Spiritualité Chrétienne

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Vie de Sainte Rita de Cascia 1e partie

 Vie de Sainte Rita de Cascia


Chapitre premier: Cascia

Caractère du siècle de Sainte Rita


Cascia est aujourd'hui une commune d'environ cinq mille habitants répartis en trente-six bourgades et fait partie de la province de Pérouse. Elle appartint pendant quelque temps au diocèse voisin de Spoleto, et elle dépend actuellement du diocèse de Nurcia, la terre natale de saint Benoît, le fondateur du monachisme d'Occident. Comme presque toutes les villes et les bourgs de l'ombre, Cascia apparaît comme perchée sur la cime et la déclivité d'une colline, situation agréable, loin du fracas des grandes villes, laissant ainsi le repos à ses habitants et facilitant le recueillement aux âmes assoiffées de Dieu. A peu de distance se trouve Assise, la ville du Poverello, qui laissa à l'Ombrie, à l'Italie et au monde entier tant et de si beaux exemples de son incommensurable charité et de son amour de la pauvreté et de la paix. Cascia eut, pendant de longues années, à lutter contre les hommes et contre les éléments. Passée de seigneurie à seigneurie, souvent impatiente du joug, révoltée, en armes, finalement domptée, parfois dévastée par les tremblements de terre, elle ressuscitait de ses ruines. Mais le séisme du 14 janvier 1708 causa de telles dévastations qu'elle ne put être reconstruite entièrement. Une des bourgades appartenant à la commune de Cascia s'appelle Roccaporena et est située à plus de 700 mètres au-dessus du niveau de la mer; c'est un petit groupe de maisons comportant une centaine d'habitants : c'est là que naquit, sainte Rita.


Le schisme d'Occident


Sainte Rita vécut dans la seconde moitié du XIVe siècle et dans la première moitié du XVe, époque pendant laquelle la barque de Pierre était agitée par des tempêtes qui l'auraient submergée si elle n'avait été d'essence divine. Le 5 juin 1305 monta sur le trône de Pierre l'archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V, et, soit pour avoir une plus grande tranquillité, soit par amour pour sa patrie, le nouveau pape ne voulut plus résider à Rome et fixa le siège de la papauté en Avignon. Les papes qui lui succédèrent, jusqu'à Grégoire XI, c'est-à-dire pendant soixante-treize ans, abandonnèrent le siège romain jusqu'à ce dernier pontife qui, sur les exhortations répétées de sainte Brigitte de Suède et de sainte Catherine de Sienne, se décida à laisser sa demeure bien-aimée d'Avignon. Il fit son entrée à Rome le 17 janvier 1377, et il trouva la ville dans la plus grande désolation. Le séjour des papes en Avignon fut comparé à la captivité de Babylone et porta un grand préjudice à l'Église. La venue du pape à Rome fit renaître la confiance dans les cœurs si longtemps affligés. Mais un nouveau et plus grand désastre ne tarda pas à s'abattre sur la chrétienté. A la mort de Grégoire XI, le 27 mars 1378, on élut comme pape Bartholomé Prignano, archevêque de Bari, qui prit le nom de Urbain VI. Homme de mœurs intègres et de grande vertu, il se montra assez sévère envers les cardinaux, en majeure partie français, lesquels, impatients du joug, firent valoir que Urbain n'avait pas été élu canoniquement et proclamèrent pape Robert de Ginevra, qui prit le nom de Clément VII. On ne peut imaginer le mal que ce malheureux schisme fit à l'Église. Éclaté en 1378, il ne prit fin qu'en 1417 avec l'élection de Martin V, faite par le Concile de Costanza. Après plus de soixante-dix ans de captivité babylonienne, et presque quarante ans de schisme, les choses furent portées à une telle confusion que l'on ne savait plus quel était le vrai vicaire de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. La discipline fut moindre dans le clergé, et le peuple devint toujours plus débauché.


Les flagellants


Les âmes pieuses gémissaient de cet état de choses et priaient Dieu de délivrer son Église d'un tel fléau. On vit alors un fait qui aurait été une source féconde de bien s'il avait été bien discipliné et dirigé. Tout le monde sentait la nécessité de la prière et de la pénitence pour obtenir de Dieu la paix et la tranquillité de l'Église et des nations, et il ne manquait que la première étincelle pour faire jaillir un grand incendie. Déjà, en 1260, à Pérouse, il s'était produit un mouvement de dévotion tel qu'on n'en avait jamais vu d'égal. Nobles et gens du peuple, jeunes et vieux, femmes de toutes conditions, allaient processionnellement dans la ville, tenant tous à la main un fouet avec lequel ils se flagellaient à sang, implorant la miséricorde de Dieu et l'aide de la Sainte Vierge. Ils confessaient à haute voix leurs péchés, se pardonnant l'un l'autre les offenses et excitant ainsi à la pénitence les cœurs les plus endurcis. Leur exemple fut imité en Allemagne, en Pologne et ailleurs. Mais une exaltation ainsi déréglée et impétueuse, venue de gens pleins de foi, mais profondément ignorants, ne tarda pas à déchoir; les exaltés tombèrent dans de graves erreurs, si bien que l'autorité ecclésiastique, devant leur obstination, dut les condamner. Le même fait se renouvelle environ un siècle plus lard, lorsque éclata la peste en 1346. On songea encore, à ce moment-là, à l'auto flagellation, mais il se produisit des excès parce que la mortification de la chair n'était pas accompagnée de l'humilité de l'esprit. Les faits ci-dessus nous montrent l'état d'âme des gens en ces temps-là. Au cours de notre histoire, nous aurons l'occasion de connaître des âmes vraiment grandes, âmes qui comprirent dans leur juste sens la nécessité de l'expiation, d'unir, en somme, nos douleurs à celles de Nôtre-Seigneur, non seulement pour notre salut personnel, mais pour le salut de toute l'humanité, et de joindre la mortification de l'esprit à celle des sens.


Le péril musulman


Il était grand besoin d'expiation. Pendant que l'Église était troublée par les faits ci-dessus, un nouveau péril surgit de l'Orient. Les musulmans, féroces ennemis de la croix, profitant de la faiblesse et de la discorde des princes chrétiens, songèrent à conquérir toute l'Europe et à lui arracher la foi et la civilisation chrétiennes. Ils défendaient avec ténacité ces belles villes d'Espagne qu'ils avaient déjà conquises, et le 29 mai 1453 ils entrèrent à Constantinople, occupèrent la basilique de Sainte-Sophie, plaçant le croissant à la place de la croix. Enhardis par une si grande victoire, ils se proposaient de conquérir l'Italie et Rome et de donner l'avoine à leurs chevaux sur l'autel de la tombe de saint Pierre. Mais Dieu n'abandonna pas son Église, qui peut bien être combattue, mais non vaincue. Les Turcs, vainqueurs en Grèce, furent peu d'années après chassés de l'Espagne, et, pendant que les Grecs, manquant toujours à leur parole, se séparaient de l'Église, Christophe Colomb lui gagnait un continent entier. Il est merveilleux de voir comment, en ces temps orageux, Dieu envoya une pléiade de saints, qui, soit par la parole, soit par l'exemple, prêchant la vérité, la concorde et la paix, tinrent ardent le flambeau de la foi. Tels furent les saints d'une ardeur apostolique comme Bernardin de Sienne, Jacques Della Marca, Antoine de Florence, Laurent Giustiniani de Venise et ceux qui eurent une grande influence sur les destinées de l'Église, comme sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne; d'autres enfin, qui, dans le silence du cloître, dans l'union intime avec Dieu et par leurs sacrifices, obtinrent du Seigneur la paix du monde. C'est de l'une de ces âmes dont nous entreprenons l'histoire.


