Spiritualité Chrétienne

Spiritualité Chrétienne

Yves Nicolazic

 Vie d'Yves Nicolazic

le Voyant de Sainte Anne d'Auray

1591-1645

Première partie, le paysan


Le paysan de Keranna


Yves Nicolazic habitait le village de Ker-Anna. On ne nous a rien appris sur sa première jeunesse. Nous savons seulement qu'il avait une trentaine d'années en 1622. Rien d'extraordinaire ne l'avait jusque-là signalé à l'attention de ses compatriotes. C'était ce qu'on appelle communément un « paysan aisé »; il possédait deux belles tenues à domaine congéable, et il en cultivait une avec un personnel assez nombreux. Il était réputé pour son activité au travail, et aussi pour le succès de son exploitation. Mais dans son intimité familiale il souffrait d'une grosse épreuve marié: depuis une dizaine d'années avec une personne de son village, Guillemette Le Roux, il n'avait pas d'enfants. À cette époque déjà (il y a 300 ans) la pratique de la langue française commençait à pénétrer dans la campagne bretonne; mais Nicolazic, lui, ne savait ni écrire ni parler français. Toutefois s'il avait, contrairement à son beau-frère et à ses voisins, voulu demeurer un illettré, ce n'était nullement par incapacité ou originalité, il y avait dans son parti pris une pensée profonde; c'était, comme il l'a déclaré lui-même plus tard, « pour demeurer toujours dans sa simplicité ».


Du reste cet illettré possédait les qualités d'un homme supérieur; il était avisé, judicieux, très intelligent. Sa simplicité se manifestait seulement par cette caractéristique qui distingue l'âme paysanne chez les Bretons d'élite: il était franc et d'une droiture à toute épreuve; rien en lui du paysan madré ni du fin matois; rien non plus d'un tempérament triste et mélancolique. Et ce n'étaient pas là ses seules qualités: il était d'une vie exemplaire, irréprochable en ses mœurs, humble sans rien d'obséquieux, désintéressé et d'une probité qui allait jusqu'au scrupule. Il était si loyal qu'il aurait mieux aimé souffrir la perte du sien que de faire tort à qui que ce fût. C'était, en un mot, le type du paysan breton avec ses qualités propres et sans les défauts de sa race: point querelleur, pas superstitieux; et, pour le distinguer encore plus de ses compatriotes, son premier historien, ajoute: jamais adonné à la boisson.


Ces qualités naturelles étaient rehaussées par des vertus chrétiennes de premier ordre. Il aimait les pauvres; et il leur faisait des aumônes si abondantes qu'elles paraissaient même en disproportion avec sa fortune. Il avait le culte des morts, et ne se privait pas de faire célébrer souvent des messes en leur faveur. Il avait .aussi le culte de la croix; et, lorsque dans ses voyages à travers la campagne il rencontrait un calvaire, il s'y agenouillait. Il était fort affectionné à prier la sainte Vierge; il récitait son chapelet tous les jours; il le disait, le soir, pendant les heures d'insomnie. Mais ce qu'il y avait de plus caractéristique dans sa piété, c'était une tendre dévotion qu'il avait pour sainte Anne. Et cette dévotion qui remontait à sa première enfance, grandit encore d'année en année. Il ne l'appelait jamais que « sa bonne Patronne ». Cependant sa dévotion montait encore plus haut. Il communiait tous les dimanches et les fêtes principales de l'année, – chose très rare alors comme aujourd'hui chez les hommes de sa condition. Et c'est ainsi que ce type du vrai Breton se trouvait être en même temps le modèle du vrai chrétien.


Les hommes de cette trempe sont très rares; et, quel que soit le milieu où ils vivent, ils ne passent jamais inaperçus. Aussi ne faut-il pas s'étonner si Nicolazic jouissait d'une considération à part. Il inspirait de la sympathie à tout le monde, et une confiance telle que, dans le quartier, on le prenait pour arbitre de tous les différends: « Puisqu'on n'arrive pas à s'entendre, disaient les gens en désaccord, rapportons-nous-en à Yvon. » C'était un homme de bon conseil. Il causait peu mais toujours à propos; aussi les personnes de toute condition ne le considéraient-elles qu'avec respect. Ce qui le mettait ainsi hors de pair c'est une qualité qu'on est heureux de rencontrer encore dans les populations profondément imprégnées de foi, « le bon sens chrétien »; et Nicolazic l'avait à un degré éminent. Nous ne prétendons pas sans doute que cet homme dont nous venons d'esquisser le portrait fût un saint. Mais nous n'aurions non plus aucune peine à croire qu'il le fût. En tout cas, ce que l'on peut affirmer, c'est que le Voyant de Ker-Anna était, même avant les apparitions, un homme peu ordinaire, et tout en lui écarte les soupçons de supercherie et d'exaltation.


