Spiritualité Chrétienne

Spiritualité Chrétienne

Vie de Sainte Rita de Cascia 2e partie

 Vie de Sainte Rita de Cascia, 2e partie

 

Chapitre VII: Vers le nid désiré


Dans ses rêves de jeune fille, Rita avait toujours soupiré après le cloître comme à un asile de paix où elle aurait pu servir Dieu de toutes les forces de son âme. Quand elle allait en ville, passant devant les portes des monastères, il lui semblait qu'une force intérieure et puissante l'y attirait et elle portait une sainte envie aux vierges qui y étaient recluses. Le monastère des Augustines, auquel était annexée l'église de Sainte-Marie-Madeleine l'attirait tout particulièrement et elle pouvait y entrer et exhaler son cœur devant le saint tabernacle. Mais quel abîme entre ses premières années et son état actuel ! Bien que la voix qui l'appelait à la vie religieuse fût toujours forte, impérieuse, pressante, Rita savait qu'elle ne pouvait plus y apporter la fraîcheur virginale de sa vie d'enfant et elle devait se croire un être indigne. Sainte Françoise Romaine éprouva le même sentiment. Elle avait fondé la congrégation des Oblates à Tor de Specchi, à Rome, et construit de ses deniers un vaste monastère. Devenue veuve, elle désira y entrer pour donner entièrement à Dieu le reste de sa vie, mais elle se croyait indigne de vivre parmi les vierges consacrées à Dieu. Sa demande fut acceptée, mais bien qu'elle fût la fondatrice, elle n'entra au monastère que pour servir les religieuses, s'abaissant, elle, noble matrone, aux travaux les plus humbles de la maison. Rita, très humble, s'encouragea : elle savait que les difficultés étaient, humainement, insurmontables, mais elle espérait en Dieu. Rappelons-nous que c'est la sainte des cas impossibles. Elle résolut cependant d'entreprendre une démarche. Pour arriver à Cascia, elle devait prendre le chemin le plus fréquenté et passer près de l'endroit où son mari avait été tué. Un émoi au cœur, une prière, peut-être une larme, et en avant. Et la voilà à Cascia, au couvent des Augustines. Le couvent n'existe plus, ou plutôt il n'est plus dans l'état où le trouva notre sainte. Il avait tout d'abord appartenu aux religieuses bénédictines. Mais lorsque le tremblement de terre de 1328 le réduisit à un état pitoyable, celles-ci l'abandonnèrent et il devint la propriété des Augustines qui, environ deux ans après, l'occupèrent après l'avoir fait restaurer, avec son annexe de l'église de Sainte-Marie-Madeleine. Selon certains auteurs, sainte Rita aurait même concouru aux frais de cette restauration avec l'argent qu'elle avait retiré de la vente de ses biens. Plusieurs fois, par la suite, le monastère fut endommagé par le tremblement de terre, et pendant que les religieuses faisaient les plus grands sacrifices pour pouvoir, au moins, agrandir l'église, dans la nuit du 14 janvier 1708, un nouveau et plus terrible tremblement de terre détruisit l'église et rendit le monastère inhabitable. Mais au milieu d'un si grand désastre, les pauvres religieuses eurent la preuve éclatante de la protection de celle qui avait été leur sœur et qui était montée au ciel. Jean V, roi de Portugal, guérit miraculeusement d'une gangrène à l'œil gauche par l'intercession de sainte Rita, et il offrit alors en plusieurs dons 13.229,36 écus pour la reconstitution du couvent. Avec cette somme et d'autres offrandes, on construisit une aile nouvelle au monastère, et c'est celle que l'on voit encore aujourd'hui. Les travaux commencés en 1747 furent conduits à bon terme et inaugurés le 8 septembre 1762. Confiante dans le secours du bon Dieu, Rita frappa à la porte des Augustines de Sainte-Marie-Madeleine et exposa à la supérieure son ardent désir. Son aspect humble et pieux aura fait sûrement une excellente impression sur la bonne religieuse; mais le couvent, habitué à recevoir les jeunes filles, n'avait jamais, jusqu'alors, ouvert ses portes à une veuve, et la pauvre femme, malgré ses supplications, s'en vit refuser l'entrée. Dans quel état d'âme Rita revint à Roccaporena, vous pouvez vous l'imaginer. Elle avait craint d'être indigne de vivre parmi les vierges consacrées à Dieu, et voilà que Dieu lui-même semblait la rejeter dans le monde. Mais, en même temps, une voix intérieure, cette voix mystérieuse qu'elle avait entendue dès ses premières années, lui disait d'espérer. Retournée au pays, elle recourut à la prière, aux mortifications, aux bonnes œuvres, et, ayant repris confiance, elle alla encore, à deux reprises différentes, frapper à la porte du monastère de Sainte-Marie-Madeleine et elle essuya à nouveau deux refus. Les biographes de la sainte notent que Cascia possédait d'autres couvents, dont un de religieuses Augustines. Pour quel motif Rita a-t-elle toujours frappé à la porte du premier monastère, dont l'entrée lui était cependant refusée ? Se voyant ainsi repoussée, Rita aurait pu penser que Dieu la voulait à lui, mais vouée à l'apostolat dans le monde et non dans le cloître, comme sainte Catherine de Sienne, qui, née quinze ans avant elle, ne put se faire religieuse de Saint-Dominique, mais simplement tertiaire de cet Ordre et, instruite directement par le Saint-Esprit, prêcha au peuple, convertit d'innombrables pécheurs et exerça une salutaire influence sur les destinées de l'Église, décidant le pape à retourner à son siège de Rome. Rita comprit bien que telle n'était pas sa voie. Les religieuses de Sainte-Marie-Madeleine la repoussaient Dieu l'attirait avec une force irrésistible et elle s'abandonna à sa sainte volonté, se recommandant plus que jamais à ses saints protecteurs. Jésus ne la rejetait pas, mais il différait sa grâce pour mettre sa foi à l'épreuve et lui donner l'occasion de nouveaux mérites. Du reste, la sainte femme qui, à ce moment-là, atteignait ses quarante ans, bien que vivant dans le monde, menait une vie toute monastique et, sans avoir prononcé des vœux solennels, observait si fidèlement les conseils évangéliques et était ainsi si adroitement unie à Dieu que bien peu d'âmes auraient pu la suivre dans les ascensions mystiques de son esprit. Lorsque Dieu la vit pleinement résignée et confiante, il la prit en pitié, et une nuit, pendant qu'elle était en oraison, elle entendit appeler : Rita, Rita ! Peut-être un peu craintive, car la nuit était avancée, elle s'approcha de la fenêtre pour voir qui l'appelait et ce qu'on voulait, mais elle ne vit personne. Pensant s'être trompée, elle se remit en oraison, mais, peu de temps après, le même appel se répéta : Rita, Rita ! Cette fois-ci elle était sûre de ne pas s'être trompée. Se dressant, elle ouvrit la porte et alla dans la rue. Qui était-ce ? Un homme d'aspect vénérable, accompagné de deux autres. S'il s'était agi de créatures mortelles, la pieuse femme en aurait été épouvantée, ou bien elle aurait supposé qu'il s'agissait de voyageurs désirant le gîte et le couvert; mais, par une lumière divine, Rita ne tarda pas à les reconnaître; c'étaient ses saints protecteurs tant de fois invoqués : saint Jean-Baptiste, saint Augustin et saint Nicolas de Tolentino, qui l'invitèrent à les suivre. En extase, comme dans un songe, elle les suivit : en très peu de temps ils sont à Cascia, devant le couvent de Sainte-Marie-Madeleine. Les religieuses dorment, la porte est fermée et bien cadenassée. Cette porte qui, par trois fois, s'était fermée devant elle, cette porte qui, pour elle, était l'entrée du paradis terrestre était fermée. Mais ce n'est pas sans raisons que l'on appelle Rita la sainte des impossibles. Il était en effet impossible d'ouvrir cette porte par des moyens humains, mais Rita était en bonne compagnie. Les saints que Dieu avait envoyés pour l'accompagner firent qu'elle se trouva à l'intérieur du monastère. Elle s'y trouva, mais seule, car ses saints avaient disparu. Elle était sûre maintenant, après un miracle aussi évident, qu'elle serait admise. Le monastère, en cette nuit silencieuse, sans qu'aucune des bonnes religieuses s'en aperçut, recevait de Dieu le don d'une bien précieuse marguerite.


