur l'aile des vents jusqu'en Basse-Bretagne, en des lieux si éloignés que l'on crut que la seule inspiration de Dieu les avait pu avertir... » Quelques-uns même remarquaient qu'ils étaient partis de chez eux le jour même où la statue avait été découverte. Et ces pèlerins ne venaient pas en curieux, ils priaient et ils faisaient des offrandes. Les pièces de monnaie et les pièces d'argent gisaient pêle-mêle au pied de la statue recouverte d'un linge blanc. François Le Bléavec alla prendre chez lui un escabeau et un plat d'étain qu'il plaça près du fossé pour recevoir les offrandes. Cependant, la nouvelle de cette manifestation populaire ne tarda pas à arriver jusqu'au bourg. Quand le Recteur apprit ce qui se passait à Ker-Anna, il entra dans une violente indignation; et, sur-le-champ, il dépêcha dom Le Thominec pour mettre fin à ce scandale. Le vicaire arrive tout en colère; il va droit à la statue, et la renverse dans le fossé; puis, se retournant vers l'escabeau, il fait voler d'un coup de pied le plat d'étain avec tout ce qu'il renferme. Alors il interpelle vivement Nicolazic, et lui reproche d'avoir provoqué un tel attroupement. Après quoi, il signifie à tous les pèlerins de s'en retourner chez eux, menaçant en particulier ceux de Pluneret d'excommunication. « Aucun prêtre, leur dit-il, ne vous donnera l'absolution, si vous ne rentrez immédiatement chez vous, ou si vous avez l'audace de revenir ici!... » Cette sortie violente produisit une grosse émotion sur les gens de la paroisse. Quant à Nicolazic, aucune marque de mécontentement ne parut sur son visage; il ne répliqua rien, et se mit tranquillement à ramasser les offrandes éparpillées sur le sol: c'était la première mise de fonds pour la future chapelle. Les jours suivants, il y eut encore grande affluence de pèlerins, et leur nombre augmentait sans cesse.


Les enquêtes épiscopales


Jusqu'ici des appréciations, bien tranchées dans un sens et dans l'autre, avaient été émises par le peuple à propos des révélations de Nicolazic et des événements de Ker-Anna. Mais ces jugements ne pouvaient pas faire autorité: la foule se prononce d'après ses sentiments, elle ne raisonne pas. C'est à l'Église qu'il appartient de juger en cette matière; et il arrive un moment où elle ne peut pas se dérober à cette obligation. Or l'Église ne s'était pas encore prononcée. Le Recteur de la paroisse avait, il est vrai, émis son opinion; mais avec un parti pris évident et sans examen sérieux. Les capucins d'Auray avaient étudié le cas avec impartialité et bienveillance, mais ils n'avaient pas osé formuler un jugement. Du reste, ni le Recteur ni les Capucins n'avaient qualité pour parler au nom de l'Église. C'était à l'Évêque à intervenir. L'Évêque s'appelait alors Sébastien de Rosmadec. Frappé des rapports divers qu'on lui avait adressés, apprenant que les pèlerins accouraient en grand nombre, et que la province entière commençait à s'émouvoir, il donna commission à Messire Bullion, bachelier en Sorbonne et recteur de Moréac, de procéder à une première enquête. Le commissaire de l'Évêque se rendit à Pluneret, le mercredi 12 mars et manda Nicolazic au presbytère. À toutes les questions qui lui furent posées, Nicolazic répondit avec netteté et sans embarras. Le procès-verbal de la déposition fut signé de tous les témoins, y compris le recteur et le vicaire. En lisant la déposition de Nicolazic, et en apprenant que les pèlerins accouraient toujours, l'Évêque fut vivement touché, et il voulut voir et interroger lui-même le Voyant.


Au château de Kerguéhennec en Bignan, demeurait alors M. du Garo, qui était le beau-frère de Mgr de Rosmadec. L'Évêque s'y rendit et ordonna qu'on y fit venir également Nicolazic. Il le reçut avec bienveillance, écouta patiemment le long récit de tout ce qui était arrivé, puis il discuta, posa des questions, demanda des éclaircissements. Nicolazic répondit à tout ingénument et une façon très judicieuse. M. du Garo, qui assistait à l'entrevue, fut prié de l'interroger à son tour. C'était un ancien membre du Parlement, d'une grande habileté dans les affaires, et initié à toutes les roueries des interrogations juridiques; à un tel magistrat, expérimenté et très intelligent, il était difficile d'en imposer. Prenant texte de la déposition qu'il venait d'entendre, il y relève des contradictions apparentes, fait des objections, signale des impossibilités; il tourne et retourne les affirmations du paysan, lui pose des questions captieuses. Mais le bonhomme ne se coupa jamais, il ne se contredit pas; et dans ce duel très inégal ce fut le plus faible en apparence qui eut l'avantage. Nicolazic, qui par sa droiture avait produit la meilleure impression sur l'Évêque, et sur Messire et Madame du Garo, fut lui-même ravi de l'accueil qu'on lui avait fait; il avait enfin trouvé des auditeurs bienveillants. Il partit de Bignan tout réconforté. Toutefois cet interrogatoire sommaire ne pouvait suffire; il restait maintenant à interpréter les faits au point de vue théologique. Aussi l'Évêque, après avoir mis le gardien des Capucins de Vannes en contact avec Nicolazic, lui dit: « Emmenez-le avec vous dans votre couvent, et interrogez-le à loisir. »


