Spiritualité Chrétienne

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Vie de Sainte Claire par Thomas de Celano 3e partie

Vie de Sainte Claire par Thomas de Celano, 3e partie


Chapitre 29
Comment Madame Sainte Claire avait grand soin de procurer à ses filles de dévots prédicateurs.


La bienheureuse Claire procurait fréquemment à l'âme de ses filles, par de dévots prédicateurs, la suave et substantielle nourriture de la parole de Dieu. Elle trouvait elle-même dans ces sermons tant de joie et de délices spirituelles qu'elle les écoutait avec ravissement. Bien qu'elle ne fût pas instruite dans les lettres, Claire avait néanmoins grand plaisir et dilection à ouïr des sermons bien faits, desquels elle ne jouissait pas seulement pour leur forme littéraire, mais parce que sous l'écorce des paroles se cachait l'amande qu'elle atteignait avec plus de soin et dégustait plus savoureusement. Elle savait cependant extraire de toute homélie ce qui convient le plus à l'âme. Vierge prudente, elle comprenait que ce n'était pas moindre sagesse de cueillir de belles fleurs en d'âpres épines que de manger les fruits suaves d'un bel arbre. Un jour que frère Philippe d'Antria, de l'Ordre des Mineurs, prêchait à Saint-Damien, sœur Agnès d'Assise, non pas la sœur selon la chair de Madame Sainte Claire, mais celle à laquelle elle avait prêté son cilice, vit auprès de la douce vierge un enfant d'une grande beauté qui semblait avoir environ trois ans. Et la Sœur se mettant à prier Dieu dévotement pour qu'il ne permît pas qu'elle fut trompée par le démon, entendit dans son cœur ces paroles : « Je suis au milieu de vous », ce qui voulait dire, comme il lui fut donné de le comprendre, que cet enfant était l'Enfant Jésus qui se tenait au milieu de l'auditoire quand celui-ci était attentif comme il devait l'être à la prédication. L'évêque de Spolète ayant demandé à sœur Agnès à quelle époque s'était passé cet événement, elle répondit que c'était dans la semaine du temps pascal pendant laquelle on chante Ego sum pastor bonus. Comme le susdit évoque lui demandait si aucune autre Sœur n'avait vu cet enfant, elle répliqua : « — Une Sœur m'a dit : « Je sais que tu as vu quelque chose » ; je me suis tue et elle ne me dit plus rien, peut-être l'avait-elle vu aussi. » L'évêque lui demanda combien de temps ce petit enfant était demeuré près de Madame Sainte-Claire. Elle répondit : « — Pendant une grande partie du sermon ; il se tenait devant elle, lui faisait grande fête, la comblant de tendresses. » Et la Sœur ajoutait qu'elle-même, en contemplant cette apparition, sentait dans son cœur de très grandes délices spirituelles, une douceur et des suavités inénarrables. Il lui semblait que sa bienheureuse Mère resplendissait comme une étoile. Ensuite elle vit une autre lumière moins vive et de couleur rouge qui semblait lancer des étincelles. Cette lumière entourait Claire et lui couvrait toute la tête. Comme sœur Agnès doutait de ce qu'elle voyait, elle entendit intérieurement ces mots : Spiritus sanctiis superveniet in te, et la vision disparut. La susdite Sœur avait une grande dévotion à sa sainte Mère. Un jour, à force d'instances, elle obtint de lui laver elle-même les pieds; ce qu'ayant fait, elle but toute l'eau qui lui parut douce et suave comme on ne peut dire. Dans la suite, la très humble Claire jetait précipitamment son eau dès qu'elle s'était lavée, de crainte que pareil fait ne se renouvelât. Il y avait à Sainte-Marie-des-Anges un maître et docteur en théologie appelé Alexandre d'Ales, aussi fameux par sa science que par sa sainteté. Il était venu à Assise par dévotion à saint François et était entré dans son Ordre. Il demeura longtemps à Sainte-Marie-des-Anges, parlant et enseignant en langue italienne chaque fois qu'on le lui demandait. Madame Sainte Claire, ayant un jour fait prier le gardien de Sainte-Marie-des-Anges de lui envoyer un Frère pour prêcher, il lui manda ce docteur. Celui-ci était presque à la moitié de son discours lorsque le saint frère Égide, qui l'écoutait, se leva brusquement, enflammé d'amour de Dieu et dit : « — Tais-toi, maître, parce que je vais parler, moi. » Le prédicateur, plein de vraie humilité, se tut et s'assit. Alors frère Égide se mit à parler de Dieu avec tant de douceur et de componction que les âmes qui l'entendaient étaient toutes consolées et émerveillées. Lorsqu'il eut fini, frère Egide dit au docteur: « — Lève-toi et finis ton sermon. » Là-dessus, ce miroir d'humilité se leva et acheva l'homélie à la grande édification de tous ceux qui étaient présents Lorsque la cérémonie fut terminée et le prédicateur parti, Claire, exultant de joie en son âme, dit aux Frères qui étaient présents : « — O Frères ! je vous dis qu'aujourd'hui j'ai vu des choses merveilleuses. Maintenant est accompli le désir de mon père saint François, car je me souviens qu'il m'a dit fréquemment ces paroles : « Je voudrais voir tant d'humilité dans mon Ordre, que si un docteur, maître en théologie, prêchant, un Frère lai l'interrompait pour lui demander sa place, le théologien se tût humblement et laissât la parole au simple Frère. » Ce vœu s'est réalisé aujourd'hui sous mes yeux et je vous le dis, mes Frères, en vérité, l'humilité du frère Alexandre m'a plus édifiée que si je lui avais vu ressusciter un mort. » Or il advint que le Souverain Pontife Grégoire IX interdit que les Frères allassent dans les monastères de femmes sans sa permission; ce qu'apprenant, la très dévote Claire se désola beaucoup, car elle comprit que les Frères ne viendraient plus aussi souvent prêcher à Saint-Damien et que ses chères filles ne recevraient plus que rarement la nourriture de la Sainte Ecriture. Aussi, elle renvoya incontinent au Ministre Général tous les Frères qui logeaient honnêtement dans un petit local au dehors du monastère et quêtaient pour ses besoins, en faisant dire au susdit ministre : « — Puisque le pape Grégoire nous ôte les Frères qui donnaient à nos âmes la nourriture, nous n'avons que faire de ceux qui ne nourrissent que nos corps. » Là-dessus, le pape consentit avec une paternelle affection à ce que les Frères allassent porter aux Pauvres Dames la parole de Dieu, puis il remit la défense qu'il avait faite entre les mains et à la discrétion du Ministre Général.


