Spiritualité Chrétienne

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Sainte Thècle 2

 Les Actes de Paul et de Thècle

Je vous invite à lire le texte, apocryphe, "de référence", sur Sainte Thècle, qui la fit connaître à travers les générations et qui fit que son culte fut si populaire. Il donne envie de la vénérer... Nous ne regarderons pas la valeur historique, mais uniquement la valeur spirituelle de ce texte et l'exemple de Foi et de courage que nous laisse Sainte Thècle...

Le bienheureux Paul fut d'abord Juif et persécuteur de la foi ; mais, ayant reçu le saint baptême, et ayant été élevé à la dignité d'apôtre, ainsi que saint Luc nous l'apprend, il se livra tout entier à l'apostolat. Parcourant le monde pour le salut, l'instruction et la vocation des gentils, il vint dans la ville d'Iconium, afin d'y prêcher aussi la vérité. C'est une ville de la Lycaonie, peut éloignée de l'Orient, mais se rapprochant davantage de l'Asie, et placée dans le pays des Pisides et des Phrygiens. L'Apôtre, s'étant arrêté dans cette ville, fut reçu avec beaucoup d'amitié par Onésiphore, qui lui accorda l'hospitalité la plus empressée, et il advint qu'il se trouva voisin de la vierge Thècle, non de son plein gré, ni par suite de quelque tentative faite en ce but, mais parce que l'Esprit-Saint l'y conduisit, afin que, par l'effet de ce voisinage, Paul transmît la foi à la vierge, et qu'il lui portât la lumière de la foi, lorsqu'elle était encore dans les ténèbres de l'erreur et de l'ignorance. Elle était d'une famille noble, et ses parents tenaient un rang fort distingué ; ses richesses et sa beauté la faisant remarquer partout ; déjà, parvenue à l'âge nubile, elle avait occasionné des querelle et des rixes parmi des jeunes gens riches qu'animait une rivalité ardente et le désir d'avoir pour épouse une femme aussi accomplie. Sa mère, Théoclée, la pressait de distinguer spécialement un nommé Thamyris, supérieur à tous les autres qui florissaient dans cette ville, et que sa fortune et ses belles qualités plaçaient dans un rang élevé ; l'époque de leurs noces avait même déjà été fixée, lorsque Paul vint loger chez Onésiphore, et un grand nombre de fidèles se réunissaient pour entendre sa parole.

Thècle s'approcha d'une fenêtre qui était ouverte, et elle entendit la prédication de l'Apôtre qu'elle écouta avec la plus grande avidité (Jésus-Christ le voulant ainsi, afin qu'elle fût captivée de la sorte), et elle resta à cette fenêtre, comme si elle était liée avec des chaînes de fer, écoutant Paul avec anxiété. Voici quels étaient les discours de l'Apôtre : " Vous qui vous êtes réunis pour m'entendre annoncer des choses nouvelles, et que le monde ignore, je vous exposerai une doctrine qui est nouvelle en effet, mais en même temps divine et salutaire ; je ne l'ai reçue de personne, si ce n'est du Verbe de Dieu qui, procréé de la forme et de la nature humaine, et descendu sur la terre, nous a transmis ces préceptes de la vie évangélique et céleste : Heureux est celui qui est le véritable contemplateur de la Divinité, et qui a conservé son âme pure, intègre et affranchie de tout trouble dans les maux auxquels la vie de l'homme est exposée ! heureux celui qui n'a point abandonné sa chair à d'impures voluptés, mais qui, se maintenant toujours en présence de Dieu, a accompli fidèlement ses devoirs ! heureux aussi celui qui, né sous l'empire de la loi commune, agit comme s'il n'était pas né, et qui mène une vie pure et exempte de toute souillure, employant toutes ses facultés, non à des choses déshonnêtes et contraires à la volonté de Dieu, mais à celles qui sont agréables au Seigneur, et conformes à l'honnêteté. Je dis qu'il est aussi très convenable et propre à conduire au bonheur dont je parle, que de se marier et d'entrer au lit nuptial (selon la volonté de Dieu) dans le but d'avoir des enfants qui puissent remplacer leurs parents. Encore plus heureux sont ceux qui, vivant dans la crainte et le respect du Seigneur, et se maintenant dans la pureté du corps et de l'âme, se consacrent à une virginité perpétuelle, imitant, sur la terre, la vie des anges ! Je regarde comme les plus heureux de tous ceux qui ont conservé, intact et entier, le don de l'innocence baptismale qu'ils ont reçu, et qui n'ont souillé par aucune tache, soit en actions, soit en paroles, la robe de Jésus-Christ, mais qui l'ont gardée, jusqu'à la fin, telle qu'ils l'avaient reçue. Je regarde surtout comme digne d'envie la condition de ceux qui, mettant leur soin à soulager la misère des pauvres et des mendiants, obtiennent du Seigneur une miséricorde égale à celle qu'ils manifestent. Pour tout cela, il faut avoir une foi et un amour pour Jésus-Christ, qui ne vacille pas et ne diminue point, mais qui reste stable et immuable. Celui qui tendra toujours à arriver au faîte de ces vertus, et qui ne se laissera pas détourner de la route du ciel, participera au règne, à la gloire et au repos du Seigneur ; il obtiendra les couronnes divines et les récompenses immortelles. Bienheureux celui, qui les obtiendra ! mais qu'il est à plaindre, celui qui n'en sera pas digne, et qui méritera au contraire les supplices de l'enfer ! "