Nicolazic resta quelques jours chez les Capucins de Vannes et il y fut soumis à un examen minutieux par tous les religieux successivement ; on le questionna, on l'étudia, on le fit communier. Puis on l'ajourna à quinze jours. Durant cet intervalle, la communauté tout entière se fit un devoir de prier: les meilleurs théologiens se réunirent pour mettre en commun leurs lumières, pendant que d'autres religieux prenaient des informations sérieuses sur la vie et les mœurs du Voyant. Les quinze jours expirés, Nicolazic retourna au couvent de Vannes. Là, il lui fallut donner de nouvelles précisions, et répondre aux difficultés qui s'étaient présentées à l'esprit des juges. Ses réponses furent aussi satisfaisantes que la première fois. Pourtant on voulut le soumettre à une dernière et dangereuse épreuve. Comme il s'en retournait à la maison, deux Religieux l'accompagnèrent sur le parcours d'une lieue, jusqu'à la chapelle de Béléan. Cette démarche, où le paysan ne vit qu'une marque de bienveillance, avait un but qu'il ne pouvait soupçonner: on voulait tenter un dernier effort pour découvrir le fond de son âme. À la solennité des interrogatoires succédait ici le libre abandon de la conversation familière. Cette tactique était habile, car n'étant plus sur ses gardes, le paysan laisserait peut-être échapper quelques paroles compromettantes ou des réponses embarrassées. Mais comment pouvait se compromettre un homme qui parlait toujours avec ingénuité et sincérité! La mission des Capucins était enfin terminée. Ils allèrent en rendre compte à l'Évêque; ils concluaient qu'à leur avis le Voyant était véridique dans ses déclarations, et qu'il était opportun de construire la chapelle demandée. La conviction de l'Évêque était faite. Toutefois, avant de la rendre publique, il pria les Pères Capucins de se transporter eux-mêmes sur le théâtre des événements, et de lui faire un nouveau rapport sur ce qui s'y passait.


Les contradicteurs de Nicolazic


On se souvient dans quelles circonstances le vicaire avait brutalement renversé du talus où elle avait été dressée, la statue miraculeuse. Mal lui en prit. Deux jours après, il fut saisi, à la jointure du bras, d'un mal inexplicable et douloureux que nul ne put guérir ni adoucir; et il en mourut au bout de trois ans, après avoir reconnu sa faute. La punition du Recteur fut plus significative encore. Trois semaines après la découverte de la statue, il fut frappé de paralysie dans des circonstances mystérieuses. Une nuit, étant couché dans son presbytère, il eut la sensation qu'on le rouait de coups, bien qu'il fût seul dans sa maison. Il crut même que des malfaiteurs s'étaient introduits chez lui pour le tuer, et il appela au secours. La douleur qu'il ressentait dans les bras était intolérable. Et ce ne fut pas un mal passager: ses bras étaient réellement perclus, et il demeura paralysé. Toutefois son infirmité ne changea rien à ses sentiments, et n'arrêta pas ses invectives contre Nicolazic. Un ecclésiastique de ses amis lui insinua enfin que peut-être il ne prenait pas les vrais moyens pour guérir le mal inexplicable dont il souffrait; pourquoi ne pas recourir à la Sainte qui avait parlé à Nicolazic? Dom Rodoué obéit à ce conseil: neuf fois de suite, il se rendit au Bocenno, la nuit, furtivement, par des chemins détournés. Le neuvième jour, il se traîna jusqu'à la fontaine, et comme il ne pouvait se servir de ses bras lui-même, il se fit assister pour baigner dans la source ses membres paralysés. Instantanément, il se trouva guéri. Aussitôt, il alla s'agenouiller devant la statue, dont la découverte lui avait fait proférer des paroles dédaigneuses et blessantes. Le voilà désormais transformé: d'adversaire obstiné qu'il était, il va devenir un des appuis de la dévotion. Il fit réparation publique à sainte Anne, et promit de venir célébrer lui-même la première messe qui se dirait en ce lieu béni. Il fit aussi réparation à Nicolazic, reconnaissant qu'il avait eu tort de le traiter en visionnaire; il redevint son ami, et lorsque, deux ans plus tard, le pieux laboureur eut enfin la joie d'être père, le Recteur voulut être le parrain de son enfant.