Chapitre 30
De la grande charité que Madame Sainte Claire avait pour ses Sœurs.


Non seulement cette sainte Abbesse aimait tendrement l'àme de ses filles, mais elle s'appliquait avec une merveilleuse charité à soigner leur corps. En hiver, pendant les grands froids, elle allait souvent la nuit visiter les Sœurs endormies et si quelqu'une d'entre elles n'était pas bien couverte,elle la recouvrait de ses propres mains. A celles qu'elle jugeait languissantes et débiles, trop faibles de corps pour observer toutes les austérités de la règle, elle faisait atténuer les pénitences, restreindre les rigueurs, de façon qu'elles puissent supporter la vie du cloître et demeurer contentes. Si cette bienheureuse Mère voyait quelqu'une de ses filles affligée, tourmentée, en proie à la mélancolie ou tentée par le diable, comme il advient quelquefois, elle l'appelait en secret, et, pleine de bonté, la réconfortait doucement, pleurait avec elle et la consolait. Parfois, elle se laissait tomber aux pieds de celles qui étaient tristes, s'agenouillait devant elles, et, par sa douceur et sa débonnaireté, ouvrait leur cœur. Et de tout cela ses filles lui savaient gré, elles se confiaient à elle, suivaient en toute paix sa conduite et reprenaient leur vie dévote. Toutes s'émerveillaient grandement des prérogatives que Dieu avait données à son épouse.


Chapitre 31
Comment le séraphique Père saint François promit pour toujours son aide aux Pauvres Dames.


Après avoir narré tout ce que le bienheureux Père François fit pour la réparation matérielle de Saint-Damien, on ne saurait taire la peine qu'il prit pour élever un édifice spirituel dans ces murs sous l'inspiration du Saint-Esprit. Lorsque le Christ Jésus lui parla de façon si merveilleuse du haut de sa croix, on peut bien croire qu'il fit entendre à François, au fond du cœur, qu'il ne suffisait pas de relever une vieille église ruinée, mais bien d'instaurer en ce lieu un édifice céleste, c'est à dire cet ordre des Pauvres Dames dont la première pierre bien polie et taillée fut la glorieuse Claire. Le saint établit cette congrégation sur la base solide de la pauvreté, parure de toutes les vertus. Et lorsque plus tard le séraphique Père déroba peu à peu sa présence corporelle aux Pauvres Dames, il ne les priva point pour cela de son affection qui était fondée en l'Esprit-Saint. Il avait souci de leurs âmes et les dirigeait si soigneusement vers Dieu qu'elles acceptaient volontiers tous les maux et les fatigues pour son amour. Le bienheureux Père leur promit, à elles et à toutes celles qui feraient profession dans l'Ordre, son aide, celle de ses Frères et leurs conseils pour toujours. Quant à lui, il tint fidèlement sa promesse tout le temps qu'il vécut. Au moment de mourir, il recommanda aux Mineurs de faire comme lui, parce qu'un même esprit avait inspiré aux Frères et aux Pauvres Dames de se retirer du siècle. Un jour, comme les Frères s'étonnaient que leur père saint François donnât si rarement sa présence corporelle à de si saintes femmes, il répondit : « — De ce que je ne les visite point, il ne s'ensuit pas que je les aime moins. Les ayant confirmées dans le Christ, et faites épouses de Jésus-Christ, si je n'en voulais plus avoirsouci ce serait une grande cruauté, mais je vous donne l'exemple afin que vous fassiez comme moi. Il ne convient pas que vous vous offriez spontanément à les servir; je recommande au contraire qu'on envoie vers elles ceux qui se déroberaient à ce ministère, car ce sont souvent des hommes spirituels et de vertu éprouvée. »


Chapitre 32
Comment saint François gravement malade fît parvenir à Madame Sainte Claire une exhortation.


Le séraphique François d'Assise, qui avait loue le Seigneur dans toutes ses créatures : dans le soleil, la lune, les étoiles et les autres choses, fit aussi de gracieux cantiques pour la consolation et l'édification des Pauvres Dames cloîtrées, sœurs de la pure vierge Claire. Un jour, apprenant qu'elles étaient bien marries et angoissées à cause d'une grave maladie dont il souffrait, et ne pouvant aller les visiter, il leur envoya par ses compagnons une exhortation qu'il avait composée pour elles, et dans laquelle il leur mandait ses volontés. Il y disait que les Sœurs devaient vivre dans l'humilité, unies entre elles par la charité, parce que la sainteté de leur vie et de leurs entretiens non seulement était à la louange de leur Ordre, mais était encore un sujet d'édification pour l'Eglise universelle. Le bienheureux Père, qui savait aussi que les Sœurs de Saint-Damien suivaient strictement la dure vie de pauvreté depuis les débuts de leur vocation, était toujours rempli à leur égard de pitié et de compassion; aussi les exhortait-il avec une paternelle affection, par l'entremise des Frères, à persévérer avec patience dans cette voie et il leur disait que le Seigneur les ayant rassemblées de divers pays sous la règle de la pauvreté et de l'obéissance, elles devaient vivre et mourir dans cette observance. Il leur recommandait spécialement de rendre grâce au Seigneur des aumônes qu'elles recevaient, et de n'en profiter qu'avec discrétion. Il encourageait celles qui étaient saines à prendre volontiers les travaux fatigants pour les éviter aux malades, à celles-ci il conseillait de s'étudier à supporter patiemment leurs maux pour l'amour du Seigneur. Il ajoutait : « — Que la Sœur qui a besoin de quelque chose le requière de sa Sœur et de sa Prieure pour l'amour de Dieu et si ce qu'elle demande ne lui est pas octroyé, qu'elle le supporte patiemment pour plaire à son Seigneur qui manqua pendant sa vie de tant de choses nécessaires et chercha des consolations sans les trouver. Qu'elle n'oublie pas que cette privation lui sera comptée pour le ciel, et s'il advient que sa santé se ressente gravement du refus d'un secours nécessaire, qu'elle le pardonne de grand cœur. »


