Spiritualité Chrétienne

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Sainte Thècle 2 SUITE

Les actes de Paul et de Thècle, suite

Paul entendant la voix de la vierge fut soulevé de terre comme par l'action d'une machine, et tout ému d'allégresse et de surprise, il dit : " Seigneur, il serait bien difficile de te rendre dignes actions de grâces pour les bienfaits que tu nous accordes. Quelles expressions pourraient rendre ta bonté, ta douceur, ta puissance, ta sagesse ? qui pourrait dire de quelles façon tu protèges et tu diriges toutes les choses que tu as créées, étendant ta providence sur tout ce qui nous touche ? Je te rends grâces, autant que le permettent les facultés humaines, de ce que tu as préservé ta servante Thècle d'une manière aussi merveilleuse et aussi inespérée ; tu n'as pas voulu que mes fatigues et mes souffrances demeurassent privées de fruit. Les afflictions, les chaînes, les coups que j'ai eu à supporter, l'amènent près de toi comme disciple, comme martyre, comme évangéliste future. C'est par un effet de ta volonté bienveillante que cet épi de virginité a fleuri, il produira un nombre infini d'autres vierges. Ce grain si noble et si excellent est vraiment fertile, et il est digne de ton grenier ".

Paul ayant parlé de la sorte, Onésiphore, ses esclaves et Thècle furent remplis de joie, et ils se livrèrent tous à une entière allégresse spirituelle. Ils prirent ensuite la nourriture qui leur était nécessaire, et Thècle s'adressa à Paul en ces termes :

" J'ai été conservée par ton entremise, et mise en mesure de recevoir la foi et de vivre pour Jésus-Christ, mais je ne regarde pas comme sûr de me séparer de toi et d'habiter cette ville où règnent une impiété et une audace dont tu as été le témoin. J'ai donc le dessein de t'accompagner, m'ayant fait couper les cheveux, et sous un déguisement qui cachera, je pense, ce qu'il pourrait y avoir de beauté en moi, et qui trompera ceux qui voudraient nous observer ". – " Je le voudrais ", répondit Paul, " mais je crains l'époque où nous vivons, et je te crains surtout, car notre époque est remplie d'immoralité, et toi, tu es fort belle et tu es dans un âge bien tendre. Une guerre redoutable serait à supporter, d'autant plus que, par suite de la faiblesse naturelle à ton sexe, tu pourrais te repentir de ce que tu aurais entrepris, et regretter d'avoir renoncé au genre de vie qui s'ouvrait devant toi " ". – " Ne crains point ", répliqua Thècle, " que pareille choses arrive. Dieu, qui m'a assistée sur le bûcher, m'accordera aussi son secours dans d'autres périls ; si le démon nous tend de plus en plus des embûches, tu me fourniras, mon maître, pour lui résister, les ressources que Jésus-Christ met à notre dispositions ; munie de pareilles armes, je ne craindrai rien, je ne m'effrayerai de rien, je serai supérieure à toute tentation et à toute attaque de la part de l'ennemi. Donne-moi seulement, je te le demande, le signe de Jésus-Christ ". – " Que ce qui est décidé à ton égard s'accomplisse ", répondit Paul ; " tu seras la compagne de mon voyage, et, après avoir attendu un peu de temps, tu recevras la grâce du saint baptême, qui est, pour ceux qui croient en Jésus-Christ et qui mettent en lui leur confiance, une source inépuisable de salut et de constance, ainsi qu'un appui inexpugnable ". Paul ayant ainsi parlé et ayant renvoyé à la ville Onésiphore et ses esclaves, se mit en route, et ayant quitté Iconium, accompagné de Thècle, il arriva à Antioche, ville très belle et capitale de la Syrie ; il advint alors ce que l'Apôtre avait prévu, car à peine étaient-ils aux portes de la ville que la beauté de Thècle se montra aux yeux de ceux qu'ils rencontrèrent et agit sur eux comme la foudre ; un nommé Alexandre l'ayant vue fut saisi d'une passion tellement violente que ne pouvant la réprimer, ni la contenir un moment, il se jeta sur la vierge, pareil à un chien enragé ou à un homme tourmenté par un esprit malin. Cet Alexandre était Syrien de nation, noble et riche, et il jouissait à Antioche d'une autorité absolue, ne se refusant rien de ce qui pouvait concourir à ses plaisirs et à leur satisfaction. Le peuple d'Antioche est inconstant et variable, très ami des voluptés, des spectacles et de tout ce qui peut séduire les yeux, très adonné à la vaine gloire. Alexandre ayant jeté sur Thècle des regards de convoitise, s'adressa à Paul qu'il regardait comme le maître de cette vierge, et ne souffrant aucun retard, n'observant nulle bienséance, il lui adressa de vives prières et lui fit de grandes promesses. Trompé dans son attente, car Paul niait avoir aucun pouvoir sur Thècle, il voulut faire violence à la jeune fille et il la saisit avec fureur, mais elle se mit à crier : " O crime, ô tyrannie sans frein, ô dérèglement honteux et méconnaissant toute pudeur ! Je me suis réfugiée en cette ville, comme dans un port et comme le séjour de la tempérance, et j'y trouve des passions déchaînées. Quoique je sois étrangère et inconnue, je ne suis point sans patrie ou d'une race obscure. Je suis d'Iconium, ma famille est illustre, ma fortune considérable ; renonçant au mariage et à mon fiancé Thamyris, par amour pour la chasteté et la continence, afin de servir Jésus-Christ sans nul obstacle, j'ai été exilée de ma ville natale. Je ne suis pas, comme tu le penses, une vagabonde livrée à des amours honteux et dignes de toi, faisant trafic de ma beauté et me livrant à l'inconduite ; il n'en est rien, et je ne ferai jamais une pareille injure à Dieu, mon protecteur ; je n'oublierai jamais les promesses que je lui ai faites, et les engagements que j'ai contractés avec lui par le moyen de Paul. Ne fais donc pas violence à une étrangère, à la servante de Dieu ". Malgré les cris, Alexandre s'efforçait d'user de violence avec elle ; alors la vierge, montrant une résolution supérieure à celle d'une femme, l'attaque à son tour ; elle déchire sa chlamyde, ses vêtements superbe et splendides ; elle lui arrache la couronne d'or d'un travail magnifique qu'il avait sur la tête ; elle en forme un trophée aux yeux de tous. L'église consacrée à la vierge en ce même lieu en conserve l'image et proclame cette victoire, et tout homme qui s'en approche se souvient aussitôt de ce qui s'est passé et pense à Thècle victorieuse et à Alexandre vaincu.