Chapitre II Naissance de Sainte Rita


Tous ceux qui écrivirent la vie de sainte Rita se plurent à remémorer les belles vertus de ses parents. Quant à nous, tout au début de ce récit, nous remarquerons, avec saint Grégoire le Grand, qu'il n'est pas une chose rare d'être bon quand on vit au milieu des justes, mais il est beaucoup plus méritoire de mener une vie sainte parmi les scélérats et les pécheurs. Or, Antoine Mancini de Roccaporena et Aimée Ferri de Fogliano, les heureux parents de la sainte, furent admirables par la sainteté de leurs moeurs, par leur fervente piété et par leur inépuisable charité, pendant que dans les contrées d'Italie se propageaient la débauche, les hérésies, les malversations, la violence. D'âme simple, et retirés dans une petite bourgade de montagne, ils ne s'inquiétaient nullement des choses du monde, si ce n'est lorsque la faiblesse et la misère frappaient à leur porte. Alors les bons époux, bien que ne possédant pas les biens de la fortune, trouvaient toujours le moyen d'essuyer les larmes et d'assouvir la faim des malheureux. Leur méditation favorite était la Passion du Rédempteur; le Crucifix : voilà le seul livre qu'ils savaient lire et qu'ils savaient si bien imiter le cas échéant, tout particulièrement dans la patience et dans la charité. Durant cette époque troublée, on en venait facilement aux disputes, aux armes, au sang. Antoine et Aimée, aimant cette paix que Nôtre-Seigneur apporta aux hommes, s'interposaient entre les rivaux, et ce n'était pas petite chose, au milieu de ces montagnards se disputant si facilement, soit pour une délimitation mal tracée, soit pour une parole mal comprise. C'était périlleux : on sait par expérience qu'il est difficile, pour celui qui se met au milieu, de ne pas recevoir les coups, soit d'un côté, soit de l'autre. Mais nous savons que les deux époux étaient des âmes droites et craignant Dieu, et, comme le disent leurs biographes, ils eurent facilement le don de l'oraison, don que le Saint-Esprit accorde seulement aux âmes simples qui vivent de la foi. Ce fait est bien connu des directeurs de conscience, car il n'est pas rare de trouver la facilité de méditation chez les personnes les plus humbles, mais qui savent prier, et chez lesquelles une seule pensée sur la Passion de Nôtre-Seigneur peut fixer leur esprit pendant des heures entières; et non seulement leur esprit, mais leur cœur est encore affligé de la plus grande douleur pour leurs péchés, et elles éprouvent dans leur âme un vif désir d'amour de Dieu et un grand élan pour le sacrifice. Antoine et Aimée, mariés probablement vers 1309, pouvaient se dire un couple heureux, si le bonheur était chose de ce monde. Ce qui leur manquait, ce qu'ils désiraient et demandaient à Dieu, c'était de la descendance. Un foyer sans enfant est un foyer sans vie. L'homme qui, le soir, rentre fatigué du travail souhaite voir venir à son encontre de nombreux bambins qui lui feront oublier la fatigue de sa longue journée; et la femme, retenue au foyer par les soins domestiques, se fatigue et s'ennuie si elle est seule et envie les jeunes mamans qui, le dimanche, vont à la messe, tenant par la main de jolis enfants gais et babillant. Mais Aimée, comme la mère de Samuel, le prophète, et celle de Jean-Baptiste, n'avait pas cette consolation, et, bien que résignée à la divine volonté, un voile de tristesse ombrageait son visage en voyant son foyer désert. L'espérance a de profondes racines dans le cœur humain, et Aimée espéra et attendit pendant longtemps. Mais sa jeunesse passa, et avec l'âge mûr son espoir s'évanouit, et la pauvre femme dut se résigner à la volonté de Dieu. Se résigner est une belle chose, un grand acte de vertu, et, cependant, le cœur de la pauvre femme conservait un léger rayon d'espérance; son cœur (il est si facile de croire ce qu'on désire) continuait secrètement à espérer contre toute espérance. Notre histoire est celle des cas impossibles, et nous en verrons plus d'un, rendus possibles par cette foi qui transporte les montagnes. Le vénérable P. Marc d'Avrano, capucin, mort en 1699, à qui l'on demandait comment il pouvait guérir, par sa seule bénédiction, tant d'infirmes, répondait : "Je me fie sur la parole du Christ". Les bons époux passèrent ainsi cinquante-trois ans dans l'attente toujours plus faible d'un don qui ne pouvait venir que de Dieu, quand un jour Aimée, étant plongée dans une profonde et fervente oraison, eut la vision d'un ange qui lui assura que sa prière était montée au trône du Très-Haut, qu'elle aurait une fille qui serait grande devant Dieu. Au premier trouble que la pieuse femme éprouva à la vue de l'esprit céleste succéda une joie pleine de reconnaissance. Ses lèvres pâles s'ouvrirent au sourire, son visage s'illumina et elle attendit le don de Dieu avec tout le respect des âmes saintes. Il n'est pas inutile de rappeler que ce que nous racontons est confirmé par des historiens diligents et consciencieux et examiné avec la