Le bienheureux Paul parlait de la sorte aux citoyens qui s'étaient réunis ; il enflammait tous ses auditeurs, hommes et femmes, d'un désir ardent de se consacrer à la piété ; la foule accourait pour l'entendre, oubliant le boire et le manger, et négligeant les affaires publiques et privées, afin de s'adonner uniquement au plaisir d'entendre Paul. La vierge Thècle restait chez elle, comme attachée à sa fenêtre, mais la timidité de son âge, et l'usage qui imposait aux vierges la loi de ne point sortir au dehors, la retenaient, empêchant l'élan généreux de son esprit, et l'obligeant à rester chez elle, ce qu'elle supportait avec douleur et avec un vif regret. Elle ne pouvait voir Paul, et elle l'entendait avec difficulté, et elle ne pouvait être arrachée de la fenêtre, où elle enviait le sort de ceux qui étaient à même de contempler l'Apôtre, et de ne rien perdre de ses discours ; elle ne s'occupait plus de prendre de la nourriture ou de la boisson, et elle négligeait toute sa parure, ne songeant plus à se vêtir avec élégance, à répandre sur elle des parfums, et à disposer ses cheveux, comme c'est l'usage parmi les vierges. Ce fut, pour sa mère Théoclée un grand sujet de douleur et de craintes, lorsqu'elle vit sa fille oublier ainsi tous les agréments et tous les besoins de la vie, et s'attacher exclusivement à la parole d'un étranger.

Elle s'adressa aussitôt à Thamyris, pensant que lui seul pourrait fléchir la vierge qui lui avait été promise, et la ramener aux projets d'union qu'ils avaient conçus, et elle lui parla de la sorte :" La pudeur et les larmes m'enlèvent la parole, mon Thamyris, et je rougis avant de parler et de te dire les choses que j'ai à t'apprendre au sujet de ma fille. Écoute-moi cependant lorsque, bien malgré moi, je te raconterai les malheurs qui me frappent. Ta Thècle, l'objet de tous nos vִvœux, celle en qui nous avons mis notre espérance, nous abandonne et méprise sa mère ; elle ne songe plus à toi qui devais être son époux ; elle n'a plus de pensée que pour un étranger et pour un imposteur, un fourbe, qui loge à côté de notre demeure et qui la tient comme prisonnière, oubliant toutes ses occupations. Hâte-toi, Thamyris, arrache-la des mains de cet étranger, ramène-nous la, conserve à nos deux familles leur antique félicité ; empêche que nous ne devenions un sujet de raillerie et que nous ne fournissions l'occasion aux propos les plus méchants. Adresse-lui des paroles caressantes et tendres ; adoucis avec la flatterie, comme avec de l'huile, l'âcreté de son esprit ; un cœur endurci et exaspéré résiste à la force, mais il cède à l'aménité des représentations et à la bonté. Ramène-la à son ancienne vie, à la modestie et à la soumission qui conviennent aux jeunes filles et aux vierges ". Thamyris, entendant Théoclée s'exprimer ainsi et gémir, fut comme saisi de vertige ; sa vue se troubla, ses idées s'obscurcirent, lorsqu'il se vit ainsi passer d'une joie immense à une douleur extrême. Il s'approcha de la vierge d'un air triste et abattu, versant des larmes et pouvant à peine respirer à cause de son affliction, et il lui adressa ces paroles :

" Je ne sais comment je commencerai a te parler, ô vierge qui m'est si chère. Tu m'as jeté, ainsi que ta mère, dans le désespoir et dans le plus grand embarras. Tes actions s'écartent d'une manière funeste du caractère que nous te connaissions et de la bienséance que tu avais toujours observée ; je pense que c'est l'effet de l'impulsion de quelque génie malfaisant qui s'efforce de te détourner des pensées honnêtes et de détruire le bonheur dont jouissait ta famille, nous infligeant à tous une marque d'ignominie au lieu de la gloire qui s'attachait à notre nom. Reviens à ton Thamyris, car je suis à toi d'après la foi des promesses faites entre nous, quoique notre mariage ne soit pas accompli. Éloigne-toi de cette fenêtre ; ne prête plus les oreilles à ce vagabond étranger, tombé en cette ville, je ne sais par quel hasard fatal ; il ne faut pas qu'on puisse dire que la fille de Théoclée, femme des plus respectables, que la fiancée de Thamyris, si distinguée dans la ville, abandonne sa fortune, sa famille et, qui plus est, les principes de son éducation, afin de s'attacher à un étranger ; celle qui faisait l'ornement de la cité deviendrait ainsi un sujet de moquerie pour le peuple ; elle repousserait les prières de sa mère et les supplications de son fiancé pour se laisser séduire par les paroles trompeuses de ce vagabond et pour ne vouloir écouter que lui. Chère Thècle, ne t'expose pas à ces reproches et à ces calomnies ; n'écoute plus une voix insidieuse et mets ton honnêteté et ta renommée au-dessus d'un plaisir trompeur et blâmable. Quitte cette fenêtre, comme un endroit qui est indigne d'une vierge élevée convenablement et qui te fera tomber dans l'opprobre. Si tu regardes comme désagréable et fâcheux pour une vierge ce que je te dis, consens au mariage convenu entre nous et qui est l'objet de tous mes vœux ".