Deuxième partie: dans la maison de Dieu

Chapitre VIII: Rita au couvent


Lorsque les religieuses, recueillies et silencieuses, descendirent pour se rendre au chœur, elles furent stupéfaites de trouver la sainte femme qui avait été itérativement repoussée ! Comment était-elle entrée, puisque le monastère était fermé de toutes parts, qu'on ne voyait aucun signe d'ouverture ou d'effraction ? Rita, en toute simplicité, raconta le fait miraculeux qui avait récompensé sa foi et sa constance, et elles furent obligées de s'incliner tant était évidente la preuve de sa sincérité. Rita pour un motif, les religieuses pour un autre, rendirent de vives actions de grâces au Seigneur, celle-là pour avoir été si miraculeusement exaucée, et celles-ci pour avoir acquis, comme l'on dit, un sujet que l'on prévoyait devoir donner un lustre nouveau à leur Ordre. La supérieure, ainsi qu'il est d'usage, n'aura pas manqué de parler à la novice aussi âgée des devoirs des religieuses et des vœux qui forment l'essence de la vertu propre à cet état. Mais, à ce sujet, les connaissances de la novice étaient si grandes que l'on ne tarda pas à s'apercevoir que Rita avait bien peu à apprendre, parce qu'elle était déjà très avancée dans la voie de la perfection. Dès l'enfance, elle avait appris à obéir en toutes choses à ses vieux parents, et l'on sait par expérience combien il est difficile de contenter les personnes âgées, remplies d'infirmités et ayant besoin de continuelle assistance Elle avait ensuite obéi à un mari brutal qui la maltraitait et exhalait sur les innocents la colère de ne pouvoir se venger de ses ennemis. Rita connaissait bien aussi la pauvreté, parce que, née de condition modeste, elle dut grandir dans une vie austère et laborieuse, et ne pouvant se dire pauvre, au sens strict du mot, elle se fit volontairement pauvre, se privant de nourriture et de vêtements pour rassasier les affamés et pour vêtir les malheureux. Rita était veuve, mais elle avait tant aimé la virginité et elle avait toujours vécu dans une chasteté très grande. Nous en avons une preuve évidente dans les grâces singulières dont elle fut comblée par Dieu et par le don de la contemplation que le Seigneur n'accorde qu'aux âmes profondément humbles et jalouses de leur pureté. Cependant, malgré ces grandes faveurs, certains auteurs disent que Rita n'aurait pu être admise parmi les religieuses choristes, parce qu'elle ne savait pas lire et qu'elle n'aurait pu, comme les autres, réciter l'Office divin. Elle aurait dû être Sœur converse, ou, comme l'on dit vulgairement, Sœur de second ordre, quelque chose comme servante des religieuses. Mais, ainsi qu'il en ressort de la tradition et d'après les vêtements qu'elle portait quand elle fut inhumée, on passa outre à cet empêchement. Rita fut choriste, et l'on commua l'obligation de la récitation de l'Office divin par d'autres prières. Cela démontre le discernement de la supérieure et des conseillères, qui reconnurent le trésor que Dieu leur avait confié et la grande estime que l'humble femme de Roccaporena s'était acquise dès son entrée en ce lieu sacré. L'auteur Vannutelli démontre que Rita ne pouvait être converse, mais qu'elle fut Sœur choriste. « Remarquons, écrit-il, que, avant le Concile de Trente, donc à l'époque où vécut sainte Rita, le monastère de Sainte-Marie-Madeleine de Cascia ne renfermait aucune religieuse converse et, en leurs lieu et place, il y avait deux ou trois servantes séculières, lesquelles ne prononçaient pas de vœux religieux, mais s'engageaient à ce travail par acte notarié. Nous trouvons, de plus, que de telles habitudes étaient encore en usage en 1639, trouvant dans un livre de l'administration du monastère de cette époque la description de la communauté entière de Sainte-Marie-Madeleine de Cascia, où l'on cite l'Abbesse, la Mère vicaire, vingt-deux Mères choristes, trois Novices et deux Servantes séculières. On ne fait aucune mention de religieuses converses. »