plus scrupuleuse exactitude par l'autorité suprême de l'Église et confirmé par elle. Et puis, comment est-il possible de raconter la vie des saints sans tomber, à tout moment, dans le surnaturel ? Tout en eux est en dehors de la vie commune. C'est Dieu lui-même qui oeuvre dans ses créatures, et nous savons que rien n'est impossible à Dieu. L'ange qui avait apparu à Aimée pour lui annoncer l'heureuse nouvelle lui apparut une seconde fois pour lui dire que l'enfant devait s'appeler Rita. Cette circonstance rapproche notre sainte du grand saint Jean-Baptiste, obtenu lui aussi après de longues oraisons, annoncé par l'Ange et appelé Jean par la volonté divine. Et Rita fut toujours dévote à saint Jean-Baptiste, qui la prit sous sa spéciale protection. Nous en aurons plus tard la preuve. Les biographes de la sainte, appuyés sur le fait que le nom de Rita a été révélé par un ange, se sont demandés s'il n'avait pas dit Margherita, dont Rita n'était que l'abréviation populaire habituelle. Il est certain que le nom de Marguerite convient bien à notre sainte, soit que ce nom désigne une pierre précieuse, soit qu'il indique la fleur bien connue qui porte ce nom. Le divin Sauveur compare le royaume du ciel à une marguerite précieuse que nous devons chercher à acquérir à n'importe quel prix; et à la marguerite ne se compare-t-il pas lui-même dans le divin sacrement, quand il dit aux apôtres : Ne veuillez pas donner aux chiens les mystères sacrés, ni jeter les marguerites aux animaux impurs. De plus, la marguerite est une fleur symbolique ; fleur des champs au cœur d'or entouré d'une couronne de petites feuilles d'un blanc lilial, elle peut fort bien indiquer une créature née dans un village alpestre, élevée simplement, mais ayant un cœur d'or et une grande pureté de vie dans ses trois états de vierge, épouse et veuve, comme la fleur dont elle porte le nom, sans excès de feuillage, avec la tige sévère et droite, pure dans ses moeurs, et l'esprit toujours élevé vers Dieu. La naissance de sainte Rita eut encore une autre particularité qui, ainsi qu'on le raconte, caractérisa la naissance des saints Docteurs Jean Chrysostome et Ambroise. Rita, née vers 1381, le 22 mai, d'après une ancienne tradition de son monastère, fut baptisée à Sainte-Marie de la Plèbe de Casera, parce que le petit bourg de Roccaporena n'eut les fonts baptismaux que vers 1720. Peu de jours après le baptême survint un événement merveilleux. Nous le raconterons d'après les paroles de Corrado Ricci, fait rapporté par Nediani dans sa brillante et poétique vie de la sainte. Lorsque Antoine et Aimée allaient travailler aux champs, ils mettaient leur enfant dans un corbillon d'osier, l'emportaient avec eux et l'abritaient à l'ombre des arbres. Un jour, pendant que les laboureurs et les oiseaux chantaient à l'unisson et que les saules d'argent bruissaient au long du fleuve Corno, l'enfant rêvait, ses yeux d'azur tournés vers le ciel bleu, et agitait ses frêles petites mains, lorsqu'un gros essaim d'abeilles l'entoura, faisant entendre un bourdonnement spécial. Beaucoup d'entre elles entraient dans sa bouche et y déposaient le miel, sans jamais la piquer, comme si elles n'avaient pas d'aiguillons... Aucun gémissement de l'enfant réclamant ses parents : elle fait entendre, au contraire, de petits cris joyeux. Pendant ce temps, un moissonneur qui était dans le voisinage se fit, avec la faux, une large entaille à la main droite. Il se dirige immédiatement vers Cascia pour se faire donner les soins nécessaires par le médecin, lorsque, en passant à côté de l'enfant, il vit les abeilles qui bourdonnaient autour de sa tête. Il s'arrête et secoue les mains pour délivrer l'enfant, quand, à l'instant même, sa main cesse de saigner et sa blessure se ferme. Il pousse des cris de surprise, Antoine et Aimée accourent. L'essaim, dispersé pour peu, retourne là où son travail prend de la saveur. Et plus tard, lorsque Rita ira au monastère de Cascia, les abeilles en peupleront les murs et ne s'en iront plus. Urbain XIII, le pape des abeilles héraldiques, demanda à ce qu'on lui apporte quelques-unes de ces abeilles; il les regarda attentivement, en entoura une d'un fil de soie et la laissa aller. Et cette abeille retourna à son essaim, à Cascia. D'ailleurs le cas n'est pas rare où Dieu ait voulu manifester la future sainteté de ses serviteurs lors de leur apparition ici-bas. Ce sont les fils de prédilection qu'il donna à son Église dans ses moments difficiles, et nous pensons, avec les auteurs qui nous ont précédés dans l'étude de la signification mystique de ces abeilles, que ce fait indique la douceur et la pureté d'âme de cette enfant de bénédiction. Le fait des abeilles blanches est raconté par tous les biographes de la sainte et transmis par les traditions et les peintures qui la concernent. L'Église, si difficile pour accepter les traditions, insère cette circonstance dans les leçons du bréviaire, et pour nous cela suffit et au-delà.