Chapitre 33
Comment saint François étant sur le point de mourir fît avertir Madame Sainte Claire et ses filles quelles le reverraient toutes avant leur mort.


Or, il advint qu'en la semaine où devait trépasser le glorieux patriarche saint François, Madame Sainte Claire, sa première plante et sa vraie imitatrice dans l'observance de la perfection évangélique, étant gravement malade et se croyant près de mourir, désirait ardemment voir et entendre avant sa mort son aimable père. Et ceci n'étant pas possible à cause de la maladie dudit père, elle pleurait et se désolait amèrement. Comme elle ne pouvait supporter la pensée de ne pas revoir son unique et bien-aimé consolateur, elle envoya un Frère confier sa peine à saint François; ce qu'entendant, son gracieux père qui l'aimait lui aussi d'une affection paternelle dans le Seigneur, fut ému de pitié, mais puisqu'il ne pouvait pas faire qu'elle le vît, il écrivit à la séraphique vierge et à ses Sœurs, pour leur consolation, une lettre où il leur mandait qu'il les bénissait toutes, les confirmant dans le Seigneur. Puis, afin que cette très douce Claire n'eût plus de peine et éloignât d'elle toute mélancolie et amertume, mû par l'Esprit-Saint, François dit au Frère qu'elle lui avait adressé : « — Va et dis à la vierge Claire qu'elle chasse toute tristesse et douleur de ne me point voir maintenant; qu'elle sache en vérité qu'elle et toutes ses Sœurs me verront avant leur mort et que je les consolerai grandement. » Et ceci se réalisa. Le bienheureux Père passa de cette vie le samedi soir. Le lendemain dimanche, le peuple d'Assise vint dès le matin avec tout le clergé pour chercher le précieux corps paré des stigmates comme de perles précieuses. On l'emporta solennellement au milieu des hymnes et des chants d'allégresse. Tous les fidèles tenaient des rameaux de verdure et des cierges. De Sainte-Marie-des-Anges on se dirigea vers Assise, mais par la divine volonté, afin que s'accomplit la parole de saint François, il arriva que ceux qui le portaient, laissant la route droite, passèrent par le monastère de Saint-Damien pour consoler ses filles dans le Christ. Ce qu'apprenant, la très dévote Claire, toujours gravement malade, se fit mener en hâte dans l'église, et les Frères déposant le saint corps enlevèrent la porte et la grille de fer derrière lesquelles les Pauvres Dames venaient communier et écouter la parole de Dieu. Cela fait, ils retirèrent le corps du cercueil et, le prenant dans leurs mains, le déposèrent devant ladite fenêtre. Quand ces filles bénies virent le corps de leur père, elles se lamentèrent doucement : « — O notre père ! gémissaient-elles, que deviendrons-nous ? Pourquoi nous as-tu abandonnées ? Pourquoi nous laisses-tu désolées ? Pourquoi n'as-tu pas voulu que joyeuses et en liesse nous partions avec toi, laissant les tristes choses terrestres ? Que veux-tu que nous fassions, encloses dans cette prison, maintenant que tu ne nous visiteras plus comme autrefois ? Toute notre consolation est partie avec toi, la joie ne demeure pas dans les tombeaux du monde! Qui nous apprendra à goûter les caresses de la pauvreté, à nous qui sommes aussi misérables de mérites que de biens temporels ? O pauvre des pauvres! O amant de la pauvreté! O juge prudent et avisé des tentations, qui soutiendra dans la tribulation les tourmentées ? Oh ! séparation déchirante ! Oh ! absence douloureuse ! Oh ! mort plus horrible que tout ! » Leurs plaintes étaient grandes et l'auraient été bien davantage si leur modestie virginale n'en avait tempéré l'expression. Et pleurer longtemps sur ce saint n'était pas congru alors que les Frères et le peuple d'Assise étaient dans l'allégresse de contempler les stigmates et de posséder les reliques d'un saint. Les Frères s'apercevant que les Pauvres Dames n'étaient pas complètement satisfaites dans leurs désirs, mirent le corps à l'intérieur du cloître, afin que Madame Sainte Claire et ses Sœurs pussent toucher et baiser les sacrés stigmates, ce qu'elles firent avec grande dévotion et abondance de larmes. Toutes reçurent alors des joies et des consolations inénarrables. Elles étaient cependant brisées de douleur en songeant que plus jamais elles ne seraient instruite;» et réconfortées par leur très saint père. Mais plus que les autres, l'inconsolable Claire pleurait, elle ne pouvait se détacher du corps et des stigmates, baisant l'un et les autres tendrement. Animée d'une grande dévotion, elle essaya d'enlever un clou de la main de saint François, mais elle ne le put. Et comme ces pauvres Sœurs se voyaient orphelines d'un tel père, elles se remirent à pleurer amèrement. Cela fut permis de Dieu afin que le transport de François au sépulcre fût accompagné de larmes comme celui de Jésus-Christ. La pieuse vierge Claire prit la mesure du corps de son très saint père et comme l'église de Saint-Damien possédait une cavité creusée dans un mur, où jadis le Saint s'était caché durant un mois pour fuir la colère de son père, la bienheureuse transforma cet antre en une niche dans laquelle elle fit peindre le portrait du saint en sa taille naturelle. Et souvent dans la suite Madame Sainte Claire et ses filles vinrent y contempler leur cher et bien-aimé père. Lorsque le corps de saint François fut ramené en la cité d'Assise, comme rien n'était préparé dans le lieu qu'il avait choisi pour sépulture, on le renferma dans un second cercueil de bois et on le déposa provisoirement dans l'église Saint-Georges. C'est là que l'on conserve aujourd'hui le corps de sainte Claire et que s'est transporté le moutier des Pauvres Dames. C'est là que le bienheureux François étant tout petit avait appris à lire. Là aussi il avait fait son premier sermon et ce fut donc le premier lieu de son repos. Son corps y demeura quatre années environ, jusqu'à sa translation dans l'église édifiée sous son nom et où il se trouve aujourd'hui. Cet endroit, avant que le saint y fût enseveli, se nommait colline de l'Enfer, aujourd'hui il s'appelle colline du Paradis. La séraphique Claire ne vit pas seulement les sacrés stigmates de saint François après sa mort. Elle les avait contemplés durant sa vie et avait pansé la plaie du côté; une des petites compresses qu'elle y appliqua se voit encore aujourd'hui au monastère de Sainte-Claire d'Assise.