Chapitre IX: Noviciat et Profession


Le noviciat est un temps d'épreuve, et, même pour les âmes choisies, une épreuve quelquefois assez dure, et pour des motifs qui pourraient paraître saints : par exemple, pour être attachées à certaines pénitences, à certaines pratiques religieuses desquelles on doit se détacher malgré soi. Qui connaît le fond des cœurs ? Qui peut deviner les effets variés que certaines règles, certaines recommandations, certaines prohibitions, font sur l'âme des novices si diverses par l'inclination, par l'éducation, soit même par la nationalité et par la race ? Le noviciat est un creuset où se sépare le bon du mauvais, et dans lequel les cœurs doivent perdre leurs particularités, laissant certaines caractéristiques personnelles pour prendre la même forme extérieure. Nous disons extérieure, parce que les dons du Saint-Esprit sont divers et différentes les voies qui mènent à la perfection. L'œuvre éclairée du directeur spirituel est ici plus que jamais nécessaire, lequel est à même de donner aux âmes les directives utiles. Les âmes ordinaires, nous voulons dire celles qui n'ont pas été favorisées par Dieu de dons exceptionnels, sont vite comprises, parce qu'étant à peu près à un niveau moyen, elles n'excitent ni jalousie ni suspicion. Mais les âmes privilégiées, qui craignent de perdre les faveurs divines en les révélant, ou qui, obligées à l'obéissance, les dévoilent à qui ne peut parfois les apprécier, sont incomprises et finissent, au moins pour un certain temps, à être mal jugées et, ce qui est pire, à être mal dirigées. La vénérable Sœur Benigna Consolata Ferrero, morte il y a peu d'années à la Visitation de Corne, était entrée tout d'abord aux Visitandines de Milan. Âme simple, pure, expansive, elle s'ouvrit vite à sa supérieure, lui révélant les grâces spéciales qu'elle recevait de Jésus. Quel fut le résultat ? La supérieure, certainement de par la volonté de Dieu, épouvantée d'un tel degré de vertu, la renvoya chez elle. La pauvre fille demanda alors à entrer à la Visitation de Corne, où elle fut acceptée, et elle s'y trouva assez mal au début, parce que, craignant d'avoir les mêmes ennuis qu'à Milan, elle cacha ses dons, et la supérieure, cependant très bonne, ne l'ayant pas comprise, la traita pendant un an assez durement. Le même fait arriva à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. C'était aussi une âme délicate, douce, expansive, accoutumée dès son enfance à obéir aveuglément et à se mortifier en tout, et elle souffrit d'être incomprise. La petite novice de quinze ans s'ouvrit à sa supérieure, Mère Gonzague, comme à une mère, mais celle-ci la repoussa. Le caractère respectueux, mais non cajoleur de la novice, son unique et scrupuleuse recherche du devoir lui parut de l'orgueil, et son énergie à l'accomplir lui apparut comme de la présomption. Elle crut devoir l'humilier sans pitié, ne s'occupant pas d'elle, la réprimandant et la tenant au loin. Thérèse souffrait et se taisait. Et il est héroïque et édifiant de voir comment la petite Sœur, qui ne trouvait du réconfort qu'en Jésus, remercia la supérieure : "Comme je vous remercie, ma Mère, de ne pas m'avoir épargnée. Sans l'eau vivifiante de l'humiliation, la pauvre petite fleur n'aurait pu prendre racine, étant donnée sa faiblesse. Le Seigneur le savait bien, et c'est à lui, ma Mère, que je dois cet inestimable bienfait." Thérèse ne trouva pas une meilleure compréhension chez la Maîtresse des novices, qui la comprit encore moins. Elle l'estimait, elle l'aimait et, croyant bien faire, elle la tourmentait par de longues et monotones exhortations, lui donnant des obéissances qu'elle oubliait de révoquer en temps opportun. Nous pourrions multiplier les exemples, mais nous pensons que les faits ci-dessus suffiront pour permettre au lecteur de se faire une idée, au moins approximative, des épines que trouvent souvent dans la vie religieuse les âmes privilégiées qui s'écartent de la voie commune. Les biographes de sainte Rita ont pu raconter les faits extérieurs de sa vie, mais, que je sache, ils ne se sont pas étendus sur les secrets de son âme. Nous ne pouvons donc faire que des conjectures. Mais, pensant à la grande dévotion de Rita pour Jésus crucifié et à son ardent désir de prendre part à sa Passion, considérant ses grandes vertus et les grâces particulières qu'elle recevait de Dieu, nous pouvons dire, sans crainte de témérité, qu'elle non plus n'a pas été bien comprise et que, par suite de cette incompréhension, elle a dû souffrir des peines et des humiliations qui perfectionnèrent son âme. Sainte Thérèse était traitée « d'enfant », il n'est pas étonnant que sainte Rita, entrée en religion à quarante ans, déjà très avancée dans la perfection, ait été traitée de « vieille ». Tout est possible en ce monde. Même dans le jardin fermé où Dieu perfectionne ses âmes privilégiées, entre l'esprit du mensonge qui sait si bien se transformer en ange de lumière pour entraîner dans l'erreur les plus expérimentés. Durant le noviciat, des vocations qui semblaient certaines apparaissent seulement superficielles, et la vertu mise à l'épreuve n'est plus de l'or, mais du clinquant. Mais on y découvre encore de purs trésors de grâces et aussi des urnes qui, étant bien dirigées et cultivées, donnent des résultats inattendus et qui nous laissent stupéfaits. Des cloîtres solitaires où florissait la vie contemplative sortirent les grands génies du christianisme qui, concentrant en eux les rayons de la science acquise et infuse, écrivirent des œuvres immortelles, ou bien, se vouant à l'enseignement et à la prédication, amenèrent des peuples entiers à Jésus-Christ, réformant les moeurs, éteignant des haines invétérées, pacifiant les villes les unes après les autres, vainquant des obstacles qui paraissaient insurmontables. Rita, élevée à l'école du Crucifix, surmonta de rudes difficultés et s'exerça héroïquement dans la pratique des vertus les plus difficiles. Elle pratiqua l'humilité, étouffant ses mouvements d'amour-propre, se chargeant des travaux les plus humbles et les plus fatigants, se croyant indigne de vivre parmi les vierges consacrées à Dieu et ne se considérant que comme leur servante. Elle pratiqua la patience qui supporte tout, le mépris, les paroles amères, les réprimandes imméritées, les désagréments inhérents à la vie commune, la maladie, les douleurs acerbes et prolongées. Elle pratiqua la charité par laquelle elle se faisait toute à tous pour relever, autant qu'elle le pouvait, les misères physiques et morales du prochain. Ainsi, cette belle âme avançait dans la vertu et se préparait à recevoir de Dieu les plus insignes faveurs.