Chapitre III: Éducation de Sainte Rita


Nous pouvons nous imaginer l'éducation qui fut donnée à cette enfant. Ses parents étaient vieux et, selon l'expression d'un ancien biographe, sur le seuil de la décrépitude. La naissance de Rita avait été un miracle, et eux, dans leur foi ingénue (qui est souvent celle qui voit plus clair et plus loin), attribuaient également au miracle les abeilles blanches. Et nous devons croire que ce fait a produit dans l'âme simple des montagnards de Roccaporena une profonde impression. L'on en parla beaucoup, puisque tous les biographes sont d'accord pour raconter le fait comme miraculeux et ne se différencient que dans des circonstances d'aucune valeur historique. Rita était donc, pour ses parents, un don précieux accordé à leur foi et à leurs prières, et comme ils ignoraient totalement les choses profanes, ils s'appliquèrent à élever leur enfant dans les sentiments religieux. Ils guidaient sa petite main à faire le signe de la croix et à envoyer des baisers aux images de Jésus en croix ou de la Sainte Vierge, actes que l'enfant répétait inconsciemment, mais qui, cependant, étaient non seulement agréables à Dieu, mais travaillaient dans l'imagination de la fillette et imprimaient en elle la vérité profonde qu'un chrétien doit être tout à Jésus et s'habituer à porter la croix avec lui. On ne peut douter que ces sentiments aient été ressentis par Rita si on se reporte aux années de son enfance. Celui qui écrit se rappelle fort bien un enfant au berceau qui montrait souvent des signes d'épouvante et poussait de hauts cris. Son père accourait aussitôt et lui récitait une des antiennes finales des vêpres : Regina Cœli, ou Aima Redemptoris Mater, ou bien Ave Regina Cœlorum, et ces paroles mystérieuses, avec leur cadence rythmique, procuraient immédiatement à l'enfant un calme parfait : c'était une semence de piété que le bambin recevait inconsciemment et qui produirait ses fruits par la suite. La même chose advint à Loreto Starace, l'héroïque saint officier mort pendant la dernière guerre, qui se plaignait facilement étant enfant, et pour l'apaiser il suffisait de chanter les Litanies de la Sainte Vierge. A peine arrivée à l'âge de raison, on vit chez Rita les premiers rayons de la vertu, qui, sous l'influence de la divine grâce, allait se développant dans sa belle âme. Une docilité, une obéissance prompte et joyeuse, un grand amour de la retraite et de l'oraison, un instinctif et délicat sentiment de modestie et une soif inextinguible de la connaissance de Dieu et de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Ce que ses yeux avaient tant de fois contemplé dans l'inconscience de l'enfance jusqu'à l'imprimer profondément dans son imagination, son esprit voulait actuellement le connaître et son cœur l'aimer. Nous devons croire que ses bons parents lui parlaient souvent de la vie de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, de la Sainte Vierge et des saints plus populaires. Selon toute probabilité ses parents ne devaient pas savoir lire les livres écrits par les hommes, soit parce qu'on ne connaissait pas, à l'époque, les écoles populaires, soit parce que l'alpestre vallée de Roccaporena était trop éloignée de la ville de Cascia. Mais à cette époque la foi était très vive, et les églises, maisons de Dieu et du peuple, étaient presque toutes recouvertes par des peintures représentant les légendes des saints ou bien les faits les plus importants de l'Evangile. L'Ombrie, en ce temps-là, fut très féconde en peintres, dont l'art naïf devait ensuite se développer et resplendir avec le Pérugin et Raphaël Sanzio, dont les œuvres étaient magnifiques et plus émotionnantes parce qu'elles étaient inspirées par l'esprit chrétien. Il s'ensuit que les bons époux, par ce qu'ils voyaient et entendaient à l'église, étaient suffisamment instruits pour acheminer l'enfant à la connaissance des choses divines compatibles avec son âge. Sans doute, Rita, comme sainte Catherine de Sienne, ne sut jamais bien lire ni écrire. Et, comme la vierge siennoise, devant traiter avec les pontifes et des hauts prélats les plus grands intérêts de l'Église, eut de la Sainte Vierge la grâce d'écrire dans sa gracieuse et pure langue maternelle, Rita préféra lire un livre seul : le Crucifix. Et peut-être ressentit-elle ce que nous lisons de l'évêque martyr polonais, saint Josaphat, lequel, étant encore enfant, lorsqu'il entendait raconter par sa mère la Passion de Nôtre-Seigneur, se sentait le cœur percé à vif comme par un dard aigu. Il est certain que les premières impressions sont ineffaçables et sont souvent décisives pour la vie. Enfin, dans ces riantes vallées de l'Ombrie était encore vivace l'image de saint François d'Assise, qui y avait vécu, qui y avait prêché avec tant de fruit et qui avait reçu du Christ les saintes stigmates. Le héraut du grand Roi, les mains, les pieds et le côté percés comme le Maître, avait parcouru ces routes sur le dos d'un petit âne; sa vie, ses souffrances et sa patience étaient encore à la mémoire des habitants des vallées. Rita en entendit certainement parler avec admiration et éprouva en elle-même le désir d'être crucifiée avec Jésus, ou, tout au moins, d'avoir part à ses douleurs : nous verrons comment elle fut exaucée. En attendant, l'étude du Crucifix faisait naître en elle le désir de la pénitence. La vie d'une pauvre enfant de la montagne est loin d'être facile, et nous pouvons penser que Rita, étant donné l'état de vieillesse de ses parents dont elle était l'unique soutien, devait travailler du matin au soir, et on peut répéter avec le psalmiste qu'elle a été accablée par le travail depuis ses plus tendres années. En plus du travail, elle s'appliquait à l'obéissance, au sacrifice de sa propre volonté, toutes choses si difficiles pour les enfants chez lesquels prévaut l'irréflexion et le caprice. Nous verrons comment Rita, quand elle put entrer au couvent, était déjà une religieuse formée et accomplie. Et qu'y a-t-il d'étonnant puisque dès sa plus tendre enfance elle s'exerça à suivre les conseils évangéliques dans lesquels consiste la perfection chrétienne ? Un autre fait raconté par ses biographes nous fait connaître le haut degré de sainteté auquel elle parvint dès son enfance : et c'est une chose admirable si on la compare aux deux âmes vraiment extraordinaires de sainte Thérèse de Jésus et de l'autre, plus récente, de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. La première s'était laissée vaincre par la vanité et par la curiosité de lire quelques livres mondains que sa mère tenait sur une table. Ayant été avertie que ce n'était pas bien, elle se corrigea et, quand elle se fut donnée entièrement à Dieu, Jésus lui montra, dans l'enfer, une place vide, lui disant : Voici la place qui t'était destinée si tu ne t'étais pas corrigée de ta vanité. Et aussi la petite sainte Thérèse eut un moment de faiblesse, lorsque, enfant encore, elle avait désiré un vêtement sans manches disant : « Comme je serais plus jolie avec mes petits bras nus ! » Les parents de Rita, pauvres montagnards, ne pouvaient certainement pas donner à leur fille des vêtements élégants; mais la vieille maman, par une complaisance facilement excusable, se laissa aller quelquefois à lui acheter une frivolité, un ruban, un de ces riens qui suffisent parfois à rendre une enfant plus gracieuse. Rita n'en veut rien savoir. Et il est merveilleux de voir un tel sentiment chez une fillette qui, difficilement, pouvait trouver un directeur de conscience qui la guide, d'une main experte et sûre, dans les voies ardues de la perfection chrétienne. Le Saint-Esprit répand ses dons là où il trouve des âmes humbles, chastes et mortifiées. Et c'est pour cela qu'il fut aussi généreux avec Rita. Une âme aussi enflammée d'amour de Dieu ne se trouve pas bien dans le monde et aime la solitude. Elle n'est pas cependant inutile et oisive : c'est le don parfait de soi-même à Dieu, demandant à la terre le strict nécessaire pour vivre, refusant ce qui plaît aux sens. La solitude qui n'est pas oisive n'est pas improductive, mais, à l'amour de Dieu, elle joint la charité envers le prochain, et, fuyant les séductions du monde, elle recherche ce qui est misère et douleur. En un mot, Rita aspirait à la vie religieuse, mais Dieu voulait que tout d'abord elle gravisse son calvaire.