Thamyris s'efforça ainsi, par ces paroles et par beaucoup d'autres semblables, de faire impression sur Thècle, et Théoclée se joignant à lui, faisant de son mieux, pour amener sa fille aux mêmes sentiments ; elle lui montrait son sein qui l'avait nourrie et ses cheveux blancs, et elle la suppliait de ne pas la désoler en persévérant dans son entêtement. Mais la vierge, ne se rendant nullement à ce qu'ils disaient, restait assise, n'écoutant que la voix de Paul, et sans regarder Thamyris, sans prêter l'oreille aux représentations de sa mère, elle était absorbée dans son désir de connaître Jésus-Christ. Alors tous se livrèrent à l'affliction ; la maison fut remplie de cris et de tous les signes de la douleur, et Thamyris se précipita au dehors, se dirigeant chez Onésiphore afin d'approcher de Paul. Il s'arrêta cependant en rencontrant Demas et Hermogène qui n'étaient pas des hommes de mérite, quoiqu'ils affectassent une grande vertu, mais qui accompagnaient Paul, non qu'il ne sût pas ce qu'ils étaient en réalité, mais il les supportait auprès de lui par charité, espérant qu'ils deviendraient meilleurs. Thamyris leur demanda qui était Paul, d'où il venait et ce qu'il voulait faire. Ils virent sa colère et son animation (ce qui n'était pas difficile, car Thamyris était rempli de fureur), et, croyant avoir trouvé l'occasion de répandre le venin de la haine et de la jalousie qu'ils avaient jusqu'alors caché soigneusement, ils parlèrent à Thamyris de la sorte :

" O toi le plus distingué des hommes (et nous te donnons ce titre parce que nos yeux et nos oreilles nous montrent avec évidence qui tu es, le mérite se manifestant au grand jour tout aussi clairement que le vice), écoute une réponse véritable au sujet des choses sur lesquelles tu nous interroges. Nous ne savons pas quel est cet étranger dont tu parles, mais nous connaissons que c'est un imposteur qui erre sans avoir de résidence fixe, renversant ce qui est conforme aux règles ordinaires ; il s'attache par-dessus tout à détourner de la voie que la nature elle-même a tracée au genre humain, et qui consiste à perpétuer la race par le mariage ; il ne songe qu'à la détruire et à l'exterminer. Il travaille à renverser par des doctrines nouvelles et étrangers ce que la nature a institué ; il recommande le célibat et exalte la virginité. Il prêche et enseigne que le corps ensevelis et détruits ressusciteront, chose absurde et que nul n'a jamais enseignée, tandis que la véritable résurrection s'opère dans la nature elle-même et s'effectue chaque jour. Celle-ci veut que la chaîne des êtres se perpétue, les pères renaissant dans leurs enfants et les morts reparaissant dans les vivants ".

Demas et Hermogène ayant parlé de la sorte, Thamyris fut de plus en plus exaspéré, et pensant qu'il avait trouvé un moyen d'attaque contre saint Paul, il réprima pour un moment son courroux, et il les invita à venir prendre leur repas chez lui ; il leur donna ainsi un repas comme le prix des calomnie qu'ils avaient répandues contre Paul ; il attendit à peine que le soleil fût couché, et il courut attaquer Paul avec des gens du peuple et des malfaiteurs habitués à tout oser. Chacun de ceux qui le suivaient avait pris pour armes, soit les instruments de son travail habituel, soit le premier objet que la fureur avait offert à ses mains. Ils criaient à haute voix : " Qu'on le tue, qu'on le chasse, qu'on le mène devant le tribunal, cet imposteur criminel, inventeur de lois nouvelles et opposées à la nature ; il vient pour faire tomber sur les villes les plus grands fléaux ; il attaque et repousse le mariage établi dans l'intérêt de la chasteté et pour la procréation des enfants légitimes ; sous prétexte de vanter la virginité, il établit des lois qui favorisent l'impudicité ". Lorsqu'ils poussaient ces clameurs, beaucoup d'autres hommes, violents et audacieux, se joignirent à eux, s'emportant aussi contre Paul. Toute la ville était pleine de bruit, de tumulte, de gémissements, comme si elle avait été subitement envahie par des ennemis qui y auraient porté le ravage. Thamyris accourait vers le tribunal, menant de sa main Paul en jugement ; et, étant arrivé devant le gouverneur, il s'exprima en ces termes :

" Je regarde comme un effet de la bonté des dieux, et comme une preuve du succès qui t'accompagne, que cet homme pervers et impur, venu dans notre ville pour y porter le trouble, ait été découvert, et qu'il soit traité selon la rigueur des lois. Les fonctions de ta charge et le sentiment de la justice te font une obligation de soutenir l'empire établi, de veiller au maintien des lois, et de prévenir les périls qui peuvent menacer l'espèce humaine. J'expliquerai en pu de mots comment tu as à t'acquitter de cet office. Un homme est amené devant ton tribunal. Je n'ai pas à dire, qui il est, ni d'où il vient ; c'est un étranger, inconnu à la plupart d'entre nous, et recourant à l'artifice d'une feinte piété, il prêche une doctrine nouvelle et monstrueuse, fatale au genre humain entier ; il réprouve le mariage, qui est toutefois reconnu comme l'origine, la racine et la source de notre nature ; c'est de là qu'émanent les pères, les mères, les enfants, les familles, les villes, les bourgs, les champs ; c'est de là que viennent la navigation, l'agriculture et tous les arts de la terre, ainsi que le gouvernement, la république, les lois, la magistrature, les jugements, les armées ; c'est de là que découlent la philosophie, la rhétorique et toutes les sciences libérales ; et, ce qui est encore plus important, les temples, les rites sacrés, les sacrifices, les cérémonies, les mystères, les vœux, les supplications. Toutes ces choses et beaucoup d'autres que j'omets, afin de ne pas prolonger mon discours, sont accomplies par les hommes, et l'homme n'existe que par le mariage. Cet étranger, ainsi que je viens de le dire, réprouve le mariage, le calomnie, et s'efforce d'en détourner ses auditeurs, et on dit qu'il donne de grands éloges à une virginité que je ne saurais comment définir. J'ai entendu dire qu'il vantait le célibat, recommandant de s'abstenir d'une union légitime, et voulant que les hommes vécussent séparés des femmes, et les femmes éloignées des hommes. N'est-ce pas demander la suppression de toutes les familles, des nations, des villes, de l'agriculture, des arts, des études, et un mot de tout ce qu'il y a sur la terre ? N'est-ce pas recommander une solitude complète dans l'univers ? Si de pareils principes étaient inculqués à tous les hommes, le genre humain aurait bientôt cessé d'exister. J'ai brièvement indiqué ce qu'il a voulu faire ; il te reste, ô juge, à remplir ton devoir, en châtiant celui qui s'est rendu coupable des plus grands crimes. Pour nous, dont le plus grand des vִvœux est d'avoir une épouse, d'allumer les flambeaux de l'hyménée, et de laisser après nous des enfants et les enfants de nos enfants, viens à notre secours, et protège le mariage, la plus belle de toutes les choses, celle qui a fait que tu es venu en cette vie, et que tu as une famille. SI tu le fais, et si tu ne laisses pas cet étranger échapper au supplice qu'il mérite, tu verras après toi une postérité nombreuse et recommandable à tous égards, et tu auras des descendants dignes de t'avoir pour père et pour aïeul ".