Chapitre 34
Des diverses et longues maladies de Madame Sainte Claire.


Madame Sainte Claire avait déjà marché quarante ans dans la voie de la très grande pauvreté lorsqu'il plut à Notre-Seigneur de l'appeler; il lui envoya une longue maladie et multiplia ses langueurs. Les austérités et les pénitences excessives des années précédentes avaient enlevé à son corps toutes ses forces et à son sang toute vigueur. Ses dernières années furent remplies de longues et graves infirmités. Dieu le voulut ainsi, afin qu'après avoir gagné beaucoup de mérites par ses œuvres pendant qu'elle se portait bien, elle s'enrichît encore bien plus dans les douleurs et souffrances corporelles. Elle réalisa la parole de l'apôtre saint Paul : « La vertu se perfectionne dans la maladie. » Sa perfection grandit en effet. Durant vingt-huit années, elle fut constamment malade et supporta toutes ses épreuves avec une inaltérable patience. Jamais on n'entendit sortir de sa bouche le moindre murmure, elle ne cessait de prier Dieu et de lui rendre grâce. Son état devint grave sous l'excès de telles souffrances, aussi la croyait-on près de sa fin lorsqu'il plut à la divine Providence de retarder son entrée dans la béatitude afin que sa mort fût exaltée par la présence de la cour romaine dont elle était la fille spirituelle. Le Souverain Pontife Innocent IV était à Lyon, en France, avec les cardinaux; à ce moment, l'état de la bienheureuse vierge avait empiré de telle sorte que ses filles, toutes marries, attendaient sa mort. Leur peine était si vive qu'elles croyaient sentir en leur cœur un couteau qui le transperçait. Or, au monastère de Saint-Paul, de l'ordre de Saint-Benoît, là où François avait d'abord conduit Claire, une dévote religieuse eut une vision. Il lui semblait être avec ses sœurs dans le moutier de Saint-Damien, auprès de Madame Sainte Claire, qui gisait gravement malade en un lit précieux; autour d'elle toutes ses filles pleuraient et attendaient d'heure en heure qu'elle trépassât. Soudain, une dame de merveilleuse beauté apparut à la tête du lit et dit aux Sœurs qui pleuraient : « — Belles filles, ne pleurez pas, celle qui a toujours vaincu sur la terre ne mourra pas avant que le Seigneur ne vienne à elle avec ses disciples. » Peu de temps après, la cour romaine arriva en la cité de Pérouse, et lorsque Raynald, cardinal et évêque d'Ostie, protecteur de l'Ordre, apprit que Claire était plus gravement malade, il partit incontinent pour visiter l'épouse de Jésus-Christ, car il était son père spirituel, et, par les soins donnés à son âme, comme par son affection très pure et dévouée, s'était toujours montré son fidèle ami. Arrivé au monastère, il lui donna le corps du Seigneur, la réconforta par ses paroles et consola les Sœurs avec tendresse. Alors Claire, tout en larmes, le supplia doucement, au nom de Notre-Seigneur, de prendre toujours soin de sa famille religieuse et de tous les monastères de l'Ordre ; et surtout le pria de tant faire, que son privilège de parfaite pauvreté fût confirmé par le pape et les cardinaux. Le dit prélat le promit et tint parole. Retourné à Pérouse, messire Raynald présenta au vicaire de Jésus-Christ la requête de Claire ; le pape s'inclinant y accéda et remit au cardinal protecteur l'approbation demandée. Celui-ci, retournant à Assise le 16 septembre, apporta à Claire et aux Sœurs la lettre autorisant les religieuses de Saint-Damien à vivre librement dans l'observance de l'étroite pauvreté que leur avait prescrite le séraphique père saint François. Ce bref commence par ces mots : Quia vos dilectœ filiœ. L'année suivante, le Souverain Pontife quitta Pérouse avec les cardinaux et passa par Assise. La Providence le permit afin que fût vérifiée la vision de la Sœur du monastère de Saint-Paul, car le pape qui a la plus sublime fonction ici-bas représente bien vraiment Notre-Seigneur, et les cardinaux sont près de lui comme étaient les disciples autour de Jésus-Christ.


Chapitre 35
Comment Madame Sainte Claire étant gravement malade, notre Saint-Père le Pape Innocent IV vînt la visiter.