Chapitre IV: Le mariage de Sainte Rita


Pendant que la pieuse enfant ne pensait qu'à Dieu et à ses vieux parents, ceux-ci, qui n'avaient pu comprendre pleinement les secrets de son âme virginale, cherchaient à la marier. Sur le déclin de leur vie, ils ne voulaient pas la laisser seule au monde, et peut-être même espéraient-ils voir grandir autour d'eux leurs petits-enfants. On ne sait pas exactement quel était l'âge de Rita à cette époque-là; certains auteurs disent qu'elle avait dix-huit ans, d'autres douze seulement. Il nous importe peu de le savoir, et il nous est difficile de croire que ses parents aient engagé la parole d'une enfant aussi jeune, bien que les parents de sainte Catherine de Sienne aient également essayé de le faire. Quelles luttes, quelles douleurs pour le cœur de Rita ! Elle ne se sentait pas le courage de donner à un homme ce cœur que dès son plus jeune âge elle avait consacré à Dieu, et, d'autre part, ses vieux parents, très âgés, à qui elle était accoutumée à obéir dans les plus petites choses, lui faisaient pitié. Par surcroît, le jeune homme qui demandait sa main n'était certainement pas assorti à elle, si timide, si délicate et tellement détachée des choses du monde. Pendant que la pauvre Rita, avec une immense douleur, se disposait à obéir à ses parents, une autre enfant romaine et de famille noble était de même sacrifiée par les siens. On aime rapprocher l'enfant romaine de l'humble fille de la montagne, parce que leur vie a beaucoup de ressemblance. Le mari de Françoise (qui passa dans l'histoire sous le nom de Françoise Romaine) s'appelait Laurent de Ponzani, jeune seigneur romain, riche et de noble famille. On ne sait si c'est à cause de la peine qu'elle avait éprouvée pour accepter un mariage qu'elle ne désirait pas, ou bien est-ce par une disposition de la divine Providence, Françoise, à peine arrivée chez son époux, tomba dans une maladie grave qui dura près de deux ans, et de laquelle elle guérit miraculeusement le 17 juillet 1398, le jour de saint Alexis. Françoise eut des enfants qu'elle éleva avec le plus grand soin Elle souffrit l'exil de son mari et la confiscation de ses biens avec un cœur pleinement résigné. A la mort de son mari, elle entra dans la vie religieuse et fut un modèle incomparable d'humilité, de patience et de charité. La suite de notre histoire montrera les principaux points de ressemblance de ces deux saintes, et tout particulièrement la dévotion qu'elles eurent, toutes deux, pour la Passion de Nôtre-Seigneur, dévotion si profondément sentie et vécue jusqu'à les rendre, non seulement dans l'esprit mais aussi dans le corps, de vivantes copies du Christ souffrant. Revenant à sainte Rita, nous verrons une grande ressemblance à ce sujet avec la sainte matrone romaine. Le livre de chevet de l'une et de l'autre sainte fut le Crucifix, elles devaient toutes deux porter la croix; l'une et l'autre portèrent dans leurs membres les plaies de Nôtre-Seigneur. Et toutes deux durent sacrifier leur intime aspiration à se donner entièrement à Dieu. Rita était née et avait grandi dans l'alpestre village de Roccaporena, à peu de distance de Cascia, mais les moines Augustins, qui avaient leur monastère dans cette ville, s'étaient éparpillés aux alentours et certains vivaient dans des grottes pour la sanctification de leur âme. Parmi ceux-ci l'histoire nous rappelle le bienheureux Jean, des ducs de Chiavano, qui, après avoir revêtu l'habit religieux vers 1320, s'était retiré pendant vingt-cinq ans dans l'ermitage de Sainte-Euphémie de Atino et y était mort vers 135o en odeur de sainteté. On se rappelle également le bienheureux Ugolin, Augustin de Cascia, mort aussi en odeur de sainteté à l'ermitage de Sainte-Marie de Castellano. Ces solitaires exerçaient, sans aucun doute, une salutaire influence sur les âmes simples et bonnes, et nous croyons que les gens qui les entouraient devaient les visiter pour leur demander conseil et en recevoir le réconfort et les directives de vie chrétienne. Rita, qui, tout enfant, avait aspiré à la vie parfaite, aurait voulu les imiter, mais, ne pouvant abandonner ses vieux parents, elle s'isola dans la maison paternelle. Elle choisit pour cela, avec l'assentiment de son père et de sa mère, une petite chambre écartée, elle la convertit en oratoire qu'elle décora avec les images de la Passion et elle s'y enferma comme en un lieu de délices. C'est ici que l'attendait le divin Epoux pour parler à son cœur. Étant donné son état d'âme, quel dut être l'effroi de la pieuse enfant lorsque ses parents lui parlèrent de mariage. Un refus catégorique ne pouvait sortir de ses lèvres, car elle était accoutumée à obéir aveuglément à ses parents et elle ne voulait pas les attrister. Mais il est permis de croire que c'est plus avec des larmes qu'avec des paroles que Rita supplia de lui laisser suivre sa vocation religieuse. Ils se seraient certainement laissés attendrir par ses supplications ardentes si le jeune homme qui l'avait demandée en mariage, et à qui ils l'avaient certainement promise, eût été autre de ce qu'il était. Mais Paul de Ferdinand _ à cette époque-là on ne tenait pas compte des noms de famille chez les pauvres gens _ était un homme avec lequel on ne pouvait raisonner ni être quitte. Les écrivains le dépeignent comme un homme débauché, violent, et certains parmi eux supposent qu'il avait même déjà été mêlé à des rixes; il aurait été capable de faire un scandale si Rita et ses parents n'avaient pas consenti à ce mariage. Songez quelle fut alors la consternation de la pauvre enfant de se voir jeter inconsciemment dans cette impasse. Rita multiplia les pénitences, les aumônes et les prières. Mais Dieu, qui a ses voies, n'écouta pas ses prières, ou plutôt ne voulut pas lui retirer cette croix, car il avait sur elle d'autres desseins. En retour, il lui accorda d'autres grâces, parmi lesquelles celle de gagner l'âme de son époux et de donner aux épouses martyrisées un éclatant exemple de patience héroïque. Ainsi Rita fut épouse, embrassant sa croix et gravissant le chemin de son calvaire. Certains auteurs, se basant sur une phrase du sarcophage renfermant les reliques de la sainte, affirment que le sacrifice de Rita servit non seulement à son mari, mais encore à la vallée entière : nous verrons de quelle façon. Cascia, avec d'autres territoires, avait été annexée aux domaines de l'Église romaine, qui envoyait ses gouverneurs. Mais, pendant que le pape Grégoire XI était en Avignon, les Gibellins de Cascia, ennemis du gouvernement pontifical, appelèrent à leur aide Thomas de Chiavano, qui accourut avec ses partisans, lesquels, non contents d'avoir chassé le gouverneur et les autres officiers de la Curie romaine, commirent de graves délits : dévastation des pays, vols, homicides, incendies. Il paraîtrait que Paul de Ferdinand fut des plus enragés et que Roccaporena eût été pour quelque temps sous le coup de ses menaces et de son oppression. Après environ trois ans d'une domination qui ne fut qu'un brigandage, nous pouvons bien le dire, les rebelles se soumirent de nouveau au pontife et furent pardonnes, et nous pouvons conjecturer que c'est l'influence salutaire de Rita qui avait amené son mari à de meilleurs sentiments. Le loup étant apprivoisé, la bourgade entière respira. Ainsi s'explique la citation de plusieurs historiens qui disent que les Mancini (les parents de Rita, et Rita elle-même) furent appelés : Les conciliateurs de Jésus-Christ.