Thamyris ayant parlé de la sorte, Demas, qui n'était pas loin de lui, prit la parole, et, d'une voix douce et rapide, il lui dit : " Tu t'es exprimé avec sagesse, gravité et justice à l'égard de ce Paul, mais tu as oublié, dans ton discours, une circonstance, et elle est fort grave ; c'est qu'il est chrétien, chose en contradiction complète avec les lois, et qui attire sur lui l'infliction immédiate des peines les plus sévères ".

Après que Demas se fut exprimé ainsi, le juge demanda à Paul qui il était, d'où il venait, et ce qu'il faisait. " Tu as entendu, dit-il, ce dont Thamyris t'accuse, qu'est-ce que tu as à répondre ? " Paul répliqua ainsi : " O proconsul, le meilleur des hommes ; je ne suis ni l'auteur ni l'inventeur de ma doctrine, contre laquelle ces hommes s'élèvent ; son véritable auteur, son instituteur et son docteur, c'est Dieu qui, ayant pitié du genre humain, et étant touché de ses calamités, m'a envoyé avec bien d'autres, comme le héraut de ses miséricordes, afin que nous arrachions et extirpions complètement le mal qui surabondait en nous par l'ignorance, l'erreur et l'imposture des temps anciens, et afin que nous puissions révéler et mettre en lumière les maux de l'idolâtrie cachés pendant le cours de tant d'années, en détruisant les mystères et les sacrifices des hommes et des animaux qui avaient longtemps abusé le genre humain égaré par des fables, et qui avaient rempli en tout sens le monde d'impiétés infinies et de crimes détestables, qu'il ne serait facile ni de compter ni d'énoncer.

" Les hommes, conduits par les fables et par les absurdités de l'idolâtrie et l'ignorance de Dieu, véritable créateur et directeur de toutes choses, se sont mis à adorer des démons de tout genre, terrestres, infernaux, turbulents, impurs, abominables, implacables, aimant les meurtres et les crimes, toujours altérés d'homicides, de fumée et de sang, ravageant comme la peste la terre entière qui est sous le soleil et l'agitant cruellement. Ils ont introduit les pratiques les plus infâmes et les plus horribles : car, sous le voile de ces fables, l'adultère, l'inceste, et la débauche la plus éhontée ont été célébrés par des honneurs divins et ont reçu un culte religieux. N'est-ce pas pour ce motif qu'on a célébré les amours de Mars et de Vénus, de Jupiter et de Junon, qu'on a Ganymède, le cygne et Léda, le taureau et Io ? Est-il nécessaire de rappeler que des bœufs, des brebis et même des chats, des milans et des crocodiles ont été placés au nombre des dieux ? N'a-t-on pas eu honte de déifier des hommes et de les transporter de la terre dans le ciel ? La multitude de ces dieux prétendus n'est-elle pas un sujet perpétuel d'étonnement ? C'est à cause de tous les maux produits par tant d'impiété que Dieu, comme je l'ai dit, a eu pitié de la nature humaine dont il était le créateur et l'auteur ; il nous a envoyés, nous, ses apôtres, revêtus de l'autorité de son Fils unique, pour parcourir l'univers entier, le purifiant de tous les maux et de toutes les abominations que je viens de te signaler et mettant à leur place la foi, la connaissance de Dieu, et la piété, qu'exprime et révèle par-dessus tout la très sainte et adorable Trinité du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, divinité incréée et d'une substance unique, éternelle, immuable, incomparable, inséparable, non circonscrite, au-dessus du temps, au-dessus du monde, ayant même honneur, même trône, même gloire, de laquelle dépendent toutes choses, de laquelle toutes choses dérivent, et dont rien n'est séparé. Nous avons ensuite reçu l'ordre de prêcher l'avènement du Verbe de Dieu auprès des hommes dans la chair, lui qui, étant Dieu et existant toujours avec le Père, est né dans la chair selon la loi commune de la nature humaine, mais il est né d'une vierge affranchie de toute union charnelle ; il est né, afin de conserver l'homme qu'il avait créé et qui était son œuvre, et afin de nous conduire aussi à la sévérité des mœurs et à la tempérance, en nous donnant les préceptes de la chasteté, de la virginité et de la continence sacrée. IL fallait ainsi que les hommes, attentifs à écouter la parole de Dieu, suivissent avec constance le chemin de la vertu qui mène à Dieu, agissant ainsi avec bonne volonté, et non comme malgré eux. Car jamais le Seigneur n'a eu recours à la violence où à la crainte pour conduire à la vertu. Les choses, pour êtres belles et honnêtes, ont besoin n'être volontaires et non d'être l'effet de la nécessité. Dieu a accordé le mariage à l'espèce humaine comme un remède et comme un secours, comme un préservatif contre l'incontinence, et comme une source que Dieu a formée pour perpétuer le genre humain dont il est le créateur ; elle est destinée au salut, à la conservation et à la prorogation de la vie de l'homme ; ils se remplacent les uns les autres et se succèdent sans que la race soit jamais éteinte, et il en sera ainsi jusqu'à ce que le temps de la consommation et de la résurrection vienne détruire la figure de ce monde et lui substituer un état plus parfait et une condition plus divine. Car il faut que ce qui est mortel se revête de l'immortalité ; il faut que ce qui est corruptible se revête de l'incorruptibilité, et il faut que nous retournions tous à notre patrie primitive dont Dieu est le créateur, c'est-à-dire au ciel. Voilà ce que je prêche, ce que j'enseigne, c'est en ce but que je parcours toutes les régions du monde ; c'est pourquoi je suis venu ici ; c'est pour cela qu'on peut m'accuser si l'on veut et me condamner. Je suis prêt à toute espèce de combat et à exposer ma vie pour la vérité ".

