Spiritualité Chrétienne

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Saint Thomas More 3 (2e partie)

 Saint Thomas More 3, suite

Les Lettres de Saint Thomas More


Première Lettre de Thomas More


A sa fille Mrs Margaret Roper, au commencement de sa captivité à la Tour. Vendredi 17 avril 1534, 25e année du règne de Henri VIII.


Lorsque je fus cité devant les Lords à Lambeth, on me fit entrer le premier, bien que master Doctor, vicaire de Croydon, fût arrivé avant moi ainsi que d'autres. Lorsqu'on me dit la raison pour laquelle on m'avait fait venir (j'en fus intérieurement quelque peu étonné, car ils n'avaient fait venir d'autres laïcs que moi), je demandai à voir le serment : ils me le montrèrent portant le grand sceau : je demandai alors à voir l'acte de succession qu'ils me donnèrent sur un rouleau imprimé. Après l'avoir lu tout bas, et après l'avoir comparé avec l'acte de succession, je leur ai expliqué que mon intention n'était pas d'imputer une faute soit à l'acte, soit à celui qui l'avait fait, ni au serment ni à ceux qui le prêtaient, ni de condamner la conscience de qui que ce soit. Mais quant à moi-même, en bonne foi, ma conscience en cette affaire m'a poussé de telle façon que, quoique je ne refusasse pas de prêter le serment pour la succession, cependant je ne pourrai pas prêter le serment que l'on me déférait sans mettre mon âme en danger de l'éternelle damnation. Et s'ils doutaient que ma conscience seule me fait refuser le serment, ou que je m'inspire de toute autre fantaisie, j'étais prêt à jurer le contraire. Que s'ils ne m'en croient pas, à quoi bon me déférer un autre serment ? Et s'ils croyaient que dans ce cas je jurerais la vérité, alors j'espérais que sur leur honneur ils ne me pousseraient pas à prêter le serment qu'ils me déféraient, ou qu'en le faisant j'agissais contre ma conscience. Le lord chancelier me répondit qu'ils étaient tous très tristes de m'entendre parler ainsi et de rue voir refuser je serment. Et ils dirent tous que sur leur foi j'étais le premier à le refuser, ce qui porterait Sa Majesté à me soupçonner beaucoup et à me témoigner une grande indignation. Et là-dessus ils me montrèrent le rôle contenant les noms des Lords et des membres des Communes qui avaient déjà prêté le serment et v avaient déjà apposé leurs signatures.


Mais malgré cela, lorsqu'ils virent que je refusais de prêter le serment sans blâmer ceux qui l'avaient prêté, ils m'ordonnèrent de descendre dans le jardin. Là-dessus je m'attardai dans la vieille chambre brûlée dont la fenêtre donne sur le jardin, ne voulant pas y descendre à cause de la chaleur. A ce moment je vis master Doctor Latimer arriver dans le jardin et s'y promener avec d'autres docteurs et chapelains de mylord de Cantorbéry. Il avait l'air très gai, car il riait et mettait ses bras autour du cou à un ou deux de ses compagnons si galamment que si t'eût été des femmes j'aurais cru qu'il était devenu libertin. Après cela, master Doctor Wilson sortit de chez les Lords : il passa à côté de moi avec deux gentilshommes ; il fut envoyé galamment tout droit à la Tour. Je ne sais pas à quelle heure mylord de Rochester fut cité devant eux. Mais pendant la nuit j'appris qu'il avait paru devant eux ; mais je n'ai jamais su où il avait passé la nuit et le temps qui suivit jusqu'à ce qu'il fût envoyé ici. J'appris aussi que master le curé de Croydon et tous les autres prêtres de Londres que l'on avait fait venir prêtèrent le serment.: ils étaient si bien vus du conseil qu'on ne les fit pas traîner ni faire queue dans l'antichambre à leurs risques et périls, comme c'est d'ordinaire le cas pour les solliciteurs ; mais on les fit passer rapidement, à leur grande satisfaction, si bien que le curé de Croydon, soit par joie, soit qu'il eût le gosier sec, ou encore pour bien montrer quod Ille notus erat pontifici, se rendit au buffet, à l'office, de Mylord, demanda à boire et but valde familiariter. Lorsqu'ils eurent fini leur parade et furent sortis, on me fit entrer de nouveau, on me dit alors quel grand nombre avait prêté le serment joyeusement et sans hésitation depuis ma retraite.