Chapitre X: La Charité envers le prochain


A mesure que, dans le cœur de Rita, croissait l'amour de Dieu, grandissait également en elle l'amour du prochain; elle aurait voulu guérir toutes les plaies, adoucir toutes les douleurs. En ce temps de fortes passions, mais de foi profonde, on pratiquait le principe évangélique de nourrir, vêtir et soigner le Christ dans la personne des pauvres. Aucun Père de l'Église n'était alors autant lu et étudié que saint Augustin, et peut-être aucun des Pères et Docteurs de l'Église ne le surpassa dans l'explication claire et précise de ce devoir primordial du chrétien. Il disait à ses fidèles d'Hippone : « Voulez-vous être sauvés au jour du jugement final ? Faites que Jésus-Christ puisse dire de vous : J'avais faim et vous m'avez donné à manger; j'avais soif et vous m'avez donné à boire; j'étais nu et vous m'avez vêtu; j'étais en prison, j'étais infirme et vous m'avez visité. Mais, me direz-vous, où est Jésus-Christ pour que nous puissions le secourir ? » Et le saint évêque rappelait les autres paroles de l'Évangile : « Ce que vous avez fait au plus misérable de mes pauvres, vous l'avez fait à moi. » « Sur la porte du temple, il concluait : Vous trouverez Jésus-Christ sous la figure d'un mendiant. » Et il enseignait que, à la ressemblance du Christ, nous devons nous donner nous-mêmes au prochain. Il est merveilleux de voir le bien immense produit par les paroles du Christ. Saint François commença sa conversion en distribuant ses biens aux pauvres et en soignant un lépreux. Il est imité par sainte Élisabeth de Hongrie, qui transporte un lépreux sur son lit, et le lépreux disparaît en laissant un parfum de paradis. Sainte Catherine de Sienne, pendant longtemps, soigna maternellement une femme méchante, impatiente, même calomniatrice, rongée par un horrible et fétide cancer. Pourquoi une telle charité ? Parce que, dans la personne des pauvres et des malheureux, ils voyaient la personne du Christ. Et Rita, qui aimait tant Nôtre-Seigneur, ne pouvait pas ne pas aimer ses membres pauvres et infirmes ! C'était ses délices de continuer l'habitude qu'elle avait prise dans sa famille de se priver d'une partie de la nourriture qu'elle recevait de la communauté pour la distribuer aux indigents qui, certainement, ne manquaient pas à ce moment-là à la porte des couvents. Et comme à cette époque, la loi de la clôture n'était pas aussi rigoureuse que de nos jours, la sainte femme, bien qu'aimant la solitude et le recueillement, sortait lorsqu'elle savait qu'il y avait des affligés à consoler, des infirmes à secourir. Elle s'était même donné la peine de s'opposer aux scandales publics; et ses paroles, enflammées par la charité du Christ, étaient si efficaces qu'elles ramenaient à la pénitence les pécheurs les plus obstinés. Ainsi, par la contemplation des choses célestes, l'exercice héroïque des vertus chrétiennes et des œuvres de miséricorde, Rita avançait toujours, se modelant sur l'exemple divin, et se préparait à recevoir le sceau des prédestinés, qui est celui de vouloir et savoir s'immoler par amour de Dieu et pour le salut de l'humanité pécheresse.