Paul ayant ainsi répliqué à Thamyris et excité parmi ses auditeurs une grande admiration, à cause de la clarté et de la résolution avec lesquelles il avait défendu la foi, le proconsul ne trouva en Paul rien qui fût digne de blâme, malgré le tumulte et les vociférations du peuple et malgré les inculpations de Thamyris ; il trouvait dans ce qu'avait dit l'Apôtre des choses qu'il approuvait et d'autres qui lui semblaient ridicules ; un pareil discours était pour lui quelque chose de nouveau et d'extraordinaire, et il voulait aussi écarter les difficultés et les colères suscitées à cause de Paul ; il ordonna ainsi qu'on le mît en prison, se réservant de l'entendre une autre fois.

Ces choses étant ainsi accomplies, et ce grand orage étant apaisé, la vierge Thècle qui était pleine d'inquiétude à l'égard de son maître et qui n'ignorait rien de ce qui s'était passé, car la renommée lui en avait promptement apporté la nouvelle, conçut et accomplit son projet avec plus de résolution qu'il n'y en a chez une jeune fille, avec plus de courage qu'il n'y en a chez une femme, avec plus de ferveur et de hardiesse qu'il n'y en a d'ordinaire chez une chrétienne. Se dépouillant de tous ses objets de parure qui étaient nombreux et d'un grand prix, elle se défait de ses colliers, de ses bracelets et des autres objets inventés sottement pour l'ornement de son sexe, et elle se procure en échange la vue de Paul. Le zèle de la piété l'avait portée à préméditer des tentatives audacieuses et à les exécuter ; ayant gagné un esclave auquel la garde la porte était confiée, et lui ayant donné des bracelets afin d'obtenir de lui qu'il se conformât à ses volontés, elle sort de sa maison, tremblante, le cœur palpitant et la couleur du visage changée ; elle tente une entreprise hardie et bien extraordinaire de la part d'une jeune fille, elle se rends à la prison, profitant pour cette visite clandestine des avantages que lui offrait le temps, car la nuit était noire, profonde et donnant beaucoup de sécurité aux larrons et aux fugitifs.

Ayant de même séduit, par un simple cadeau, le gardien de la prison, et s'étant fait ouvrir les portes sans qu'elles lui présentassent d'obstacles, elle entra et accourut vers Paul ; tous ceux qui étaient présents furent saisis d'effroi et remplis de consternation ; Paul lui-même fut épouvanté en voyant qu'elle avait fait ce qu'une jeune fille n'avait jamais osé, mais la foi qu'il avait en Jésus-Christ le soutint, et, appelant Thècle, il la fit asseoir auprès de lui, il l'entretint des choses divines et célestes dont elle avait besoin ; son discours était de nature à l'attacher à Jésus-Christ, et à le lui faire adopter pour époux ; il fut, à ce que je pense, dans les termes suivants:

" C'est à cause de toi, ô vierge, que je suis chargé de chaînes, comme tu le vois, ayant été accusé par ton fiancé Thamyris. J'en étais affligé, non assurément parce que j'étais détenu en prison (loin de moi l'idée de perdre jamais le souvenir de ce que j'ai souffert et de ce que je dois souffrir pour Jésus-Christ), mais parce que je craignais beaucoup de perdre le bénéfice de mes liens, et d'être forcé de quitter cette ville sans fruit et sans utilité, sans avoir pu gagner personne à Jésus-Christ ; mais voici que je t'ai vue, venant je ne sais d'où, et tu m'as délivré de toute cette crainte. Je vois maintenant une moisson qui surgit et qui me récompensera de ce que j'ai déjà éprouvé à cause de toi et de ce que j'éprouverai peut être encore ; c'est toi que je regarde comme cette moisson qui annonce déjà les épis mûrs et abondants de la piété et de la foi. L'étincelle d'abord faible et obscure de mes paroles t'a tellement enflammée que, méprisant ta mère, tes richesses, ta famille, ta patrie, et ton fiancé, illustre à plus d'un titre, tu as saisi la croix, te préparant à parcourir la carrière de l'Evangile ; quelle joie n'as-tu pas répandue dans le ciel sur les puissances célestes, et sur Jésus-Christ lui-même ? Quelle doit être la fureur du démon, qui, rempli d'audace, se regardait comme le dominateur féroce de la nature humaine, et qui se trouve bravé et vaincu par une jeune fille d'un âge aussi tendre que le tien ? Il ne te reste qu'une chose à faire : Ne te laisse, ma fille, abattre par aucune terreur ; que nulle fraude ne te fasse tomber dans l'erreur, que nul désir des choses terrestres ne vienne t'égarer ; que le feu, que le fer, que les bêtes féroces ne te détournent pas de confesser généreusement Jésus-Christ. C'est avec le courage d'un homme et non comme une femme que dois agir désormais ; après que tu te seras livrée au roi des cieux, ne redoute plus aucun tyran ; ne crains point le démon quoiqu'il multiplie autour de toi les épreuves, quoique du haut des nuées il te déclare la guerre, quoiqu'il s'arme contre toi de tous les instruments de l'impiété, de tous ses traits, de tous ses filets. Il tentera contre toi une infinité d'attaques, il emploiera contre toi les paroles, les actions, les promesses, les coups, les caresses, le feu, les bêtes féroces, les juges, le peuple, les bourreaux et les supplices. Mais s'il trouve chez toi une constance inébranlable et une force appuyée sur Jésus-Christ, aussitôt il fuira loin de toi, et s'échappant avec plus de rapidité que la parole, il te quittera encore plus vite que Job, dans lequel il fut obligé de reconnaître son vainqueur, quoiqu'il eût attaqué de mille manières.