Déjà Notre-Seigneur se hâtait d'accomplir la promesse qu'il avait faite à Madame Sainte Claire de l'emmener en paradis, et cette angélique vierge aspirait avec toute l'ardeur de son cœur à être délivrée de sa prison corporelle pour contempler l'époux bien-aimé qu'elle avait servi si parfaitement dans la grande pauvreté. Consumés par la maladie, ses membres étaient brisés et comme dissous, son corps ne pouvait plus être réconforté, car il était trop affaissé. Cette extrême faiblesse était l'indice certain d'une fin prochaine. Messire Innocent IV, qui s'était arrêté alors, par dévotion à saint François, en la cité d'Assise, apprenant que la vierge Claire allait mourir, résolut de l'aller visiter avec les cardinaux, car il connaissait cette vie plus admirable que celle d'aucune femme de son temps et il savait que sa présence glorifierait le trépas de Claire. Afin que le Souverain Pontife put pénétrer plus facilement auprès de la Vierge, on démolit le mur de la partie inférieure du monastère; le pape entra seul par cette ouverture avec quatre Frères mineurs, laissant les cardinaux et évêques au dehors. Et quand il fut dans le monastère, il alla droit au pauvre lit où gisait la sainte et lui donna sa main à baiser. Quand elle l'eut bien gracieusement baisée, elle le pria de lui bailler son pied. Le très bon pape monta sur un gradin de bois pour le lui donner plus commodément, et ainsi, elle le baisa très dévotement, dessus et dessous, sans aucune fatigue. Ensuite elle demanda humblement au Souverain Pontife de l'absoudre de ses péchés. A quoi celui-ci répondit: « — Plût à Dieu que je n'eusse pas plus besoin d'absolution pour les miens ! » Et donc,  pour sa consolation,  élevant la main, il donna à Claire une absolution plénière et une grande bénédiction. Attendu que le vicaire de Jésus-Christ était resté depuis le matin jusqu'à tierce auprès de Madame Sainte Claire, en de pieux entretiens, il se trouva que l'heure du repas avait sonné, et comme le pape allait partir, la sainte le pria de bénir la table, ce à quoi le pape répliqua : « — Je te charge de la bénir. » Mais Claire, humble et discrète, s'en défendit, déclarant qu'il ne convenait pas qu'une pauvre femme donnât une bénédiction devant le vicaire du Christ. Alors le pape lui commanda, au nom de l'obéissance, afin que ce ne pût être imputé à la présomption, de bénir le repas. Elle obéit aussitôt et bénit la nourriture préparée. Et voilà que, pendant qu'elle bénissait, on entendit résonner deux grands coups dans les pains : le premier au premier geste de sa main et les susdits pains furent rompus par le milieu ; au second, ils se fendirent en travers de sorte que cela formait une croix. Messire Innocent, pape, et tous les assistants furent grandement émerveillés d'un tel miracle. De ce pain une partie fut mangée et le reste gardé jusqu'à ce jour comme une relique, en souvenir du prodige. Enfin le Souverain Pontife partit, bénissant les Sœurs et les laissant, comme Madame Sainte Claire, bien consolées par sa visite et ses paroles surnaturelles. Et lorsque tous s'en furent allés, comme elle avait le matin reçu la sainte communion des mains du Frère Gardien, Claire, levant vers le ciel les mains et les yeux, dit en pleurant à ses Sœurs : « — Mes belles filles, louez et remerciez le Seigneur, car il m'a aujourd'hui donné de telles grâces que ni le ciel, ni la terre ne suffiraient à le remercier: j'ai reçu le Très-Haut dans son Sacrement et j'ai vu son vicaire. »


Chapitre 36
Comment Madame Sainte Claire avant de mourir fit son testament, de même que son Père saint François.


La bien-aimée Claire, épouse du Christ, voulut imiter dans la mort son glorieux père François, dont elle avait suivi les traces pendant toute sa vie. Comme le dit Père avait écrit son testament peu avant de mourir, lorsqu'elle se vit, elle aussi, tout près d'être séparée corporellement de ses filles, elle appela l'une d'elles qui savait écrire pour le lui dicter. Et cette pauvre de Jésus-Christ laissa comme héritage à ses filles la sainte Pauvreté, son unique trésor. Elle les bénit ensuite en ces termes : « In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen. Que le Seigneur vous bénisse, vous garde et vous montre sa face, qu'il vous ait en sa miséricorde, et vous donne sa paix, à vous, mes chères sœurs et filles et à toutes celles qui viendront dans notre Ordre tant à présent que plus tard, et persévéreront en tous les autres monastères des Pauvres Dames. Moi Claire, servante du Christ et petite plante de notre bienheureux Père François, votre sœur et votre mère, bien qu'indigne, je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, par sa miséricorde, par l'intercession de la très sainte Vierge Marie, du bienheureux Michel archange, de tous les anges et de notre bienheureux Père saint François, de tous les saints et saintes du ciel, qu'il vous donne et confirme cette très sainte bénédiction au ciel et sur la terre; ici-bas, en augmentant en vous la grâce et la vertu, au ciel en vous exaltant et vous glorifiant avec ses saints. « Je vous bénis, vivante, et je vous bénirai après ma mort, tant que je le pourrai et plus que je ne le pourrai, de toutes les bénédictions avec lesquelles le Père des miséricordes bénit et bénira ses fils au ciel et sur la terre, et avec lesquelles le père et la mère spirituels bénissent et béniront leurs enfants spirituels. Amen. Soyez toujours amoureuses de Dieu, aimez vos âmes et toutes vos sœurs; demeurez toujours fidèles à observer ce que vous avez promis au Seigneur, que ce Seigneur Dieu soit toujours avec vous et vous accorde d'être toujours avec lui. « Amen. »


Chapitre 37
Comment Madame Sainte Claire consola sa sœur Agnès.