Alexandre, irrité de l'outrage qu'il avait subi et déçu dans son espoir, était livré à deux passions contraires, l'amour et la haine, et il demeurait dans l'hésitation, entraîné tantôt par l'une, tantôt par l'autre. Enfin, accourant vers le tribunal, il demande que Thècle soit jugée, encore plus courroucé de voir ses projets impurs déjoués qu'irrité d'avoir été vaincu par une femme. La fermeté indomptable et le courage de la vierge augmentaient la haine de l'ennemi qu'elle avait bravé et qu'elle avait traité d'une façon outrageante. Thècle, amenée pour être jugée, se réjouissait, voyant dans ce qu'elle avait à souffrir une victoire nouvelle et une continuation des combats de son martyre. Craignant qu'Alexandre ne vînt attenter à sa pudicité lorsqu'elle serait en prison et sans secours, elle demanda uniquement au juge, non d'être épargnée sous le rapport des tourments qui pouvaient lui être infligés, mais seulement que sa chasteté fût préservée pure et sans tache. Elle méprisait entièrement le danger, mais elle avait la plus vive sollicitude pour la conservation de sa virginité.

Il advint par un effet de la providence divine que parmi les femmes qui étaient présentes (car la renommée qui s'était attachée au nom de Thècle en avait attiré un grand nombre), il s'en trouva une, nommée Tryphène, illustre par sa parenté avec la race royale, possédant de grandes richesses et s'appliquant avec le plus grand zèle à la vertu et à l'honnêteté des mœurs ; elle demanda et obtint que Thècle lui fût remise. Elle agissait ainsi, partie par commisération pour la vierge qu'elle voyait traitée d'une manière si tyrannique et si injuste à cause de sa chasteté, partie parce qu'elle comptait trouver en elle une compagne qui la dédommageât de la perte de sa fille, nommée Falconilla et morte récemment.