Il y avait au village de Ker-Anna un paysan qui jalousait Nicolazic: c'était Marc Erdeven. En voyant l'image retirée de la terre et encore souillée de boue, il en rit: « Ça, dit-il, une statue de sainte Anne! Pour que j'y croie, il faudrait que ce morceau de bois, transporté dans ma maison, revînt de lui-même en cet endroit-ci. » À peine eut-il prononcé ce défi qu'il eut à s'en repentir: il tomba malade sur-le-champ et se trouva bientôt en danger de mort. Mais il s'humilia, reconnut sa faute et eut recours à la Sainte qu'il avait outragée: sa guérison fut immédiate. À la même époque, un gentilhomme de Pluvigner, le sire de Coatmenez, rencontra dans une lande voisine du Bocenno un groupe de nombreux pèlerins: il les apostropha, les traita de fainéants et de coureurs; il leur reprocha surtout d'abandonner leurs villages, avec un si beau temps, « sur les rêveries d'un pauvre idiot » qui s'imaginait avoir des révélations. Il parlait encore, quand tout à coup une flamme l'environna: le tonnerre éclate, et son cheval cabré le fait rouler à terre. Il se relève aussitôt, sans blessure, remonte à cheval, et continue ses invectives: un nouveau coup de foudre, aussi inattendu que le premier, le désarçonne une seconde fois, et le jette sous son cheval. Il ne regimba plus : converti dans les mêmes circonstances que saint Paul, il se fit comme lui, à partir de ce moment, l'apôtre de ce qu'il avait combattu. Quelques instants après, on vit arriver au Bocenno le gentilhomme menant humblement son cheval par la bride, et suivi des pèlerins qu'il avait d'abord dissuadés de venir en ce lieu. Ainsi l'histoire nous montre ceux qui ont combattu avec le plus d'âpreté les projets de Nicolazic, venir l'un après l'autre rendre hommage à sa bonne foi, reconnaître la véracité de sa parole, et s'incliner avec respect devant l'image qui était le signe sensible de sa mission.


À côté de ces contradicteurs violents, qui combattaient ouvertement la mission de Nicolazic, il y en avait d'autres, particulièrement dans les châteaux et dans les presbytères, qui mettaient tour à tour en question la personne du Voyant et l'opportunité d'une nouvelle chapelle et dont malheureusement la sourde hostilité n'était pas sans influence sur l'opinion publique. Mais devant ces contradicteurs nouveaux avait surgi à propos un défenseur spirituel et ardent de Nicolazic. Parmi les Pères Capucins que l'Évêque avait envoyés à Ker-Anna pour le service des pèlerins, il s'en trouvait un qui, en toute rencontre, avait réponse à toutes les objections. — Qu'est-ce que Nicolazic? disait-on un jour devant lui, un paysan qui a perdu la tête, à moins que ce ne soit un fourbe qui réussit à tromper : À quoi le P. Ambroise répondait: « Je connais Nicolazic pour l'avoir examiné de très près. Et, je vous le dis en vérité, je voudrais être aussi parfait dans ma condition qu'il l'est lui-même dans la sienne. » Une autre fois on lui disait encore: Vous avez donc foi dans les dires de ce paysan ignorant et sans mérite? — Sans doute. Dieu a choisi Nicolazic comme autrefois les apôtres, parmi le peuple. Pourquoi? Parce que c'est son bon plaisir. Et qui donc parmi nous pourrait se plaindre de n'avoir pas été consulté par lui! Aussi, malgré les résistances, l'Évêque – constatant que les différentes enquêtes étaient toutes favorables à Nicolazic, apprenant en outre que les pèlerins accouraient en foule et de toutes parts, apportant pour la future chapelle de larges offrandes – consentit enfin à ce qu'on construisit une chapelle dans le champ de Bocenno ; et, en attendant qu'elle fût construite, il autorisa à y célébrer la messe dans une cabane en planches. Ce fut le recteur de la paroisse qui, revenu de ses injustes préventions, la célébra pour la première fois le 26 juillet 1625.

 

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21/12/2008
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