Toutes les Pauvres Dames entouraient le lit de Madame Sainte Claire et leur âme était transpercée d'un glaive de douleur en se voyant bientôt orphelines. Elles pleuraient et rien ne pouvait les écarter de celle qu'elles aimaient. Elles ne se souvenaient ni de la soif, ni de la faim, ni du sommeil, ni de la fatigue. Nuit et jour elles ne se délectaient que dans leurs larmes. Parmi elles, la dévote vierge Agnès, sa sœur bien-aimée et première compagne dans la vie religieuse, était oppressée de douleur et pleurait amèrement; se plaignant à sa mère et chère sœur, elle lui disait : « — Belle et très douce sœur, ne m'abandonne pas, ne pars pas de cette vie sans moi et de même que nous nous sommes données ensemble au très bon Seigneur Jésus-Christ, je te prie, entrons ensemble dans la céleste patrie » Alors la très sainte et très pieuse Claire la consola avec douceur et suavité : « — Ma chère sœur, lui disait-elle, il plaît à Dieu que je parte, ne pleure pas, car tu me suivras bientôt et le Seigneur avant ta mort te donnera de grandes consolations. »


Chapitre 38
De ce qui se passa aux approches du trépas de Madame Sainte Claire.


A mesure que la bienheureuse Claire approchait de sa fin, la dévotion du peuple grandissait: seigneurs, cardinaux, prélats venaient la visiter plus souvent, ils l'honoraient ainsi comme une vraie sainte. Chose merveilleuse, elle resta les dix-sept derniers jours sans qu'aucune nourriture mortelle entrât dans son corps, et néanmoins elle était si forte, par la volonté du Seigneur, qu'elle sermonnait et confirmait dans le service de Dieu tous ceux qui la venaient voir. Quand frère Raynald, homme débonnaire, vint pour l'encourager à la patience dans le long martyre qu'elle souffrait, elle répondit spontanément :« — Depuis que je connus la grâce de mon Seigneur Jésus-Christ par son serviteur François, sachez, très bon Frère, qu'aucune peine ne m'ennuya, qu'aucune pénitence ne me fut pesante, qu'aucune maladie ne me fut dure. » Lorsqu'elle se sentit tout près de sa fin, la sainte Mère fit appeler toutes ses filles, leur parla doucement, les consola de son départ, leur recommanda de persévérer dans le service du Christ, puis, en terminant, fit sa confession, laquelle était si belle et si bonne que jamais les Sœurs n'en avaient ouï de pareille. Elle fit cette confession de crainte d'avoir manqué en quelque manière aux promesses du baptême ou aux règles de son Ordre. Et cette nuit-là, qui était celle du vendredi au samedi, elle commença à parler de la Trinité et des autres choses de Dieu si subtilement que les plus grands docteurs auraient difficilement pu la suivre. Comme on n'avait pas encore reçu la bulle approuvant sous la forme la plus solennelle la règle de l'Ordre, elle exprimait le désir ardent de la tenir entre ses mains avant de mourir pour pouvoir la baiser. Ainsi qu'on le verra. Dieu exauça son vœu.


Chapitre 39
Comment Madame Sainte Claire voulut que la règle donnée aux Pauvres Dames par saint François fut de nouveau approuvée par une bulle du Saint-Siège.


Lorsque messire Innocent, pape, se trouvait avec sa cour à Lyon, mû par un sentiment de compassion pour la fragilité humaine, il voulut modifier et adoucir la règle que saint François avait imposée à sainte Claire et à ses Sœurs; il en avait donc formulé une autre plus large sous laquelle vivaient la plupart des monastères d'Aquitaine et de Provence. Quand la très parfaite amante de la pauvreté, Claire, apprit cette réforme, elle s'en désola grandement. Aussi le dit pape étant venu à Pérouse, comme elle ne voulait pas pour elle et ses filles d'autre règle que la règle stricte donnée par saint François, elle pria le Souverain Pontife, par l'intermédiaire de messire Raynald, protecteur de l'Ordre, de donner son approbation à la susdite règle, — ce qu'elle obtint, ainsi que nous l'avons dit. — Mais le bref pontifical ne lui suffisait pas et lorsqu'elle se vit près de mourir, Madame Sainte Claire pria derechef le pape Innocent IV de daigner confirmer par une bulle le privilège de la très haute pauvreté telle que la réclamait leur règle. Le Souverain Pontife, voulant accéder au désir de Claire, approuva de nouveau sa règle le 9 août par une lettre scellée de son sceau qui débute ainsi : Solet annuere Sedes apostolica. Il est impossible de décrire la joie de la séraphique Claire lorsque la bulle lui fut remise. Elle était près d'expirer ; la prenant respectueusement, elle la porta à ses lèvres et l'embrassa. Peu d'instants après, cette glorieuse vierge, sans taches ni ombre de péché, s'envola vers le séjour de l'éternelle lumière, comme nous le raconterons plus loin.


Chapitre 40
Comment Madame Sainte Claire légua son voile noir aux Pauvres Dames de Monticelli à Florence.


Les pieuses Dames du monastère de Monticelli, à Florence, ayant ouï que leur très sainte mère allait trépasser, mandèrent incontinent quelques-unes des tourières à Assise, afin qu'elles visitassent de la part du moutier la bienheureuse Mère et obtinssent sa bénédiction. Comme celles-ci approchaient de Saint-Damien, Madame Sainte Claire, connaissant leur arrivée par révélation, dit aux Sœurs qui l'entouraient : « — Allez à la porte, car nos sœurs de Monticelli arrivent pour me visiter. » Elles s'y rendirent, et, comme l'avait annoncé leur sainte Mère, trouvèrent lesdites religieuses. Lorsque celles-ci furent entrées, elles exposèrent humblement à Madame Sainte Claire le désir des Pauvres Dames de Monticelli. La sainte les consola par de suaves paroles, puis, se tournant vers les Sœurs de Saint-Damien, elle commanda qu'après sa mort l'on donnât au moutier de Florence le voile noir qu'elle avait sur la tête, en souvenir d'elle, afin que l'amour quelle portait à ce couvent fut connu de tous. En effet, lorsqu'elle fut morte, sa sœur Agnès, vénérable Abbesse du monastère, prit elle-même le voile de la douce sainte et le fit envoyer à Monticelli. Il est superflu de narrer avec quelle joie ce souvenir précieux y fut accueilli ; on le déposa parmi les saintes reliques où on le vénère toujours.