Chapitre XI: La vie du Cloître


Étant entrée aussi prodigieusement dans le monastère, Rita éprouva certainement une sensation de liberté, de soulagement, de paix. Elle aurait pu répéter avec le psalmiste : " Le lacet s'est brisé et je suis libre de suivre la voix du Seigneur, qui sera mon repos, qui consumera ma vie." Du monde, elle ne regrettait rien et, s'il lui restait quelques souvenirs, c'était pour les malades de corps et d'âme, les infirmes et les pécheurs. La vêture ne fut certainement pas pour elle une simple cérémonie, mais le prélude d'une transformation intérieure, voulue par le changement de vie, un don parfait d'elle-même, un entier abandon à la volonté de Dieu. L'amitié qui, en fait, n'est que de l'amour, ou trouve égales les personnes amies, ou les rend égales. Parmi les personnes humaines qui ont toujours quelques défauts, quelque chose qui peut déplaire de l'une à l'autre, il y a donc toujours quelque chose à sacrifier entre les deux parties, pour que l'amitié dure. Mais quand il s'agit d'une âme qui veut vraiment aimer Dieu, c'est elle seule qui doit se sacrifier, parce que en Dieu et dans son Fils Unique incarné il n'y a et ne peut y avoir de défauts, étant lui la sainteté par essence. L'âme qui aspire à l'amour divin a devant elle un modèle d'une infinie perfection et comprend combien est long et difficile le chemin conduisant à pareil sommet. Elle comprend qu'elle n'est rien et s'abîme dans son humilité. Mais elle comprend encore combien Dieu mérite d'être aimé, et la félicité de l'âme ne vivant que pour Dieu. Et, se sachant faible, sentant les ailes de son âme accablées, appesanties par le poids du corps, ne donne à celui-ci que ce qu'il lui faut pour le soutenir et tend toutes les forces de son âme vers Jésus Crucifié, de qui elle implore la grâce de l'aimer jusqu'au sacrifice total d'elle-même. L'amour ne se reconnaît que par l'amour, le sacrifice par le sacrifice. Les mondains qui comprennent cependant comment l'on peut souffrir et même se sacrifier pour une personne aimée, pour une idée, pour la patrie, ne comprennent pas comment l'on peut se sacrifier pour l'amour de Dieu et disent que la vie contemplative est une vie sotte et inutile. La langue humaine ne peut exprimer toute la félicité de l'âme ravie en Dieu, mais qui en éprouve la joie s'élève à une hauteur que les plus savants ne peuvent atteindre. Rita, qui pouvait dire avec l'Apôtre : "Je suis morte au monde, et le monde est mort pour moi", arriva bien vite à un haut degré de contemplation. Ce n'était pas de ces âmes dévotes qui, tant qu'elles sont dans le monde, semblent parées des plus belles vertus, mais qui, entrées en religion, ne peuvent se gouverner, parce que, habituées à se conduire elles-mêmes, elles recherchent des directeurs de conscience qui leur donnent raison en tout et qui ne savent pas imposer leurs directives. Rita était habituée à se soumettre, à se laisser diriger, à se laisser commander. Elle était faible à ses yeux, elle était de ces âmes qui firent dire à Jésus : Je te remercie, mon Père, de ce que Tu as caché ces choses aux sages et aux savants et de ce que tu les as révélées aux petits enfants. Le démon tente toujours les âmes aimées de Dieu, et il tendit aussi des embûches à notre sainte. Il lui disait que la vie religieuse n'était pas faite pour elle et qu'il était préférable qu'elle retourne dans le monde. Mais la femme forte répondait qu'elle s'était consacrée à Dieu pour toujours et qu'elle lui aurait conservé une fidélité inviolable. Il la tenta contre la chasteté; mais Rita recourut à la discipline et le fit enfuir couvert de honte. Lorsqu'à son imagination il se présentait des images laides et tentatrices, elle mettait promptement le doigt sur la flamme d'une bougie, ou, si l'on était en hiver, elle s'exposait immédiatement au froid ou à la glace pour réagir contre ces tentations. Elle se donnait la discipline trois fois par jour : la première fois, et le plus longtemps, avec les chaînettes de fer, en suffrage des défunts; la seconde fois avec des lanières de cuir, pour les bienfaiteurs; la troisième fois avec des cordelettes, pour tous les pécheurs. On aurait dit que le démon en personne recevait ces coups, tellement il s'efforçait de l'arrêter, lui suggérant que faire telle chose c'était vouloir se tuer. Mais Rita ne se laissait pas séduire, répondant comme saint Paul : Je châtie mon corps pour le réduire en servitude. Aux personnes qui lui demandaient où elle allait quand elle se retirait pour se donner la discipline, Rita répondait : Je vais briser la hardiesse de l'ennemi et prendre des armes contre lui. Elle portait toujours sur elle un cilice tissé avec des crins de porc et les vêtements parsemés d'épines qui lui déchiraient les chairs. Le démon la tentait encore par l'orgueil et la rébellion; et là encore elle demeura victorieuse. Dieu voulut récompenser la vertu de sa servante par un miracle perpétuel. Voici le fait. La supérieure, pour mettre à l'épreuve l'obéissance de la bonne novice, lui commanda d'arroser matin et soir un bois aride, probablement une branche de vigne desséchée et déjà destinée au feu. Rita ne fit aucune difficulté, et la voilà matin et soir, avec une admirable simplicité, accomplissant cette tâche, pendant que les Sœurs l'observaient et s'en édifiaient, ou bien la regardaient peut-être avec un sourire ironique, suivant leur état d'esprit. La chose dura longtemps (un an, d'après certaines biographies de la sainte), chose inutile en apparence et ridicule, mais qui faisait gagner à la bonne novice des trésors de mérites pour le ciel. Un beau jour, cependant, les Sœurs durent ouvrir tout grands leurs yeux; la vie, dont Dieu seul est l'auteur, était revenue en ce bois aride; les bourgeons gonflèrent, les feuilles apparurent, et une belle vigne se développa merveilleusement et donna en temps voulu des raisins exquis qui furent appréciés par le Saint-Père, les cardinaux, les princes et les bienfaiteurs du monastère. Ce fait nous rappelle saint Pierre d'Alcantara, qui, à ses confrères affamés, obtint prodigieusement des aliments, et qui, plantant en terre son bâton, le vit croître rapidement en un figuier touffu. Et sainte Françoise Romaine qui, en plein hiver, pour étancher la soif de quelques-unes des Sœurs qui se trouvaient avec elle dans la campagne à ramasser du bois sec, obtint du Seigneur du raisin très frais, apparu sur les branches de vigne sans feuilles. C'est ainsi que le Seigneur récompense la foi ingénue de ses enfants les plus chers. La vigne miraculeuse du jardin du couvent des Augustines de Cascia est encore là pour témoigner de l'obéissance de Sœur Rita. Le raisin qu'elle produit (comme aussi ses feuilles et son bois réduits en poussière) est béni, et par son usage avec l'invocation de la sainte, on obtient de grandes grâces, et surtout de merveilleuses guérisons.