" Prends courage, ma fille, et quoique je suis enfermé dans un cachot, je vais te faire le portrait de cet ennemi, afin que tu le reconnaisses facilement. Il paraît redoutable aux hommes, et il est en effet audacieux, impudent, téméraire, rempli de malice, ami de la discorde et de la guerre ; il change souvent de forme, et il est très prompt et très habile pour préparer toute espèce de fraude et de tromperie ; mais, d'un autre côté, il est timide, impuissance, sans force, et une simple menace suffit pour le chasser. S'il observe un homme négligent, mou, plus attaché à la vie qu'à Dieu, alors il l'attaque avec violence, et il n'y a aucun genre de fraude qu'il ne prépare contre lui ; il attaque soit par les voluptés, soit par les supplices, il fait tout pour arracher ce malheureux à l'espoir et à la foi, et pour le précipiter dans l'abîme, qui est son digne séjour. Mais s'il voit un homme ferme, doué d'une énergie réelle, adonné à des pensées sublimes et muni des armes de la foi, il emploie d'abord les flatteries et la caresses, il fait usage de l'imposture, en feignant la piété ; il le séduit peu à peu et sans bruit, l'égarant par ses prestiges, cherchant à le perdre par les plaisirs de la vie, et à le faire chuter de son état, afin de l'enlever à la piété après l'avoir privé de son courage. S'il voit que son adversaire ne cède en rien, ne fléchit nullement, et résiste avec intrépidité et fermeté, il l'attaque avec des armes de plus en plus puissantes, il cherche à l'effrayer par des apparitions de spectres et d'objets terribles, il tire le glaive, il allume le feu, il irrite les juges, il soulève le peuple, il arme les bourreaux, il excite les bêtes féroces. Si le fidèle soldat de Jésus-Christ résiste à toutes ces épreuves, s'il se montre prêt à souffrir la mort, alors le démon tombe en faiblesse, il se tait, il se décourage, il s'enfuit et il se reconnaît vaincu. Le martyr de Jésus-Christ est son vainqueur, et il est pour lui un juste sujet d'effroi. C'est contre un ennemi pareil que tu dois combattre, ma fille. Mais, comme je te l'ai dit, tu as pour roi, pour défenseur et pour époux Jésus-Christ ; ta résolution est digne de tout éloge ; marche au succès, triomphe et règne. Car tu régneras, je le sais bien, en dépit de toutes les machinations qui seront dressées contre toi, et tu l'emporteras en toutes choses sur l'ennemi du genre humain ; tu le vaincras non seulement par toi, mais encore par beaucoup d'autres, car tu instruiras un grand nombre de personnes, et tu seras conduite à ton Époux à l'exemple de Pierre, de Jean, et de tous ceux d'entre nous qui sommes apôtres, et j'ai la certitude que tu dois aussi être comprise dans ce nombre ".

Paul ayant dit dans sa prison ces choses d'autres semblables, et enseignant ainsi Thècle, qui écoutait volontiers ses leçons, voici que Thamyris vint de nouveau attaquer Paul avec encore plus de violence que la première fois, car il avait conçu contre l'Apôtre une fureur nouvelle, à cause de l'évasion de Thècle. Le jour étant venu et les rayons du soleil ayant commencé à briller, toutes les servantes de Thècle, qui avaient coutume de coucher devant sa chambre, attendaient que, selon son usage, leur maîtresse se levât, et qu'elle leur demandât ce dont elle avait besoin, comme les maîtresses le font d'ordinaire à l'égard de leurs servantes, et elles étaient prêtes à accomplir promptement ses ordres. Le soleil étant déjà fort au-dessus de l'horizon, Thècle n'avait point appelé et n'avait donné aucun ordre et les servantes se demandaient entre elles : " Qu'est-ce que cela signifie ? est-ce que notre maîtresse dort encore, ou bien lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux ? est-elle malade, ou bien la mort s'est-elle soudain emparée d'elle ? " Le temps s'écoulait, et ce retard n'annonçant rien de bon, elles entrèrent toutes à la fois dans la chambre, et ne trouvant pas la vierge, elles se mirent à pousser de grandes clameurs ; Théoclée, apprenant le motif de ce tumulte, tomba aussitôt privée de sentiment et de voix ; la ville fut immédiatement remplie d'agitation et de cris ; tous les habitants couraient de çà et de là, s'informant de ce qu'était devenue Thècle, et la cherchant, car sa disparition était regardée comme une calamité publique.