Chapitre 41
Comment l'âme de Madame Sainte Claire se reposa dans la paix.


Quand elle sentit que Notre-Seigneur frappait à la porte pour la retirer du inonde, sa très pure épouse se prépara à le recevoir. Elle voulut que les prêtres et ses frères spirituels fussent auprès d'elle et lui suggérassent de saintes pensées, spécialement sur la passion du Seigneur. Parmi eux, vint frère Genièvre, le noble jongleur du Très-Haut, lequel lui disait souvent en chantant des choses pleines de charité. Elle fut très joyeuse de sa venue et lui demanda s'il n'apportait pas des nouvelles de Dieu. Alors frère Genièvre, ouvrant la bouche, se mit à proférer des paroles très douces et très suaves, remplies d'un tel amour de Dieu qu'elles ressemblaient à des étincelles jaillissant de la fournaise de son cœur, ce dont la sainte vierge Claire éprouva grande consolation et plaisir. Se tournant vers ses filles qui ne cessaient de pleurer, elle leur dit : « — Douces filles, je vous recommande la sainte Pauvreté de Notre-Seigneur. Et remerciez Dieu de ses bienfaits. » Puis elle bénit tous ceux qui étaient dévoués à elle et à ses monastères et bénit encore plus largement les Pauvres Dames. Ensuite elle demanda aux Sœurs de se mettre en prière et à la Sœur qui était proche d'elle, sœur Agnès d'Assise, de réciter l'oraison des cinq plaies. Puis on ne comprit plus ce qu'elle disait parce qu'elle parlait très bas. Vers la fin, ladite Sœur lui entendit murmurer : In conspectu Domini mors sanctorum ejus. Ce qui suivit, qui pourrait le dire sans pleurer amèrement ? Près d'elle étaient les deux compagnons de saint François : frère Ange et frère Léon. Frère Ange ne cessait de pleurer à cause de sa grande douleur et aussi par compassion et tendresse pour celle des pauvres Sœurs qu'il s'efforçait de consoler comme il pouvait par de douces paroles ; l'autre, c'est à dire frère Léon, baisait bien dévotement et avec des sanglots le misérable grabat où gisait Madame Sainte Claire. Les pauvres filles s'affligeaient du départ de leur bonne mère et pleuraient lamentablement à la pensée qu'elles ne la reverraient jamais. Leurs cœurs étaient pleins d'angoisse car toute leur joie, leur paix, leur lumière mouraient avec leur mère et elles demeuraient seules dans cette vallée de larmes. Leur douleur était telle que seules la crainte de Dieu et la honte empêchaient leurs mains de lacérer leurs corps, et plus elles s'efforçaient de retenir leurs larmes, plus leur souffrance les déchirait. Comme la règle leur commandait de taire leur chagrin, elles s'imposèrent silence par la force et l'on n'entendit plus que des gémissements et des soupirs. Leurs pauvres visages étaient gonflés par les pleurs, car l'impétuosité de l'affliction transforme les yeux en sources de larmes. Mais, tandis que les Sœurs se plaignaient doucement, voilà que la glorieuse vierge se mit à parler à son âme et à lui dire : « — Va en toute paix parce que tu as un bon guide pour te montrer ta voie, pars sans crainte, car celui qui t'a créée t'a sanctifiée et t'aime d'un tendre amour, comme une mère aime son fils unique. Sois béni, ô mon Dieu qui m'as créée, sois béni éternellement. » Une Sœur du nom d'Anastasie, lui ayant demandé à qui elle parlait, elle répondit : « — J'ai parlé à mon âme bénie et à son glorieux conducteur qui n'est pas loin. » Un moment après, la bienheureuse Mère, se tournant vers une Sœur qui se trouvait seule auprès d'elle, sœur Aimée, lui dit : «— Vois-tu, ô ma douce fille, le Roi de gloire comme je le vois? » A peine avait-elle dit ces paroles que les yeux de la susdite Sœur furent ouverts : elle vit clairement tout ce que Claire contemplait. Le Seigneur, dans sa bonté, combla une autre Sœur nommée Benvenuta, d'Assise. Elle se tenait vers minuit près du lit de la Sainte, tout inondée de pleurs, lorsqu'à travers ses larmes elle eut une vision admirable et réconfortante qui pourtant l'enivra d'amertume; son cœur en ressentit une douleur aiguë qui le transperça comme une lance : les yeux tournés vers la porte, voici que, ne dormant pas, mais éveillée, elle vit de ses yeux corporels une procession de vierges entrer dans la maison ; toutes étaient vêtues de robes blanches et merveilleusement parées, chacune portait sur la tête un diadème d'or orné de pierres précieuses. Parmi elles s'en trouvait une beaucoup plus belle et plus majestueuse, elle avait une couronne faite en forme d'encensoir et surmontée d'une pomme d'or, des ciselures de cette couronne émanait une clarté si éblouissante que toute la maison en fut illuminée comme s'il faisait grand jour. Cette très belle et gracieuse vierge, qui était la mère du Seigneur Jésus et la Reine du ciel, approcha du lit où gisait l'amoureuse épouse de son bien-aimé Fils et, s'inclinant vers elle avec tendresse, l'embrassa doucement. Alors les autres vierges apportèrent un manteau d'une merveilleuse beauté, et toutes à l'envi s'occupèrent à en recouvrir le corps de l'angélique Claire ; son lit en était magnifiquement orné, puis ces vierges se mirent à la servir et voyant la Reine du ciel s'incliner vers elle, toutes s'agenouillèrent autour d'elle avec grand respect. Le lendemain de la fête de saint Laurent, la séraphique vierge trépassa; son âme, cueillie comme un fruit mûr par la Vierge Marie, monta triomphante avec toutes les vierges vers son très doux époux Jésus-Christ, pendant que son corps demeurait inerte, semblable à une tente repliée. Bénie soit donc celle qui laisse cette vallée de misère pour être introduite dans la bienheureuse et éternelle vie. Parce que la glorieuse Claire a vécu de peu en ce monde et de vile nourriture, elle est maintenant à la table des élus où l'on goûte de grandes délices. Elle a en échange de sa pauvre vie humble et âpre le beau royaume du Paradis, et en échange de ses cilices, elle est parée d'immortalité. La glorieuse Sainte passa de cette vie en l'an du Seigneur 1253, le 12 du mois d'août, dans la onzième année du pontificat d'Innocent IV, vingt-sept ans après la mort de saint François.