Chapitre V: L'agneau vainc le loup


Nous avons fait, dans le précédent chapitre, un rapprochement entre sainte Rita et sainte Françoise Romaine; nous sommes obligés actuellement de la comparer à une autre sainte célèbre dans l'Église pour nous avoir donné le plus grand Docteur de l'Occident, saint Augustin : c'est sainte Monique. Mariée contre son inclination à un païen buveur et coléreux, entrée dans une maison où l'attendait une belle-mère qui la regardait comme une intruse, Monique prit tout de suite la résolution de respecter la mère de son mari comme sa propre mère et de faire tout ce qu'elle pourrait pour donner satisfaction à son époux tant que cela ne serait pas contraire à la loi divine, et souffrant par amour de Nôtre-Seigneur afin d'obtenir sa conversion. S'il se mettait en colère, Monique ne répondait jamais, et elle réussit si bien que les autres femmes, habituées à être corrigées par leurs maris, s'émerveillaient de voir que Monique ne l'était jamais. Elle réussit enfin, à force de patience et de prières, à faire inscrire Patrice (tel était le nom de son mari) parmi les catéchumènes et à le préparer à mourir en bon chrétien. Sans doute, Rita aura entendu parler de la mère de saint Augustin. On peut le dire avec beaucoup de probabilité parce que les solitaires des environs de Cascia étaient tous Augustins, comme nous l'avons dit précédemment, et célébraient les fêtes de saint Augustin et de sainte Monique avec solennité et grand concours de peuple, faisant le panégyrique des deux saints. Comment Rita, si pieuse, pouvait-elle ne pas assister à ces saints exercices et ne pas être profondément émue de ce qu'elle voyait et entendait ? Elle avait donc déjà un modèle à imiter en entrant dans son nouveau foyer. Comme Monique, elle aura prié pour la conversion de son mari; comme elle encore, elle aura supporté en silence ses emportements et ses injures et elle aura fait tout ce qui dépendait d'elle pour rendre sa maison attrayante, afin que son mari ait tout ce qu'il pouvait désirer. Ce sont des choses que l'on dit et que l'on écrit en peu de mots, mais les femmes ayant un pareil époux savent que leur patience est mise à une dure épreuve et combien il est difficile de contenter un mari qui, pour un rien, se fâche, blasphème, injurie, brise ce qui lui tombe sous la main et charge d'insultes grossières et malhonnêtes sa pauvre femme qui, sous cette tempête, ou répond d'une langue envenimée, ou, effrayée, se soulage en pleurant. Le mari de Rita avait, par suite de son caractère belliqueux, des ennemis; il avait été offensé et cherchait à se venger; lorsqu'il ne pouvait arriver à ses fins, la tempête grondait chez lui, et sa pauvre timide et innocente femme devait en supporter les conséquences. C'étaient alors des scènes violentes et brutales. Excité par le vin et la colère, Paul se laissait aller à des rages folles, brisant tout ce qui lui tombait sous la main ou lui résistait, apostrophant ou blasphémant ignominieusement, faisant ainsi frémir d'horreur et de désespoir la pauvre Rita. Le jour ne tarda pas à venir où Paul, las de ne s'en prendre qu'aux choses, dévia sa colère sur sa femme, et les coups grondèrent aussi sur Rita. Un jour, même, elle ne dut son salut qu'à l'intervention inattendue et providentielle de ses parents. Le mari de la bienheureuse Anne-Marie Taïgi avait, lui aussi, ses colères; mais comme il était, au fond, un bon chrétien, le pire qu'il pouvait faire était de briser quelques plats. Mais Paul avait un autre tempérament, et sa pauvre femme s'attendait tous les jours ou de le voir arrêté pour délit de meurtre, ou de le voir ramené à la maison blessé ou mort. Mais que ne peuvent faire la foi et la charité ? Rita se rappelait les paroles du Maître : Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à la montagne : Lève-toi et jette-toi dans la mer, et la montagne obéirait. Sa patience devint si héroïque que ses voisines l'appelaient : la femme sans rancune. Cette merveilleuse force morale provenait de sa prière fervente, de la sainte communion et de sa méditation préférée de la Passion de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. En pensant aux ingratitudes, aux insultes, aux moqueries, aux coups reçus par Jésus innocent, sa propre croix lui paraissait légère. Ce qui l'affligeait, ce qui lui transperçait le cœur, c'était de penser que Paul était l'ennemi de Dieu et qu'il allait ainsi à la perdition éternelle. Pour obtenir de Dieu sa conversion, elle joignait à ses prières de dures pénitences. Elle faisait chaque année trois carêmes au lieu d'un, et les carêmes étaient, à l'époque, très rigoureux. Un seul repas, tout à fait maigre, que l'on prenait le soir; rien hors des repas. Songez à cette jeune femme, chargée de travail et de douleurs, qui souffre tout en silence en bénissant Dieu, et vous ne serez pas étonné si, petit à petit, elle amène son mari à être plus calme, moins violent et moins éloigné de Dieu. Injuriée sans raisons, elle n'avait aucune parole de ressentiment; battue, elle ne se plaignait pas, et elle était si obéissante qu'elle n'allait même pas à l'église sans la permission de son brutal mari. Mais le jour vint où l'agneau triompha du loup. Paul commença à réfléchir et à admirer l'incomparable patience de sa victime et il eut honte de lui. Lorsqu'il sentait que la colère grondait en lui, il sortait de la maison jusqu'à ce qu'elle se fût dissipée et ne rentrait qu'après avoir retrouvé le calme. La grâce de Dieu triomphait donc de cette nature sauvage, et ce fut un jour d'immense consolation pour Rita que celui où Paul, sincèrement repenti, se jetant à ses pieds et couvrant ses pieuses mains de baisers et de larmes, il lui dit en sanglotant : « Pardonne-moi, Rita; je fus indigne de toi, mais c'est fini maintenant. Ton immense bonté m'a racheté, m'a fait comprendre enfin la vraie vie. » Et il tint sa promesse. Rita profita de la circonstance pour ramener à Dieu l'âme de son mari. Maintenant il l'écoutait avec admiration; les paroles de Rita sortant d'un cœur illuminé par la foi et enflammé du plus pur amour de Dieu faisaient impression sur le cœur de l'égaré, lui rappelant les vérités qu'il avait apprises étant enfant et qu'il avait oubliées, lui mettant sous les yeux l'image de Jésus Crucifié qui, après avoir tant aimé et comblé de bienfaits les hommes, en avait été aussi mal récompensé et était mort pardonnant à ses bourreaux. Les pensées de haine et de vengeance se dissipaient dans le cœur de Paul. Des sentiments nouveaux et qu'il n'avait jamais éprouvé naquirent en lui comme les fleurs lors de la fonte des glaces hivernales, et, où avait dominé l'esprit du mal, l'Esprit-Saint agissait actuellement. Le village s'aperçut du changement de cet homme et respira. Il respira et bénit l'héroïque femme qui avait su apprivoiser ce loup. Il y en eut sûrement qui, ayant été gravement offensés par lui, lui pardonnèrent de tout cœur Mais pas tous, comme nous le verrons.