Le lendemain, Thècle fut, à la demande d'Alexandre, condamnée à être livrée aux bêtes : Tryphène ne put empêcher que ce supplice ne fût appliqué à celle qu'elle voulait défendre. Il survint alors une chose digne d'admiration et où il faut voir un miracle éclatant. Une lionne des plus féroce, déchaînée contre Thècle, perdit aussitôt la cruauté de sa race, et tout comme si elle avait été nourrie avec la vierge, elle s'assit à ses pieds, la caressant de sa queue et donnant les signes de soumission et d'attachement ordinaires chez un chien. La ville entière fut frappée de stupeur, et les assistants ne pouvaient, à cause de leur étonnement, prononcer une seule parole. Les femmes ne tardèrent pas à rompre le silence et à élever la voix contre les traitements qu'on faisait subir à Thècle, non qu'elles la regardassent comme martyre, mais parce qu'elles avaient pour elle les sentiments de piété et de sympathie dus à une personne de leur sexe qui était punie, contre toute justice, pour avoir voulu conserver sa chasteté. Les cris des femmes ayant cessé et les bêtes féroces ne faisant aucun mal à la vierge, Tryphène, tout émue d'un pareil miracle, ramena Thècle en sa maison. Le soir étant venu, Tryphène allait se livrer au sommeil, quand Falconilla lui apparut et s'adressa à son mère en ces termes : " Renonce à ce deuil profond auquel tu te livres à cause de moi, ne verse pas des larmes inutiles et ne déchire pas ton âme en t'abandonnait ainsi à la douleur ; c'est à quoi je t'exhorte, ma mère. Ton affliction ne me soulagera en rien et elle te fera périr. Mais prie pour que Thècle habite avec toi ; elle te tiendra lieu de fille à ma place, et elle invoquera Dieu pour que je puisse obtenir sa miséricorde et échapper au séjour des hommes injustes ".

Falconilla, ayant ainsi parlé, parut s'envoler ; aussitôt Tryphène sortit de son lit, pleine de joie et versant des larmes en même temps (selon qu'elle pensait à la fille qu'elle avait perdue ou à ce qui lui avait été révélé au sujet de Thècle) ; elle appela la vierge, qui couchait dans la même chambre qu'elle et elle lui dit : " Ma fille, chère enfant que Dieu m'a donnée, c'est le Seigneur qui t'a conduite ici pour te jeter dans mes bras, afin que tu me consoles de tous mes malheurs et que tu réconcilies avec Jésus-Christ l'âme de ma fille Falconilla ; ce qui lui aura manqué sous le rapport de la foi, tu y suppléeras par ton intercession ; va et prie le roi Jésus-Christ d'accorder à ma fille, par faveur pour toi, le repos et la vie éternelle. C'est ce qu'atteste Falconilla elle-même qui m'a apparu cette nuit ".

Tryphène ayant parlé de la sorte, la vierge, toujours prête à supplier le Seigneur, éleva vers le ciel ses mains saintes et pures et prononça la prière suivante : " Jésus-Christ, roi du ciel, de tout ce qu'il y a dans les cieux et au delà des cieux, Fils du Père suprême et tout-puissant, qui m'as accordé la grâce de croire en toi, qui as allumé pour moi le flambeau de la vérité et qui m'as jugée digne de souffrir pour toi, accorde à ta servante Tryphène l'accomplissement des vִvœux qu'elle forme pour sa fille ; fais que son âme soit comprise dans le nombre des âmes de ceux qui ont jadis cru en toi, et qu'elle jouisse des délices du paradis. Seigneur, rends à Tryphène tout le bien qu'elle m'a fait. Tu sais qu'elle a été la gardienne de ma virginité ; c'est elle, après Paul, qui m'as assistée, elle m'a arrachée à la fureur insensée d'Alexandre, elle m'a réchauffée dans son sein après le supplice du cirque ; quoiqu'elle soit reine, revêtue de ton amour et de ta crainte, elle s'est abaissée vers moi avec bienveillance. En retour de tous ces bienfaits, elle demande, elle désire que sa fille unique et chérie obtienne quelque repos ".

Thècle ayant prononcé de pareilles prières, Tryphène se livra à une douleur telle qu'elle n'en avait jamais éprouvé depuis la perte de sa fille, car elle déplorait le sort de Thècle qui, douée d'une si grande beauté et de tous les avantages de l'esprit, devait périr si cruellement dans un âge encore tendre.

Alexandre vint chercher la vierge pour la conduire à l'amphithéâtre, déjà plein d'un peuple immense qui s'agitait en tumulte et se plaignait du retard. " Le gouverneur ", dit-il, " est assis et le peuple s'impatiente ; il faut qu'elle combatte les bêtes féroces ". Tryphène accablée de douleur, s'écria : " O malheureuse que je suis ! que de calamités de plus en plus cruelles se succèdent pour m'accabler ! je reste seule et privée de secours, livrée à la viduité, sans enfants, sans famille, pressée de toute part par les angoisses. J'ai toutefois une ressource au milieu des infortunes qui m'entourent et semblent ne me laisser aucune issue. Je m'adresserai au Dieu et au Sauveur de Thècle. O Seigneur, elle m'a annoncé ta puissance, elle m'a ouvert la voie véritable et droite de tes préceptes et de la piété ; manifeste-toi aujourd'hui à ta servante Thècle, assiste-la dans ses dangers, montre avec éclat que tu la couvres de ta protection ".