Chapitre XII: le sceau du Christ et le Divin enivrement de la Croix


Le culte qui prédomina au Moyen-Age fut celui de la Croix. Le christianisme menacé, d'une part, par le paganisme, dur à mourir, d'autre part, par les barbares qui descendaient du Nord vers Rome pour se venger de la domination de tant de siècles, tenait les yeux fixés sur la croix qui avait brillé sur le « labarum » de Constantin avec promesse d'une victoire certaine. Et quand l'Eglise, grâce au levain divin de la foi et au secours du Christ, eut adouci et civilisé les barbares du Septentrion, voici que fondit de l'Orient sur les contrées de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, le péril des Turcs qui, en peu de temps, envahirent tant de belles provinces et détruisirent la chrétienté qui s'était déjà rendue illustre pour avoir donné à l'Église un grand nombre de Docteurs et de martyrs. Ce qui affligea le plus le cœur des chrétiens, ce fut la prise de la Palestine, des lieux sanctifiés par la vie et la mort de Nôtre-Seigneur, spécialement le Saint-Sépulcre. Les Souverains Pontifes, les rois, les princes, les peuples chrétiens ne purent jamais se résigner à cet état de choses, et plusieurs fois au cours des siècles ils armèrent des troupes et firent des expéditions pour ravir aux infidèles les Lieux Saints. Ces expéditions qui, en grande partie, échouèrent, s'appelèrent les Croisades, parce que les combattants avaient la croix pour devise. Les tentatives des chrétiens durèrent, plus ou moins intenses, de l'an 1000 à l'an 1600. Depuis cette époque le péril turc tendit à disparaître; mais, par un juste jugement de Dieu, après tant de guerres et tant de vicissitudes, le croissant règne encore sur la Cité sainte, bien que sous le contrôle des nations chrétiennes. Poussé par son amour de Jésus Crucifié, saint François d'Assise partit lui aussi avec les Croisés pour l'Orient, en l'année 1219, avec l'intention toutefois de convertir le Sultan des Turcs ou de donner sa vie pour Jésus-Christ. Son entreprise ne réussit pas, mais son amour de la croix le tourmentait toujours, ainsi qu'il apparaît de cette instruction qu'il adressait à ses frères : Personne ne doit s'enorgueillir, mais seulement se glorifier de la croix du Sauveur. La pensée est de saint Paul, qui revient souvent, de diverses manières, dans ses écrits. Et saint François l'avait si profondément fixée dans son cœur qu'il ne permettait jamais que ses frères piétinent deux brins de paille ou deux petits morceaux de bois placés en croix. Cet amour de la croix et sa perpétuelle méditation sur le crucifix lui méritèrent de recevoir sur son corps les saintes stigmates, c'est-à-dire les plaies des mains, des pieds et du côté qui lui donnèrent ainsi une part aux souffrances de Nôtre-Seigneur. Cascia n'est pas éloignée d'Assise, et Rita vécut un peu plus d'un siècle après saint François. Elle aussi éprouva toujours un attrait singulier pour la Passion du Sauveur, qui formait le thème . favori de ses méditations; elle aussi désirait être marquée de la croix du Christ, mais, dans sa profonde humilité, elle ne s'en jugeait pas digne. Son biographe Cavallucci dit, à ce sujet, qu'elle se plongeait si profondément dans cette méditation qu'elle en perdait parfois connaissance, et souvent les religieuses la retrouvaient dans un tel état qu'elles la croyaient morte. Jésus voulut finalement l'exaucer et il se servit d'une circonstance spéciale. En l'année 1443, il vint à Cascia pour prêcher le carême saint Jacques della Marca, ami et compagnon d'apostolat de ces grands disciples de saint François que furent saint Bernardin de Sienne et saint Jean de Capistrano. Sa parole, jaillissant d'un cœur apostolique, pénétrait toujours les cœurs et les attirait à Dieu; mais son sermon sur la Passion de Nôtre-Seigneur fut d'une efficacité toute particulière, spécialement pour Rita, qui était accourue avec les autres religieuses, chose possible en ce temps-là, car la clôture n'était pas rigoureuse comme elle l'est actuellement. Rentrée au couvent, toute émotionnée encore de ce qu'elle avait entendu, elle se prosterna devant l'image du crucifix qui se trouvait dans une chapelle intérieure, voisine du chœur, et elle supplia ardemment Nôtre-Seigneur de lui faire prendre part à ses douleurs. Et voici qu'une épine, détachée de la couronne du crucifix, vint à elle et se planta sur son front si profondément et avec tant de violence qu'elle tomba évanouie et presque mourante. Personne n'était présent lorsque le fait se produisit et personne ne l'assista lorsque Rita revint à elle; mais la plaie était là, attestant le douloureux prodige. Si l'on pensait attribuer le fait à une cause humaine et accidentelle, d'ores et déjà nous dirions que non seulement ce serait traiter de naïfs et de menteurs tous les historiens dignes de foi qui ont narré le fait, mais que le ciel lui-même donna plus tard d'autres preuves indiscutables de la vérité. Nous le verrons en son temps. A la douleur, Jésus voulut ajouter l'humiliation et la ségrégation. Pendant que les plaies de saint François d'Assise et des autres saints étaient de la couleur du sang pur et non rebutantes, celle de Rita se changea en une plaie purulente et fétide, en sorte que la pauvre patiente, pour ne pas empester la maison, fut reléguée en une cellule lointaine où une religieuse lui apportait ce qu'il lui fallait pour vivre. Quand on pense que Rita porta cette plaie pendant quinze ans, qu'elle fut toujours excessivement douloureuse, qu'elle n'avait pas de soulagement même pendant son repos; qu'elle la supporta non seulement avec patience, mais encore avec reconnaissance envers celui qui la faisait ainsi souffrir, on ne peut qu'admirer sa constance, son amour, son sacrifice et la placer au nombre des martyrs volontaires. II se présente ici un phénomène qui mérite d'être mis en relief. La nature humaine fuit instinctivement devant la douleur; c'est une chose qu'il n'est pas nécessaire de démontrer. Il suffit de penser à l'infinité de remèdes qui existent, ou que l'on invente continuellement pour guérir les malades, et mourir le plus tard possible. Comment donc se fait-il qu'il y eut