Tandis que cela se passait, Thècle était assise aux pieds de Paul, et d'un esprit ferme et intrépide elle jouissait de sa doctrine divine. Thamyris survint sur ces entrefaites, ayant appris par un des esclaves que Thècle était auprès de Paul. Il se précipita rempli de courroux qui allait jusqu'à l démence, car il regardait la vierge comme privée de sa raison, par suite des enchantements de Paul, et comme enlevée par lui à l'instar d'une proie. Elle s'était enfuie et elle se tenait aux pieds de Paul, comme enchaînée à lui, ce qui excitait parmi les spectateurs des soupçons dépourvus toutefois de tout fondement. Mais les témoins de ces choses ne connaissaient ni Paul ni Thècle, et ils ignoraient les motifs qui faisaient que la vierge se tînt ainsi aux pieds de l'Apôtre ; il l'entretenait de choses que les ignorants et les esprits prévenus pouvaient regarder comme absurdes et impures. Thamyris, voyant ainsi Thècle seule avec Paul, se mit à trembler comme un homme atteint de vertige, et il fut sur le point de perdre connaissance et même la vie, à cause de l'excès de sa douleur. Lorsque la fureur de l'amour et de la jalousie s'est emparée d'un cœur, elle conduit à une rage qui se montre sans détour et à un véritable délire. Faisant saisir Paul par ses esclaves et par les soldats qui l'accompagnaient, il le traîna au prétoire, ne négligeant rien contre lui de ce que peut suggérer la colère ou conseiller la jalousie. Cestillius (c'était le nom du proconsul) était disposé à épargner Paul, car il avait été ému de ses discours, et touché de la piété qui régnait en ce que disait l'Apôtre, mais il craignait Thamyris et ceux qui l'appuyaient de leurs vociférations, et qui demandaient contre Paul les châtiments les plus sévères, l'accusant d'avoir détourné de tous ses devoirs une vierge d'un rang distingué, et de l'avoir persuadée de se porter à des actions très honteuses et pleines d'ignominie, n'ayant plus nul souci de l'honnêteté Cestillius voulait donc condamner Paul à une flagellation peu fort et à être expulsé de la ville, pensant ainsi ne pas avoir à sévir plus rigoureusement contre lui. Thècle fut amenée en sa présence, suivie de sa mère, qui demandait à grands cris que Paul fût très rigoureusement puni à cause du crime qu'il avait commis. Tous les assistants furent saisis d'admiration à l'aspect de la vierge dont la beauté était extraordinaire ; le juge fut ému de compassion, et se mit à verser des larmes. Thècle restait ferme et intrépide, l'air élevé et grave, et nullement émue de ce qui se passait. Le proconsul lui parla en ces termes : " Je crois, ô vierge, qu'il ne te manque aucun des dons de la nature, aucun des ornements de l'âme ou du corps ; tu es douée des avantages les plus précieux, et chacun de ceux qui te voient, ainsi que moi le premier, peuvent facilement s'en convaincre. Je ne puis dire quels sont les motifs qui te portent à te refuser au mariage, chose belle, honnête et louée d'un accord unanime par les hommes et par les dieux. C'est elle qui peuple la terre d'hommes et de tous les autres êtres animés ; c'est elle qui remplit l'air d'oiseaux, et la mer des créatures auxquelles la nature a assigné les eaux pour demeure. C'est elle qui fait que des vivants se substituent à ceux que la mort vient frapper, de sorte que notre race demeure immortelle, des générations nouvelles venant remplacer celles qui ne sont plus. C'est par une union légitime que tes excès de la débauche sont repoussés, c'est ainsi que les liens de famille sont maintenus et que les biens se transmettent par héritage à ceux auxquelles ils doivent revenir. Pourquoi donc fuis-tu le mariage ? Ton père s'est choisi une compagne qu'il a honorée, et il a obtenu une fille d'une beauté éminente ; c'est le mariage qui a amené à la vie chacun de nous. Thamyris, ton fiancé, est beau et noble ; il n'est pas indigne que l'hyménée le joigne à toi. Il est d'une famille illustre ; ses richesses sont considérables, et nul n'a plus de pouvoir dans la ville que lui. Tu vois quel est son amour pour toi, combien il te préfère à toutes choses, qu'il n'a d'autre espoir que celui de s'unir à toi ; ne fais pas tort à lui et à toi, en repoussant un mariage heureux, qui vous donnera des descendants, ornements de votre patrie et de votre famille, et qui perpétueront, après votre mort, l'éclat de votre nom. Si ce vieillard étranger t'a tenu des discours, méprise-les comme étant des fables et des folies, ne partage pas ses extravagances, il n'appartient pas à ton âge de juger de pareils dogmes, attache-toi plutôt à tisser et aux travaux d'aiguille, ce sont les devoirs que la nature a imposés aux femmes. Écoute-moi ; renonce à une imposture frivole ; prends un parti plus sage ; unis-toi à Thamyris ; deviens pour nous tous un sujet de fête, de joie, d'hilarité. Je veux moi-même conduire la danse à tes noces ; je te remettrai, à toi et à ton époux, des couronnes dignes de tous les vœux, et je désire ardemment pouvoir de même prendre part aux fêtes qui accompagneront le mariage de vos enfants ".

Le proconsul s'efforçait ainsi, par des paroles douces et caressantes, de détourner Thècle du projet qu'elle avait conçu ; mais elle ne répondit pas un seul mot, jugeant qu'il n'était pas digne de l'honneur d'une femme et de la bienséance d'une vierge qu'elle fît entendre sa voix en public, et qu'elle parlât dans le théâtre en présence du peuple qui s'y était rassemblé. En effet, rien ne convient mieux aux femmes que le silence et la tranquillité. Ne faisant aucun réponse, elle demeura muette comme un agneau devant celui qui le tond, et elle ne se préoccupait pas de ce qu'elle pouvait répondre, mais elle tenait sa pensée fixée sur les tourments qu'elle serait appelée à supporter pour Jésus-Christ, montrant déjà sa patience et une constance imperturbable au milieu des contrariétés et des souffrances.