Chapitre 42
Comment le Souverain Pontife vînt aux obsèques de Madame Sainte Claire avec la Cour Romaine.


La nouvelle du trépas de Madame Sainte Claire ne tarda pas à se répandre, et quand le peuple d'Assise en fut informé, une telle multitude d'hommes et de femmes accoururent à Saint-Damien qu'il semblait que la cité fût toute vidée. Tous versaient de pieuses et dévotes larmes en criant bien douloureusement : « — O vierge bénie, ô amie de Dieu ! Très chère Claire, adieu ! prie pour nous ! » Le podestat d'Assise vint en hâte avec sa compagnie de chevaliers et une quantité d'hommes d'armes à pied ou à cheval; ils entourèrent le moutier de Saint-Damien et montèrent bonne garde toute la soirée et toute la nuit afin que personne ne fit aucun dommage au monastère ou n'enlevât le précieux trésor qui gisait au milieu de tant de monde. Le lendemain, le pape arriva avec les cardinaux à Saint-Damien, et toute la cité d'Assise y retourna. Au début de la cérémonie, les Frères ayant déjà entonné l'Office des Morts, messire Innocent, pape, leur imposa silence et dit qu'on devait chanter celui des vierges; il semblait qu'il la voulait déjà canoniser plutôt qu'enterrer. Mais l'éminent messire Raynald, cardinal et évêque d'Ostie, protecteur de l'Ordre, fit remarquer qu'en un tel cas c'était l'Office des Morts que l'usage réclamait, et que, pour l'honneur de Dieu et de la bienheureuse, il fallait attendre un peu pour l'honorer, d'avoir bien examiné et approuvé les miracles, suivant l'habitude de l'Eglise. La messe des morts fut donc chantée ; le pape, les cardinaux et d'autres prélats y assistaient. Ainsi se célébrèrent solennellement les obsèques de cette glorieuse vierge. Ensuite l'évêque d'Ostie prêcha et prit pour thème de son discours le mépris des vanités du monde et il loua la noble vierge qui avait toujours eu la terre en dédain. Le sermon fini, les cardinaux-prêtres entourèrent le corps virginal, et l'office suivit dévotement son cours. Enfin, comme il ne sembla sage ni au pape, ni aux cardinaux de laisser ce précieux trésor dans un lieu aussi pauvre et aussi peu sûr que Saint-Damien qui se trouvait loin de la ville, on décida de le transporter à Assise. On fit donc la levée du saint corps et on le porta au son des trombones, au milieu des hymnes et des chants, avec beaucoup d'honneur et une grande allégresse, en l'église Saint-Georges qui était à cette époque la plus belle d'Assise. C'est dans cette même église que, vingt-sept années plus tôt, avait été enterré une première fois le corps de saint François. Ainsi l'ordonna la divine Sagesse afin que celui qui avait préparé à cette bienheureuse sa route terrestre la précédât également dans le lieu de sa sépulture. Dès que Madame Sainte Claire fut déposée en ce lieu, un grand concours de peuple vint tous les jours près de son tombeau. Ces gens louaient Dieu en disant : « — Elle est vraiment sainte et règne glorieusement dans le ciel avec les anges, cette vierge que Dieu fait tant honorer ici-bas par les hommes. Prie le Seigneur pour nous, toi la première des Pauvres Dames, qui attiras toutes les autres à la pénitence ! Toi qui conduisis à Dieu d'innombrables âmes! » Après la mort de leur sainte Mère, les Pauvres Dames demeurèrent dans une amère douleur en attendant les divines consolations qu'elle leur avait promises. Et voici que bientôt la sainteté de la glorieuse vierge se mita resplendir en de nombreux miracles. Grâce à son intercession, les fièvres tombaient, les démons s'enfuyaient des possédés, les malades guérissaient, les aveugles voyaient, les fous retrouvaient la raison. On obtint même, par elle, la cessation du fléau des loups que Dieu avait suscité en ces temps-là pour châtier les hommes. Quatre-vingt-dix-sept jours après la mort de sainte Claire, sa sœur Agnès, Abbesse du monastère de Monticelli, fut appelée aux célestes noces avec l'agneau immaculé Jésus-Christ. Elles sont maintenant filles de Sion, toutes deux, celles qui étaient sœurs ici-bas, et elles règnent au paradis où elles goûtent la douceur de Dieu pour l'éternité. Agnès est donc dans la joie que Claire lui avait promise avant de mourir. De même que madame sainte Claire s'était engagée la première en la voie de pénitence et y avait entraîné Agnès, ainsi s'en alla Agnès à sa suite, de cette mortelle vie pleine de douleurs, dans la lumière éternelle où elle jouit de Jésus-Christ Notre-Seigneur qui vit et règne avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.


Ici finit la légende de l'angélique Vierge, Madame Sainte Claire.

Suite



26/03/2009
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