toujours, et qu'il y a encore des âmes qui, non seulement ne refusent pas la douleur, mais la cherchent avidement comme la très grande majorité cherche le plaisir ? C'est là une question de point de vue. Celui qui n'a pas la foi ou qui l'a trop faible s'arrange pour se faire une petite situation commode dans la vie présente et dit avec les incrédules dont parle Salomon : Couronnons-nous de roses pendant qu'il en est temps encore, parce que bientôt nous mourrons. Cueillir le moment qui fuit, jouir quand on le peut, puis, ce sera ce que ce sera; de demain je ne m'en inquiète pas ! Mais celui qui a la foi, une foi vive, agissante, qui vit de la foi, raisonne bien autrement. Il connaît et médite les paroles de l'Apôtre, que nous n'avons pas ici une demeure stable, que notre patrie est le ciel; que nous ne devons pas accumuler les richesses que les voleurs, _ et qui est plus voleur que la mort ? _ peuvent nous ravir. Ce qui ne peut pas nous être ravi, c'est le mérite des bonnes _œuvres. Celui qui aime trop la vie présente risque de perdre la vie éternelle. Il médite encore les autres paroles du Christ : « Celui qui veut venir avec moi, qu'il prenne la croix sur ses épaules et qu'il me suive. » Et, craignant que les séductions du monde n'affaiblissent et ne renversent les forces de l'âme, que les instincts du corps n'étouffent les vertus du cœur, il dit comme saint Paul : Je châtie mon corps, et je le rends esclave de mon âme pour ne pas finir avec les réprouvés. Le premier motif, pour celui qui a  la  foi, de fuir les plaisirs et de mortifier sa propre chair est donc de sauver son âme pour acquérir la vie éternelle. C'est ce que font et doivent faire les fidèles disciples du Christ. Mais les âmes plus généreuses ne s'arrêtent pas là. Entrant dans la divine économie de la Rédemption, elles savent que, comme dans le monde il se perpétue le péché, on doit également perpétuer l'expiation. Elles savent que Jésus Rédempteur souffrit dans son divin Corps tout ce qu'il était possible de souffrir, mais qu'il doit encore souffrir jusqu'à la consommation des siècles en son Corps mystique qui est l'Eglise. Pour cela elles supportent avec une parfaite résignation les peines physiques et morales qui accompagnent notre pauvre existence, mais elles désirent faire encore plus : elles veulent s'unir aux douleurs de Nôtre-Seigneur et expier pour les autres. Ce sont les victimes volontaires qui, ayant entendu la parole de Jésus : J'ai soif des âmes, veulent lui en procurer à n'importe quel prix. Saint Paul nous donne sa pensée à ce sujet, lorsqu'il écrit aux Coliséens : Je jouis de souffrir pour vous et je donne dans mon corps le complément de ce qui manque aux souffrances du Christ, à l'avantage de son corps qui est l'Église. Expliquant ces profondes paroles, saint Augustin dit : « Jésus consomma sa Passion, mais ses souffrances furent de l'esprit et il fallait que le Christ souffrît dans son corps : ces membres du Christ c'est vous. L'Apôtre, sachant qu'il était membre de ce corps, dit : Je donne à mon corps le complément de ce qui restait à souffrir de l'immolation du Christ. » Il y eut toujours des âmes généreuses qui, comme l'apôtre Paul, pouvaient dire : « Je porte dans mes membres les stigmates de la Passion du Christ », puisqu'il est nécessaire et utile d'expier pour soi et pour les autres. Mais les stigmates extérieures apparurent spécialement en saint François d'Assise, qui fut blessé aux mains, aux pieds et au côté par des rayons de lumière et de douleur aiguë partant de Jésus Crucifié. Sainte Catherine de Sienne eut la même faveur; elle avait prié Jésus de lui laisser les douleurs de ses plaies, tout en en faisant disparaître les signes extérieurs. Jésus lui-même lui avait appris à souffrir, lui disant : « Si tu veux être forte et vaincre toutes les puissances ennemies, prends la croix sur tes épaules, comme j'ai fait moi-même, et comme dit l'Apôtre : J'ai couru avec allégresse à la croix, cette croix si humiliante et si dure. Ce qui veut dire qu'au milieu des peines et des afflictions, non seulement elle t'aidera à les supporter avec patience, mais à les embrasser avec joie. Et cela est vrai, parce que plus tu peines à cause de moi, plus lu deviens semblable à moi. Et si tu me ressembles dans la souffrance, il s'ensuit nécessairement, selon la doctrine de mon apôtre, que tu me seras semblable en grâce et en gloire. Prends donc, mon enfant, à cause de moi, ce qui est doux comme amer, et ce qui est amer comme doux, et ne doutes pas que tu ne puisses être forte en toute chose. » L'historien Rhorbacher écrit au sujet de sainte Françoise Romaine : « Quand elle méditait sur la Passion du Sauveur, elle en était si profondément touchée et elle versait de si abondantes larmes que sa belle-fille et ses servantes craignirent plusieurs fois qu'elle ne mourût de douleur. Et cette douleur la pénétrait non seulement dans son âme, mais dans son corps. « Si elle pensait aux pieds et aux mains du Sauveur transpercés par les clous elle sentait ses pieds et ses mains tellement endoloris qu'elle ne pouvait plus en faire aucun usage. La couronne d'épines lui occasionnait à la tête une couronne de douleurs; la flagellation lui laissait les membres brisés. Si pendant cette contemplation douloureuse elle était ravie en extase, ses pieds et ses mains suintaient du sang. Méditant sur le côté ouvert du Sauveur, elle avait la poitrine couverte de plaies. Et cette souffrance lui dura longtemps, et il s'écoulait de ces plaies un liquide semblable à de l'eau. » Celui qui veut discuter et expliquer tous ces phénomènes par la suggestion ou par l'hystérisme, qu'il le fasse; mais il restera toujours vrai qu'il y eut, qu'il y a et qu'il y aura des âmes à qui Jésus-Christ a dit et non en vain : "Qui veut venir après moi, qu'il prenne sa croix sur ses épaules et qu'il me suive". C'est à ces victimes cachées que le monde est redevable de ne pas avoir les châtiments qu'il mérite par sa mollesse et sa rébellion envers Dieu. Malheur à vous qui riez maintenant, dit le divin Maître, parce que vous gémirez demain. Et, au contraire : Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie.