Son village


Le village de Ker-Anna remonte à une très haute antiquité. Les fouilles qu'on y a faites et les objets qu'on y a trouvés attestent que son origine date des premiers siècles du christianisme. Bâti au bord de la voie romaine qui reliait Nantes à Quimper, et situé à 15 kilomètres de Vannes, il était déjà en ruines quand passèrent par là, au VIe siècle, les Bretons, qui, chassés de la Grande-Bretagne, venaient chercher en Armorique une terre hospitalière. Les émigrants qui s'arrêtèrent en cet endroit avaient le culte de sainte Anne, et ils y construisirent un oratoire en l'honneur de l'aïeule du Christ. Mais cet oratoire, situé sur le passage des armées qui ravagèrent si fréquemment le pays à cette époque, ne tarda pas à être ruiné lui-même, en même temps que le village qui l'entourait. Toutefois, le nom donné par les Bretons à ce lieu prédestiné devait survivre à toutes les vicissitudes; et, 900 ans après, on continuait toujours de l'appeler « le village de sainte Anne », Ker-Anna. Quelle était au XVIIe siècle la physionomie de ce hameau? La même que celle des nombreuses agglomérations agricoles que l'on rencontre encore aujourd'hui dans la campagne bretonne: des maisons irrégulièrement distribuées comme au hasard, chacune d'elles ayant ses annexes: grange, aire à battre, courtil; la maison d'habitation composée d'un rez-de-chaussée sans étage; toiture en chaume, et, sur le côté extérieur un large escalier en granit pour communiquer avec le grenier. On comptait sept foyers dans l'agglomération: ce devait être le plus gros village de la paroisse, avec au moins une cinquantaine d'habitants. Là habitaient Julien Lézulit, marguillier de la paroisse, Marc Erdeven, Jean Tanguy, François Le Bléavec, Jacques Lucas, Le Pélicard. Parmi ces voisins d'Yves Nicolazic on cite aussi la présence d'un prêtre nommé Yves Richard, chapelain d'une chapelle rurale.


On sait que dans nos exploitations rurales chaque champ porte un nom particulier: or, dans les dépendances de la ferme de Nicolazic, il y en avait un bien connu de tout le voisinage, qui jouissait d'un renom un peu mystérieux: on l'appelait, on ne sait pourquoi, le Bocenno. Les vieillards prétendaient, d'après les dires qui se transmettaient de génération en génération, qu'il y avait eu là jadis une chapelle dédiée à sainte Anne; aussi y venait-on encore prier parfois comme en un lieu sacré. Du reste cette croyance était justifiée par les blocs de pierre équarris que de temps en temps les laboureurs retiraient du sol. Et précisément, en 1615, le père de Nicolazic en utilisa un certain nombre pour rebâtir sa grange. Une autre circonstance encore contribuait à faire considérer le Bocenno avec un certain respect religieux sinon superstitieux. Il n'y avait pas dans tout le village une terre qui rapportât davantage, quoi qu'on ne la laissât jamais, comme les autres champs, reposer d'une année à l'autre. Mais, particularité singulière, on ne pouvait y travailler qu'avec la bêche; impossible d'y faire passer la charrue. Arrivés à un certain endroit, les bœufs, si on les pressait d'avancer, s'effaraient, au risque de briser la charrue si l'on s'entêtait à vouloir passer outre. Il arriva à Nicolazic lui-même d'y rompre deux attelages le même jour. « C'est le champ de la chapelle », dirait-on. Et à ce titre, sans songer à plus, on s'accommodait de ce qui s'y passait d'étrange. L'abreuvoir du village se trouvait en contrebas du Bocenno, alimenté par une fontaine antique, dont le prêtre, dom Yves Richard, prenait soin personnellement.


 

Suite du Texte

 



21/12/2008
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