Tryphène parlait de la sorte lorsque survinrent des soldats envoyés par le gouverneur avec l'ordre d'amener Thècle par la force. Tryphène hors d'état de leur résister, ne pouvait que céder à la violence, mais prenant la main de la vierge, elle l'accompagna, la pleurant comme si elle était déjà morte, remplissant l'air de ses cris de douleur et disant : " O malice des démons ! que de calamités elle fait tomber sur moi ! J'ai perdu une fille que j'aimais, et voici que j'accompagne à la mort celle qui me tenait lieu de mon enfant. J'ai vu mettre Falconilla au tombeau, je verrai Thècle toute vivante déchirée par les bêtes, quoiqu'elle n'ait rien fait de digne du supplice et parce qu'elle a voulu préserver sa chasteté et conserver la pureté de son corps et de son âme. O tyrannie affreuse ! ô ville d'Antioche, comment peux-tu souffrir un pareil forfait ? "

Thècle, émue de ces paroles, ne put s'empêcher de ressentir une vive douleur et versant un torrent de larmes, elle s'adressa à Dieu en ces termes : " Seigneur, mon Dieu et mon protecteur , j'ai mis en toi toute ma confiance ; c'est pour toi que j'ai quitté ma patrie, que j'ai repoussé ma mère, que je me suis refusée au mariage ; jette les yeux sur moi et envisage ce qu'on tente contre moi ; arrache-moi à ces bêtes redoutables, et de même que déjà tu m'as préservée du feu, récompense les peines que ta servante Tryphène s'est données pour moi. Tu voix qu'elle se consacre à toi ; elle conserve ma virginité, elle s'exposer pour moi aux injures et aux mauvais traitements. C'est à sa commisération et à son secours que je dois d'avoir préservé ma pureté, d'avoir surmonté la rage qui animait Alexandre contre moi et d'arriver au combat, ayant sauvé ma virginité qui t'est chère, ne m'inquiétant pas de la férocité des bêtes, mais ayant trouvé dans le ciel un protecteur en toi, et sur la terre une amie dans Tryphène. Qu'au milieu de ces flots agités, ta providence m'accorde un port qui me serve de refuge.

La vierge ayant fini son oraison, un grand tumulte se faisait entendre au loin par les cris que poussaient les bêtes féroces, par les clameurs du peuple et par les vociférations des femmes qui se trouvaient au cirque et disputaient entre elles au sujet de l'arrêt rendu contre Thècle ; celles à qui l'inconduite était familière se réjouissaient du mal projeté contre la vierge, tandis que celles qui aimaient la pureté et l'honnêteté du cִcœur se livraient à l'affliction et s'attristaient comme si un malheur public avait frappé la cité ; elles réprouvaient avec force la barbarie qu'on déployait contre une vierge aussi pure, et il y en avait qui étaient si attendries qu'elles auraient voulu pouvoir mourir avec Thècle.

Au milieu de l'attente universelle et des regards attirés vers un spectacle aussi inusités, Thècle fut introduite, arrachée de force aux bras de Tryphène et dépouillée de ses vêtements, afin que les lions éprouvassent contre elle une irritation encore plus forte, car les corps d'une grande beauté ont cela de particulier qu'ils attirent sur eux d'une façon particulière les regards des bêtes sauvages et qu'ils excitent leur fureur. On lâcha alors contre elle derechef une lionne dont l'aspect fit que le théâtre fut rempli de clameurs et de larmes ; cette lionne s'élança d'abord avec rage, mais à mesure qu'elle s'approchait de la vierge, sa colère s'apaisait, et se couchant à ses pieds, sans lui faire aucun mal, elle la défendait contre les autres animaux. Elle mit en pièces une ourse furieuses qui voulait se jeter sur Thècle ; elle combattit avec acharnement un lion qui voulait se précipiter sur la vierge, et ils périrent ensemble. Les spectateurs furent saisis d'une vive douleurs en voyant emporter le cadavre de la lionne, et ils regardaient ses combats avec les autres animaux comme un miracle encore plus grand que la douceur qu'elle avait montrée à l'égard de Thècle.