Cestillius voyant que Thècle était résolue à garder le silence, fut fort embarrassé sur ce qu'il devait faire ; le peuple admirait la fermeté de la jeune fille, et soudain Théoclée, extrêmement troublée, s'écria : " Qu'attends-tu, ô juge ? pourquoi diffères-tu de punir cette ennemie des lois et du mariage ? qu'elle périsse celle qui, repoussant une union légitime, mène la vie d'une femme sans mœurs et d'une misérable esclave ; celle qui refuse un époux que tout recommande, et qui s'attache à un vagabond étranger et à un imposteur ; celle qui est un sujet d'opprobre pour sa patrie, pour sa famille, pour sa race et pour moi surtout qui l'ai mise au monde au prix de tant de douleurs ".Théoclée s'étant exprimée ainsi avec beaucoup de véhémence, le proconsul fut ému ; il redoutait Thamyris qui était fort puissant, et qui était furieux de ce qu'on lui enlevait une fiancée d'une beauté aussi accomplie ; il regardait aussi avec méfiance les principes des Chrétiens, et il condamna Thècle à être brûlée. Ce qui advenait afin que la puissance de Jésus-Christ se manifestât, afin que le mérite de la martyre brillât avec éclat, et afin que le travail de Paul ne restât pas infructueux. Le bois ayant été apporté de tout côté, et la flamme s'élevant jusqu'aux cieux, la vierge reçut l'ordre de monter sur ce bûcher embrasé. Prête à le faire de grand cœur, elle regardait le feu avec joie et satisfaction, d'un visage exempt de trouble et plein d'allégresse, et voici que Jésus-Christ se montra à elle sous la forme de Paul, affermissant son courage, stimulant sa constance, et Thècle, croyant que c'était Paul qu'elle voyait sourit, et dit en elle-même : " Voici que Paul m'observe et me regarde, de peur que, perdant courage, et saisis de crainte, je ne confesse pas intrépidement ma foi en Jésus-Christ. Mais, mon cher Paul, je jure, par le Seigneur que tu m'as fait connaître, que je ne trahirai pas la cause de la religion, et que je ne serai pas pour ta doctrine un sujet de honte. Tiens-toi auprès de moi, mon maître, et invoque Jésus-Christ, afin qu'il rafraîchisse l'ardeur de ce feu par le souffle de son esprit, et qu'il soutienne par son secours la faiblesse de ma nature ". Ayant dit ces paroles, elle se fortifia par le signe de la croix, ou plutôt elle prit elle-même la figure de la croix, en croissant ses bras sur sa poitrine, et elle s'élança sur le bûcher, se livrant aux flammes avec autant d'intrépidité et de résolution que pourrait en mettre un homme qui s'exposerait aux rayons d'un soleil ardent. Le feu oubliant sa nature, et cédant à la puissance de la croix, servit de lit à la vierge, se reployant autour d'elle pour la dérober aux regards déshonnêtes. De même que Dieu avait apaisé les flammes pour les trois enfants jetés dans la fournaise à Babylone, de même il en préserva la vierge. La terre elle-même témoigna son mécontentement de l'injustice qu'on commettait à l'égard de Thècle, en faisant entendre un grand bruit. Une forte pluie tomba du ciel sans qu'aucun nuage se montrât. Dieu le voulait ainsi pour assister et honorer la martyre. Ensuite une grêle énorme, tombant avec cette pluie, écrasa un grand nombre d'habitants d'Iconium, les punissant de leur témérité à l'égard de Thècle et la délivrant du feu.

Tandis que ces choses se passaient, tous les habitants étant frappés de crainte et de consternation, et ceux qui s'étaient acharnés contre Thècle se repentant et faisant pénitence en pleurant amèrement, Paul s'était retiré hors de la ville, dans un sépulcre, avec Onésiphore ; et, inquiet de ce qui arriverait, il restait dans le jeûne et prosterné contre le pavé, invoquant Jésus-Christ en faveur de la vierge. Comme ils n'avaient avec eux ni vivres, ni boissons, car leur fuite avait été trop rapide pour qu'ils eussent pu emporter aucune provision, les enfants d'Onésiphore, tourmentés par la faim, demandèrent à Paul la permission de retourner à la ville dans le but de se procurer ce qui leur était nécessaire. Ayant obtenu cette autorisation et ayant pris un peu d'argent, ils partirent. De son côté, Thècle délivrée du feu, et fort inquiète au sujet de Paul, parcourait la ville, et elle rencontra les enfants d'Oniséphore, qui la reconnurent et la conduisirent à l'Apôtre ; elle le trouva prosterné et demandant à Dieu, en versant des larmes, ce qui était déjà accompli.

La martyre s'écria aussitôt : " O Dieu, roi et créateur de toutes choses, Père de ton Fils unique, adorable, je te rends, grâces d'avoir été préservée de la violence du feu, et de revoir Paul, mon maître et mon guide ; c'est lui qui m'a annoncé la puissance de votre empire, la grandeur de votre puissance, l'immutabilité de votre déité dans la Trinité, et l'existence unique et la même de sa puissance et de son égalité ; il m'a instruit du mystère de l'Incarnation de ton Fils unique et de l'efficacité de l'Esprit-Saint ; il t'a mise en possession du don salutaire et sincère de la foi, chemin de la vraie connaissance de Dieu, et gage de la rétribution du bonheur futur ".

Suite du texte

 



21/06/2008
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