Chapitre VI: Brefs sourires et larmes nouvelles


L'une et certainement la plus grave difficulté que l'on éprouve pour raconter l'histoire de sainte Rita est le manque de dates précises. En ce temps-là on ne tenait pas les registres d'état-civil, et si les familles illustres peuvent avoir des renseignements sûrs, il n'en est pas de même de la famille Mancini, pauvre et perdue dans les rochers des Apennins. Les historiens nous disent avec certitude que Rita eut deux fils. Certains les disent jumeaux, d'autres non. Il y en a qui disent que le premier fut appelé Jacques-Antoine, d'autres qu'il se nommait Jean-Jacques; toutefois, tous sont d'accord sur le nom du second fils, qui s'appelait Paul-Marie. L'âme animée d'un grand esprit de foi, Rita reçut ses deux fils des mains de Dieu comme un trésor précieux à conserver avec le plus grand soin. Elle regardait en eux l'âme plus que le corps, et nous devons croire qu'elle les consacra à Dieu et pria pour eux, à peine s'aperçut-elle de leur présence. Saint Lucien baisait sur la poitrine son petit enfant Origène, qui devint par la suite un des plus illustres Docteurs de l'Église, en pensant qu'il était le temple du Dieu vivant. Il n'y a pas de doute que Rita ne considéra en ses enfants l'image de Dieu. Sachant qu'elle avait besoin de plus grandes grâces, elle multiplia ses prières et ses mortifications. « Elle jeûnait, disent les Bollandistes, la veille de toutes les fêtes de la Sainte Vierge, ne s'alimentant qu'avec du pain et de l'eau, observant également avec le plus grand soin les autres jours de jeûnes établis par l'Église _ et ils étaient beaucoup plus nombreux que maintenant _ et elle pratiquait deux carêmes supplémentaires en plus de celui obligatoire. Elle était également très charitable envers les pauvres, et son mari approuvait ses actions. » La visite aux pauvres et aux infirmes fut toujours la passion de la pieuse femme, et quand ses fils furent en âge de comprendre, elle les amenait avec elle pour les habituer aux _œuvres de charité. Elle craignait qu'ils n'eussent en eux l'hérédité de l'inclination paternelle; elle tremblait pour leur avenir en pensant qu'ils devaient vivre en un monde de troubles, d'oppression et de scandales. C'est la raison pour laquelle elle s'appliquait à déposer dans leurs tendres cœurs le germe de ces vertus qu'elle possédait elle-même à un si haut degré et qui, développées en temps voulu, seraient à même de les préserver de l'influence des passions. Son mari, revenu dans le droit chemin, la secondait dans ce devoir sacré; et quand, malgré ses bonnes résolutions, il sentait monter en lui quelque mouvement imprévu de colère, il quittait immédiatement la maison, afin de ne pas donner à ces innocents un spectacle offensant de la dignité paternelle. Pendant que Rita s'occupait de l'éducation de ses fils, ses bons parents moururent. Ils avaient vécu toujours unis et aimants, et ils moururent la même année 1402 l'un le jour de Saint-Joseph, 19 mars, et la femme le jour de l'Annonciation, le 25 mars, à quatre-vingt-dix ans. Les passions violentes durent peu : l'expérience nous montre des unions contractées par sensualité qui, après la lune de miel (et parfois même celle-ci est empoisonnée), sont malheureuses et sont la source de disputes, d'infidélités et de péchés ; tandis que l'amour ordonné et chrétien, béni de Dieu, s'écoule comme un fleuve paisible, sans tempêtes, avec seulement quelques légers plissements puisque les choses humaines ne peuvent être parfaites et les époux, même fort âgés, s'aiment d'un pur amour, se soutiennent l'un l'autre, et se suivent, presque, dans la tombe. Nous ne pouvons douter que Rita se trouva très affligée du décès de ses parents. Mais ce fut une douleur sans regrets, car elle les avait toujours aimés, respectés; elle avait été envers eux d'une obéissance exemplaire et elle les avait aidés dans la mesure de ce qu'elle pouvait faire. Quand ils furent décédé, elle les soulagea encore par d'ardentes prières. Ainsi, ayant accompli avec soin ses devoirs de fille, d'épouse et de mère, Rita acquérait toujours de nouveaux mérites pour le ciel. Une autre pensée qui devait être d'un grand réconfort à la pieuse femme en cette circonstance, c'était la vie vraiment chrétienne de ses parents et de les savoir sauvés pour l'éternité. Ce fut la pensée qui réconforta saint Augustin à la mort de sa mère :" Il ne faudrait pas trop pleurer notre mère, car elle n'est pas morte misérablement, elle n'est pas morte du tout. Nous sommes bien persuadés de cela en pensant aux bons exemples qu'elle nous avait donnés par sa conduite exemplaire et par sa foi sincère. Et j'allais me remémorant sa vie pieuse et sainte envers Dieu, si douce et si affectionnée pour nous, et je laissais couler mes larmes. Qu'on ne me reproche pas d'avoir pleuré un peu celle qui, pendant tant d'années, avait pleuré pour que je retourne à Dieu." La famille de Rita, dès que Paul cessa d'être obsédé par la passion du parti et la soif de vengeance, pouvait se dire parfaitement heureuse. Les enfants grandissaient braves et gentils, et l'on jouissait de ce bien-être qu'éprouvé l'homme de la campagne lorsque le ciel s'éclaire et que le soleil resplendit après un orage menaçant. Mais si pour tout le monde ici-bas les quelques rosés ne s'épanouissent qu'au milieu de beaucoup d'épines, Rita, qui s'était vouée dès son jeune âge à l'imitation de Jésus Crucifié, fut bien vite transpercée par une douleur aiguë, plutôt par un amas de douleur qui la rendirent semblable au saint homme Job qui, en un seul jour, se trouva privé de tout. Âme héroïquement généreuse, elle avait demandé au Seigneur de souffrir, de souffrir beaucoup, et le Seigneur l'écouta. Tout le monde n'avait pas oublié les torts causés par Paul, et lorsque ce dernier, revenu à de meilleurs sentiments, parut moins terrible, certains songèrent à en profiter pour mettre à exécution leur désir de vengeance. « Rentrant un soir (ceci d'après un écrit laissé par le curé qui avait la direction spirituelle de Roccaporena), rentrant donc un soir de Cascia, où il s'était rendu pour ses affaires, Paul, passant par le petit chemin longeant le fleuve Carno, ne portant aucune arme depuis qu'il avait entrepris, d'après les bons exemples, les insinuations et les ferventes prières de sa sainte femme, de vivre honnêtement, fut attaqué par ses ennemis qui le tuèrent férocement. « A peu de distance de Roccaporena, sous les vignes de Collegiacone près du moulin des seigneurs de Poggiodomo, on montre encore l'endroit où, d'après la tradition, il fut tué à son retour de Cascia à Roccaporena. » Le cadavre ensanglanté découvert par des passants, la bourgade fut bouleversée, et Rita apprit bientôt la funeste nouvelle. Si, dans le pays, le crime