Le proconsul, irrité de ce que Thècle avait ainsi été préservée, fit lâcher contre elle un grand nombre de bêtes. La vierge, ne se préoccupant pas de leurs hurlements et de leur fureur, priait ainsi en son cִcœur : " Je te rends de grandes actions de grâces, Seigneur Jésus-Christ, de ce que tu as ordonné à mon égard ; tu m'as conduite à la lumière de la foi, par l'entremise de Paul, lorsque j'étais encore dans la retraite de la maison maternelle, occupée à des ouvrages de femme et destinée à avoir Thamyris pour époux ; tu as voulu que je souffrisse pour toi des fatigues et des tourments ; tu m'as livrée en spectacle au peuple, tout en veillant sur mon salut et en me fournissant l'occasion de te témoigner ma foi ; tu m'as jugée digne d'éprouver pour toi des supplices et des afflictions. Mais les périls augmentent ; la rage de mes ennemis s'accroît ; soutiens, Seigneur, la faiblesse de la nature ; ne permets pas que je me décourage dans les combats que j'ai à traverser ; ne souffre point que je perde la couronne à la quelle j'aspire et que je sois exclue de ton royaume ; accorde-moi le baptême du martyre ; délivre-moi ainsi des tentatives des persécuteurs et mets-moi à l'abri de leur fureur ".Ayant ainsi parlé, la vierge regardé autour d'elle et vit un bassin rempli d'eau où nageaient des phoques et des bêtes marines ennemies de l'homme ; elle s'adressa à Jésus-Christ et dit : "

Seigneur, je suis baptisée en ton nom en ce dernier jour ", et, brûlante du désir de donner sa vie en mourant pour Jésus-Christ, elle s'élança en cette eau. Le peuple poussa de grands cris en voyant une chose aussi effrayante. Mais le Seigneur n'abandonna point la martyre ; un feu céleste l'entoura, voilant son corps, et les bêtes marines perdirent aussitôt toute leur férocité. Alexandre, restant sans crainte et sans honte, persistait dans sa colère et voulait faire venir d'autres animaux féroces, pensant dans sa colère impie qu'il pouvait vaincre Dieu qui est invincible ; mais les femmes qui étaient dans le cirque, émues de compassion à l'égard de Thècle, et agissant par une impulsion divine, jetèrent une grande quantité de parfums et d'onguents qui, tombant dans le feu, produisirent une vapeur qui mit en fuite une partie des bêtes et plongea les autres dans un sommeil profond, de sorte que Thècle resta seule et affranchie d'ennemis. Alexandre ne se découragea point cependant et il dit au gouverneur : " J'ai deux taureaux extrêmement sauvages et féroces ; si tu ordonnes que cette femme soit attachée à leurs corps, nous verrons bientôt la fin de son supplice ". Le gouverneur, quoiqu'à regret, en donna la permission, son visage témoignant le regret qu'il en éprouvait. Alexandre, voulant ajouter à la férocité des taureaux, fit appliquer contre eux des mèches enflammées ; mais il dépassa ainsi le but qu'il se proposait, car le feu fit périr les taureaux et consuma les liens qui attachaient Thècle, et elle n'éprouva aucun mal. Tryphène, accablée de douleur et d'inquiétude, n'avait pas attendu jusqu'alors ; on l'avait emportée hors du cirque privée de connaissance. Ce nouveau miracle remplit les habitants d'Antioche de stupeur et causa au juge une frayeur immense. Alexandre, étonné et épouvanté, tomba la face contre terre et adressa ces paroles au gouverneur :

" Je suis vaincu par cette femme et je ne sais si elle est une créature humaine, ou une déesse ou un mauvais génie ; en vain ai-je voulu déchaîner contre elle la fureur des animaux les plus féroces ; soit par ses prestiges, soit par une puissance surnaturelle, elle a dompté leur fureur. Qu'elle soit expulsée de notre ville, qu'elle aille ailleurs porter au loin les témoignages de son esprit audacieux et superbe. Une frayeur légitime s'est emparée de cette citée ; Tryphène est peut-être au moment de mourir. Si elle périt, César, dont elle est la parente, s'en vengera sur nous ; alors c'en est fait de moi, c'en est fait d'Antioche, et tu te trouveras aussi exposé aux périls les plus graves. Crois-moi, délivrons-nous de ce fléau et veillons à notre sûreté ".

Le gouverneur, ému de ce discours et se félicitant de ne pas avoir à prononcer une sentence aussi inique, fit venir Thècle et lui demanda qui elle était et par quel art elle avait dompté les bêtes féroces. Il pensait, suivant l'usage des hommes qui méconnaissent la puissance de Dieu, qu'elle avait recours à la magie, afin d'effectuer les miracles dont Dieu est l'auteur. Thècle lui répondit en ces termes :

" Je suis, comme tu vois, une femme d'un âge fort tendre, dépourvue d'amis ; mais j'ai pour me protéger et pour me défendre Dieu tout-puissant et son Fils unique, existant avec son Père avant tous les siècles, et qui, descendu sur la terre, a été annoncé par les prédications et par les ִœuvres d'un grand nombre de ses disciples et surtout de Paul, mon maître. C'est par l'assistance de Jésus-Christ en qui je crois que j'ai triomphé des désirs impurs d'Alexandre et que j'ai échappé à tous les animaux féroces déchaînés contre moi. Quiconque aura mis en lui une confiance sincère, recevra de lui des bienfaits semblables à ceux que j'ai obtenus, et même plus grands. C'est lui qui est le terme du salut, le fondement de la vie éternelle, le refuge de ceux qui sont battus de la tempête, le repos des affligés, l'appui de ceux qui sont dans le désespoir ; celui qui ne croira point en lui sera voué à la mort éternelle ".