Chapitre XIII: La Règle de Saint Augustin


L'Ordre augustinien est plus connu dans ses dérivations que dans ses origines et en lui-même. Nous disons dans ses dérivations parce que saint Benoît lui-même, le fondateur et le Père des moines d'Occident, fonda son Ordre sur la Règle de Saint-Augustin, et environ mille ans après, saint François de Sales se servit de cette Règle pour son Ordre de la Visitation. Saint Augustin, avant même d'être prêtre, dans l'enthousiasme de sa récente conversion, pensa modeler sa vie sur celle des premiers chrétiens qui vivaient en frères, mettant tout leur avoir en commun et n'étant qu'un seul cœur et une seule âme. Il avait dit à sa mère : "Il ne me suffit pas d'être chrétien, je veux me faire saint". Il tint parole Et comme ses aberrations du cœur et de l'esprit avaient été grandes, et comme il fut toujours grand dans le génie, il voulut être grand aussi dans la sainteté. La médiocrité ne lui plaisait pas. Il n'aurait pas dit à ses disciples ce que saint François de Sales écrivait à la sainte Mère de Chantal : "Faisons comme les colombes; que les aigles volent dans les nuages; nous, contentons-nous de voler sur les toits. Le chemin est moins ardu, mais plus sûr". Il voulut être, et il fut un aigle. Et comme ses écrits formèrent la principale étude des savants de l'Occident pour un espace de mille ans, ainsi sa Règle monastique fut celle qui, pour tout le moyen âge jusqu'à la Renaissance, montra la voie aux âmes assoiffées de Dieu. Augustin retourna de Milan à Tagaste, petit bourg de la Numidie, après sa conversion, et rassembla autour de lui ses amis les plus intimes pour mener une vie commune et pour s'appliquer à l'étude des Saintes Écritures et à la sanctification de leur âme. Appelé à Hippone, sa ville épiscopale, pour discuter avec l'hérétique Fortuné, qui en cette affaire démentit son nom, Augustin y fut retenu, puis appelé à être prêtre et prédicateur; finalement il y occupa le siège épiscopal à la mort de Valère, qui se l'était choisi comme successeur. La maison épiscopale d'Augustin devint bientôt un vrai monastère parce qu'il voulait que prêtres et clercs vivent avec lui, soumis à la Règle qu'il avait écrite et qu'il s'était imposée à lui-même. Cette Règle, d'une grande simplicité et très pratique, mais sortie d'un grand esprit et d'un grand cœur, est celle qui donna son origine à l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin. Nous avons déjà vu comment, aux alentours de Cascia, des moines s'étaient retirés dans les grottes des monts pour mener une vie contemplative. Plusieurs d'entre eux atteignirent un haut degré de sainteté, et ce furent précisément les ermites qui suivirent, dans son esprit, la Règle augustinienne. L'Ordre augustinien ne tarda pas à se répandre en Afrique : l'exemple du saint évêque d'Hippone incita d'autres évêques à faire de même. Mais il survint les vandales qui soumirent ces pays, d'abord si florissants, au fer et au feu. Les moines, ou subirent le martyre, ou durent se réfugier en Europe, tout particulièrement en Italie et en France, formant diverses congrégations qui vivaient chacune pour elle-même jusqu'à ce que, en 1254, le pape Alexandre IV les réunit en un seul Ordre qui s'appela « Augustinien », soumis à un seul supérieur général. L'Ordre fit honneur à l'Église et lui donna de grands saints. Il nous suffît de citer saint Nicolas de Tolentino; saint Thomas de Villeneuve, doux et élégant orateur de la Renaissance; saint Jean de Facondo et la sainte dont nous écrivons l'histoire. Les ermites de Cascia se glorifient également du bienheureux Simon Fidati, célèbre orateur et écrivain; du bienheureux Ugolino de Cascia, qui abandonna tout son avoir, et ce n'était pas peu de choses, et vécut dans une grande austérité; du vénérable André Casotti et d'autres encore. Tous vécurent dans le siècle où naquit sainte Rita. A l'imitation des hommes, beaucoup de femmes aussi voulurent embrasser la Règle de Saint-Augustin, et il y avait deux couvents à Cascia, desquels certainement le plus observant était celui de Sainte-Marie-Madeleine, où voulut entrer sainte Rita, qui en devint le plus brillant ornement, et qui porte actuellement son nom. C'est ici que Dieu la voulut, c'est ici qu'elle répandit les trésors de son grand cœur et les exemples d'une vie éminemment sainte, et c'est ici enfin que sa dépouille mortelle, non corrompue, y est l'objet de pèlerinages et en grande vénération.

 

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22/12/2008
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