produisit une profonde impression, qu'elle n'aura pas été la douleur et la défaillance de la pauvre épouse ? Faisant effort sur elle-même, elle court sur les lieux, traînant ses enfants par la main, et, connaissant leur nature fière qu'ils tenaient de leur père, elle eut soin de cacher à leurs yeux le sang du malheureux et les exhorta au pardon. Plus qu'à elle-même, elle pensait à l'âme de son mari, parue à l'improviste au tribunal de Dieu, après une vie de passions violentes. Elle pensait aux conséquences que ce triste fait aurait pu avoir sur le cœur de ses fils. Bien qu'élevés avec soin par cette sainte mère et retenus autant que possible loin des mauvaises compagnies, ils avaient grandi en un temps de brigandages et ils avaient dû respirer cet air empoisonné des discordes intestines et de la haine. Porté à la maison, et ensuite à l'église par des mains pieuses, la dépouille mortelle de Paul eut, par les soins de son épouse, de dignes obsèques, et Rita multiplia encore ses prières et ses pénitences en suffrage de l'âme de son mari. Elle fit encore l'acte héroïque de pardonner de tout cœur aux assassins. Et c'est peut-être à cause de cet acte héroïque que Dieu daigna lui révéler que l'âme de son mari était sauvée. Une autre femme pardonna à l'assassin de son mari : ce fut sainte Françoise Frémiot de Chantal. Mais le cas est différent, et Rita n'a rien à perdre à la comparaison. Rappelons brièvement le fait raconté tout au long et brillamment par Bougaud. Sainte Françoise avait épousé le baron Christophe de Chantal. Les deux époux étaient encore jeunes lorsque le baron tomba dans une maladie grave qui le conduisit au seuil du tombeau. La violence du mal ayant été surmontée et, étant entré en convalescence, il reçut un jour la visite d'un de ses cousins, M. d'Anlezy, qui était un de ses meilleurs amis. Celui-ci lui proposa de faire une promenade dans le parc, à la recherche de gibier. Le baron accepta avec plaisir l'aimable proposition et ils s'avancèrent dans le bois, en directions diverses. Peu de temps après, on entendit un coup de fusil et un cri d'angoisse : Je suis mort ! M. d'Anlezy, croyant tirer un lièvre, avait tué son cousin. Personne ne pourra décrire l'affliction de son épouse qui, après avoir veillé de longues nuits au chevet de son mari, craignant de le perdre, se le voyait ravir aussi tragiquement à peine revenu à la santé. La douleur fut si grande, écrit M. Bougaud, qu'elle ne pouvait se décider à accepter de la main de Dieu une pareille épreuve, et aucune parole de résignation ne pouvait sortir de ses lèvres. Elle resta un certain temps sans pouvoir se décider à revoir le meurtrier inconscient de son mari, puis, cicatrisant la plaie de son cœur, victorieuse d'elle-même, elle voulut que M. d'Anlezy soit le parrain de confirmation de son fils. Pardonner à celui qui avait été un ami, à celui qui a tué par inadvertance, c'est toujours un grand acte de vertu chrétienne, étant donné que dans le cœur humain il y a un grand désir de justice et par cela même de vengeance. Mais Rita devait pardonner à un vil assassin qui avait assailli traîtreusement sa victime, la sachant désarmée. Sainte Françoise de Chantal apprendra plus tard à pratiquer de mâles vertus que lui inculquera saint François de Sales et elle gravira son calvaire. Mais Rita était déjà avancée dans la perfection, car Jésus lui avait destiné ce genre de sainteté que l'on peut appeler un véritable Chemin de la Croix. La première impression causée par la mort de son mari s'étant apaisée, la pieuse femme concentra toute sa sollicitude sur ses deux fils, dont elle étudiait toujours plus profondément les inclinations et les dispositions. Ils étaient très jeunes encore, mais à l'œil expérimenté de la mère, certains symptômes ne pouvaient passer inaperçus; peut-être certains mots lui laissèrent croire à de idées de vengeance. Sans doute les bonnes paroles et les exemples de leur mère pouvaient influencer favorablement leur cœur, mais plus encore était puissante la grâce de Dieu que Rita implorait par ses larmes et ses prières ardentes. Toutefois, on ne peut garder les enfants toujours renfermés; ils devaient sortir pour les affaires de la maison, et, étant dehors, ils entendaient forcément d'autres paroles, ils voyaient d'autres exemples, et furent probablement excités à la vengeance. La force du mal réussit souvent à étouffer celle du bien. Il vint un moment où Rita s'aperçut que ses enfants ne l'écoutaient plus avec la même docilité et que l'instinct du sang les aurait un jour entraînés au mal. La mère, qui avait beaucoup plus à cœur le salut de leur âme que de leur vie, quand elle se vit dans une telle situation, prit un parti héroïque, et demanda à Jésus Crucifié de prendre ses enfants innocents s'il était humainement impossible d'éviter qu'ils ne devinssent criminels. Pour une mère qui, en très peu de temps, a perdu ses parents, son mari et qui avait concentré toutes ses affections terrestres sur ses deux enfants, ce fut vraiment un acte héroïque. Mais dans cette femme tout est grand quand il s'agit de la douleur. Jésus la voulait toute à lui et détachait, un à un, tous les liens qui l'attachaient à la terre. L'un après l'autre, les deux enfants tombèrent malades, et Rita les soigna avec le plus grand soin, veillant à ce que rien ne leur manquât, leur procurant tous les remèdes nécessaires pour conserver leur vie, et cela au prix des plus grands sacrifices. « Mais, direz-vous, est-ce qu'elle n'avait pas prié Jésus de les prendre avec lui ? » C'est vrai; mais ce n'était pas elle qui devait les laisser mourir. Elle savait que son devoir était de les secourir, et ce devoir elle voulait l'accomplir généreusement. Et puis les deux enfants n'étaient pas aussi bons qu'elle le désirait; elle voulait bien les donner à Jésus si cela était nécessaire, mais purifiés par la pénitence : c'est ce qui arriva. La longueur de la maladie calma en eux leurs projets de vengeance; ils se repentirent de leurs péchés et se réconcilièrent avec Dieu. Seulement alors le cœur de cette mère sainte et généreuse retrouva la paix. Les jeunes gens moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre, environ un an après la mort de leur père. Rita conduisit leur dépouille près de celle de son mari  et se trouva seule au monde, seule, mais avec son Dieu; seule, mais libre. A ce monde qui, sous quelques roses, cache tant d'épines; qui, sous le manteau de la civilisation, cache encore tant de barbarie; qui, à côté des pratiques religieuses, laisse subsister des instincts aussi païens et aussi féroces, Rita dit adieu. Elle put dire avec le Psalmiste :" Le filet s'est brisé et j'ai reconquis ma liberté."

 

Suite du texte

 



22/12/2008
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