La juge admirant la fermeté et la résolution de la vierge, touché également de la sagesse et de la gravité de ses paroles et ressentant pour elle de la vénération plutôt que de la commisération, ordonne de lui donner des vêtements convenables à son sexe et à son rang. Thècle s'en revêtit avec joie et dit : " Dieu qui m'a secourue lorsque j'étais livrée à la fureur des bêtes féroces m'a revêtue de l'éclat de sa lumière lorsque j'étais nue ; c'est lui qui m'a couverte de sa gloire lorsque j'étais dans un état rempli d'ignominie ; je lui demande qu'en retour de ce que tu fais pour moi, il t'accorde la grâce de la résurrection et d'être admis dans son royaume ; je le prie de te donner les biens éternels en échange des objets terrestres dont tu me gratifies ".

Le gouverneur s'adressa ensuite au peuple d'Antioche et lui tint ce discours : " Habitants d'Antioche, notre concitoyen Alexandre a accusé cette jeune fille de crimes qui ne sont nullement prouvés et qui ne paraissent pas véritables. Il n'est pas juste de juger de sa vie et de sa conduite d'après de pareilles accusations inspirées par la passion ; il faut plutôt nous en rapporter aux miracles dont nous avons tous été témoins et qui sont faits pour nous frapper d'admiration. Exposée aux bêtes les plus furieuses, elle n'a rien eu à éprouver de leur courroux ; n'est-ce pas une preuve que, du haut du ciel, un Dieu a combattu pour elle, la protégeant à cause de la pureté de ses mœurs et de sa vertu ? Vous l'avez vue avec stupeur et avec effroi étendre ses mains vers le ciel et arrêter ainsi les bêtes sauvages déchaînées contre elle et qui venaient tomber à ses pieds, la caresser et la garder. Un miracle aussi éclatant a été annoncé à la ville entière par les cris qui ont retenti dans le cirque. Il faut donc la reconnaître pour une personne pieuse, chaste et aimée de Dieu qui la protège par des merveilles éclatantes. Aie bon courage, ô vierge ; tu n'auras plus rien à souffrir parmi nous. Couverte de tes armes de diamant et impénétrables, tu es d'ailleurs à l'abri de tout ce qu'on pourrait tenter contre toi. Va où tu le désireras, et fais que ton Dieu nous soit propice et favorable ".

Le peuple, entendant ce discours, témoigna sa joie de grands cris, et des femmes, se hâtant de courir auprès de Tryphène, lui apportèrent la nouvelle que Thècle avait été préservée de la fureur des bêtes et qu'elle venait vers elle. Tryphène revint à la vie, en apprenant ces choses : elle regarda avec empressement, afin d'apercevoir Thècle ; et la voyant, elle la serra dans ses bras, l'embrassant et versant des larmes des joie, et elle lui parla en ces termes :

" Je me réjouie, ô ma fille, de te revoir saine et sauve auprès de moi, contre toute attente, et arrachée à tant de maux ; je m'en réjouis surtout, parce que je trouve ainsi la preuve de la vérité de tout ce que tu m'a s dit. La manière miraculeuse dont tu as échappé à ta mort me donne l'assurance que Falconilla, ma fille unique et bien-aimée, a obtenu par tes prières ce qui lui était nécessaire. Viens donc et sois l'héritière de tous mes biens ; tu m'as mise en possession des biens célestes, comment ne t'abandonnerais-je pas des biens terrestres et fragiles ? Viens et prends, à tous égards, la place de Falconilla ".

Tryphène ayant ainsi parlé, Thècle se mit à instruire les personne en grand nombre qui étaient rassemblées chez elle ; elle leur enseigna la foi en Jésus-Christ, et elle y amena tous les esclaves de Tryphène et beaucoup d'habitants d'Antioche, ainsi que des soldats. Mais au milieu de la joie qui régnait dans la maison de Tryphène la vierge était toujours inquiète et agitée au sujet de Paul, dont elle parlait sans cesse et dont elle désirait ardemment la présence. " Où est Paul ? " disait-elle ; " qui me rendra celui que Jésus-Christ m'a donné pour me conduire à la foi et qui m'a enseigné à régler ma vie selon les préceptes de Dieu ? " Malgré la gloire que lui avaient rapportée les miracles dont elle avait été l'objet, elle ne faisait pas moins de cas de son maître, mais elle avait de plus en plus de vénération pour celui qui l'avait unie à Jésus-Christ. Enfin, à force de s'informer et de demander des nouvelles au sujet de Paul, elle apprit qu'il était à Myrrhes, ville fort belle de la Lycie ; elle partit aussitôt d'Antioche, vêtue en homme, afin de cacher sa beauté sous ce déguisement. Car tout ce qu'elle avait souffert, en rendant de plus en plus éclatante la beauté de son âme, n'avait nullement altéré celle de son visage. Quoique Myrrhes soit à une grande distance d'Antioche par terre et par mer, elle y parvint bientôt, le désir qu'elle avait de revoir son maître l'empêchant, ainsi que les esclaves et les servantes de Tryphène qui l'accompagnaient, de ressentir les fatigues du voyage.

Etant entrée dans la ville, elle trouva bientôt Paul appliqué à ses travaux ordinaires, instruisant, prêchant et annonçant la foi aux fidèles qui étaient en grand nombre dans la Lycie, tant d'hommes que femmes. Quand elle parut, elle remplit tous les assistants d'une stupeur telle, qu'ils ne pouvaient parler, et Paul lui-même fut effrayé, car ce qu'il avait appris des maux que Thècle avait soufferts lui avait donné beaucoup d'inquiétude. Il la mena hors de la présence de ceux qui se trouvaient là, de crainte que quelques-uns d'entre eux ne fussent frappés de sa beauté et qu'il n'en résultât de graves dissentiments, et lui demandant ce qui s'était passé, il en entendit bientôt le récit exact. Il admira la fermeté et le courage de Thècle, il rendit grâces au Seigneur de l'appui qu'il lui avait donné ; il pria aussi pour Tryphène qui avait été d'un grand secours pour la vierge. Thècle, remplie de joie ; s'adressa ensuite à Paul dans les termes suivants :

" Je ne saurais, ô mon maître, exprimer convenablement tout ce que j'ai obtenu de toi. C'est toi qui m'as fait connaître Dieu, roi de toutes choses, et Jésus-Christ, son Fils unique, régnant avec le Père et créateur de toutes choses, et le Saint-Esprit régnant conjointement avec le Père et le Fils et sanctifiant toutes choses. C'est par toi que j'ai connu les mystères de la Trinité ineffable et adorable. C'est toi qui m'as enseigné le mystère de la naissance de Jésus-Christ, né d'une vierge restée vierge ; tu m'as appris sa Passion, sa mort, sa résurrection, son ascension au ciel, d'où il reviendra pour juger tous les hommes. C'est par toi que j'ai connu le bonheur éternel et sans fin du royaume céleste, ainsi que les peines de l'enfer qui n'auront pas de terme. C'est toi qui m'as enseigné la vertu du saint baptême et la grâce de la chasteté et de la virginité. C'est toi qui m'as révélé les avantages de la continence et de la résignation, les mérites du jeûne, de la prière et de l'aumône. C'est toi qui m'as dit quelles étaient les couronnes réservées à ceux qui combattent et qui souffrent pour Jésus-Christ. Enfin, pour me résumer en un mot, tu m'as enseigné quelles sont les récompenses promises à celui qui règle sa vie selon la loi de Jésus-Christ et quelles sont les palmes qui lui seront données. S'il te reste encore quelque chose à m'apprendre, daigne m'en faire part. Il est bientôt temps que je m'éloigne de toi et que je retourne à Iconium, ma patrie. Ne cesse point de prier pour moi, afin que je parcoure sans brocher la carrière de la piété jusqu'à son terme et que je parvienne ensuite au royaume céleste, me réunissant à Jésus-Christ mon roi et mon Époux, pour lequel j'ai souffert tout ce que j'ai eu à endurer jusqu'ici et pour lequel j'ai encore peut-être d'autres épreuves à traverser, d'autres combats à livrer, d'autres victoires à remporter. O mon maître, ne cesse jamais d'offrir à Dieu tes prières en faveur de ta fille, car tu m'as engendrée pour Jésus-Christ lorsque tu étais dans les fers ".

Paul lui répondit : " Tu as montré, ô vierge, une raison admirable ; la constance de ta foi a brillé en toutes choses, et tu as déjà achevé la course des travaux apostoliques ; rien ne te manque pour arriver à l'accomplissement du ministère apostolique et de la prédication de la parole divine. Va donc, enseigne la parole de Dieu, accomplis le cours de la prédication et viens me remplacer en partie dans mes travaux pour Jésus-Christ. Le Seigneur t'a choisie par mon entreprise pour que tu t'acquittes, toi aussi, des fonctions d'apôtres, et il t'a donné une énergie conforme aux préceptes de la religion chrétienne, et les dons que tu as reçus doivent grandement multiplier ".

Paul ayant ainsi parlé, la martyre remit à l'Apôtre, afin qu'il les distribuât aux pauvres, les trésors qu'elle avait reçus en don de Tryphène, une grande quantité d'argent et des vêtements fort précieux, et après avoir prié Paul de la recommander à Dieu, elle reprit le chemin d'Iconium. Etant arrivée dans cette ville, elle laissa de côté sa mère, ses parents et sa propre maison, et elle se rendit chez Onésiphore, stimulée par le souvenir et par l'amour du premier rayon de la foi qui l'avait illuminée en cette maison. Quand elle revit l'endroit où Paul se tenait assis pour enseigner, elle se prosterna et embrassa la terre en l'arrosant de ses larmes et elle prononça ces paroles :

" Seigneur, toi qui as bien voulu te révéler à moi en ce même lieu par suite de ta miséricorde à mon égard et qui m'as fait comprendre la doctrine de Paul, toi qui m'as jugée digne de combattre avec le feu, avec les chaînes et avec les bêtes féroces, toi qui as couvert de ta lumière mon corps dépouillé de vêtements, toi qui m'as accordé le bienfait du saint baptême, toi qui m'as fait la grâce de revoir Paul afin que je fusse derechef fortifiée par ses discours, toi qui, après mes longs voyages, m'as ramenée dans ma patrie et dans cette maison qui m'est si chère, accorde-moi, ainsi qu'à tous ceux qui sont ici, de ne rien faire à l'avenir qui ne soit agréable à toi et à ton Fils ; ne permets pas que je m'écarte jamais de la religion que tu m'as révélée et de la foi que nous devons soutenir, lors même que nous devrions combattre contre le feu, les bêtes féroces et tous les supplices inventés par nos persécuteurs ; donne-moi la force de supporter tout genre de tortures et de mort ; fais que je sois trouvée digne de souffrir pour toi et pour ton nom et d'avoir part ensuite aux délices du paradis et aux joies que tu réserves à ceux qui te sont chers ".

Après avoir parlé de la sorte, la vierge eut divers entretiens au sujet de la foi et de la règle de la vie chrétienne avec sa mère Théoclée. Thamyris était mort avant son retour, et elle se rendit ensuite à Séleucie. Cette ville est la capitale de l'Isaurie, et elle est située à l'entrée des montagnes du côté de l'Orient ; elle est près du fleuve Calydnus, qui, venant de l'intérieur du pays, arrose de vastes régions et traverse beaucoup de cités avant d'arriver jusqu'à celle. Thècle choisit pour sa demeure le sommet d'une montagne près de cette ville, ainsi qu'Élie et Jean-Baptiste avaient choisi pour leur résidence, l'un le Carmel et l'autre le désert ; elle s'opposa au démon Sarpédon qui s'était placé au milieu des flots toujours agités sur cette plage, et qui, par ses impostures et par ses faux oracles, avait éloigné les habitants de la foi ; elle en fit autant contre Minerve, gardienne des citadelles et présidant à la guerre, et dont l'image, munie de l'égide, était l'objet d'un culte de la part d'hommes ignorants et séduits.

Après qu'elle eut longtemps annoncé la parole de Jésus-Christ, enseignant les préceptes de la foi à un très grand nombre d'hommes et les enrôlant parmi la milice du Seigneur, après avoir accompli beaucoup de miracles (tels qu'en avaient faits Pierre à Antioche et à Rome, Paul à Athènes et chez toutes les nations, et Jean l'excellent théologien à Ephèse), elle ne mourut pas de la manière ordinaire (à ce que rapporte la renommée), mais elle entra toute vivante dans la terre qui, par un effet de la volonté de Dieu, s'ouvrit pour la recevoir à un endroit où a été construite la table sacrée de la liturgie, et qui est entouré de colonnes éclatantes d'argent. C'est de là que, comme du canal de sa bienveillance virginale, surgissent des sources de grâces et de bienfaits pour ceux qui l'implorent et qui y trouvent la guérison de leurs maux et de leurs infirmités, l'expulsion des démons et les secours dont ils ont besoin. Si Dieu le permet et si la bienheureuse Thècle nous seconde, nous raconterons dans un autre livre ces miracles si dignes d'admiration.

 

Les personnes intéressées par ce texte (pdf, 17 pages), peuvent m'en faire la demande par e-mail,

a franck.monvoisin@laposte.net

 



21/06/2008
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