Là-dessus je ne blâmai personne, mais répondis pour moi-même comme la première fois. Alors, aussi bien que la première fois ils m'accusèrent d'un peu d'obstination de ce que comme la première fois, tout en refusant de prêter le serment, je ne voulus pas indiquer aucun point spécial qui offusquait ma conscience ni en exposer les causes. Je leur avais répondu à cela que je craignais que Sa Majesté, comme ils me l'avaient dit, ne conçût contre moi un assez grand déplaisir par le seul fait de mon refus de prêter le serment, et qu'en exposant et révélant les raisons de mon refus je ne ferais qu'exaspérer Sa Majesté de plus en plus, ce qu'en aucun cas je ne ferais, mais que je supporterais tout le danger et tout le mal qui pourraient m'arriver plutôt que de donner à Sa Majesté une nouvelle cause de déplaisir en dehors de celle à laquelle le cas du serment m'obligeait de pure nécessité. Néanmoins, lorsqu'on m'eut accusé à différentes reprises d'avoir refusé le serment et de ne pas avoir voulu exposer les raisons de mon refus, par entêtement et obstination, plutôt que d'être pris pour entêté je dis qu'avec la bienveillante permission de Sa Majesté ou plutôt son commandement, qui me serait un garant suffisant contre le déplaisir que ma déclaration pourrait lui causer et contre toute crainte que je pourrais avoir d'un quelconque de ses statuts, je serais heureux d'exposer par écrit les raisons de mon refus ; et de plus de jurer au commencement que si quelqu'un pouvait répondre à ces raisons de telle façon que je pusse croire ma conscience satisfaite, je prêterais ensuite le serment de tout mon coeur. A cela on me répondit que, alors même que le roi m'en donnerait la permission par lettres patentes, cela ne pourrait me servir contre le statut. Là-dessus je dis que si cependant j'avais ces lettres, je m'en remettrais pour le reste à mes risques et périls, à l'honneur de Sa Majesté. Et cependant je me disais à moi-même : si je ne puis déclarer les raisons de mon refus sans danger, alors les garder pour moi n'est pas obstination. Mylord de Cantorbéry, s'appuyant sur ce que j'avais dit que je ne condamnais pas la conscience de ceux qui avaient prêté le serment, me dit que manifestement je n'étais pas très sûr ni certain si oui ou non je pouvais prêter le serment légalement, mais que j'étais plutôt dans l'incertitude et le doute.


« Mais alors, dit Mylord, vous savez pour une chose certaine et sans doute que vous êtes obligé d'obéir à votre souverain seigneur, votre roi ; et par conséquent vous êtes obligé d'abandonner les doutes de votre conscience hésitante qui refuse de prêter le serment et de prendre ce qui est certain en obéissant à votre prince en prêtant le serment. » Or, en vérité, il me semblait bien que tout cela ne concluait pas ; mais l'argument me parut soudain si subtil, surtout avec l'autorité que lui donnait le noble prélat qui me le proposait, que je ne sus rien répondre, sinon que je pensais ne pouvoir agir de cette façon, parce que aux yeux de ma conscience c'était là un des cas où je ne pouvais obéir à mon prince, puisque, quelle que fût l'opinion des autres dont je ne voulais ni condamner ni juger la conscience ni les doctrines, ma conscience voyait la vérité de l'autre côté. Et dans cette affaire je ne m'étais pas décidé subitement ni légèrement, mais après de longs délais et un examen attentif de la cause. Et en vérité si cette raison concluait, nous avions une voie facile pour éviter toutes perplexités. Car dans n'importe quelle affaire où les docteurs seraient en doute, le commandement du roi donné au parti qui lui plairait dissiperait tous les doutes. Alors mylord de Westminster me dit que de quelque manière que ma conscience envisageât l'affaire, j'avais lieu de croire que mon opinion était fausse, puisque je voyais le grand conseil du royaume décider le contraire, et par conséquent que je devrais changer mon opinion. A cela je répondis que si j'étais tout seul de mon côté, et tout le Parlement de l'autre, j'aurais bien peur de m'appuyer sur ma seule opinion contre l'opinion de tant d'autres. Mais d'autre part si, dans certaines affaires pour lesquelles je refuse de prêter le serment, j'ai de mon côté, comme je crois l'avoir, un conseil aussi grand, plus grand même, je ne suis pas obligé de changer mon opinion pour me con-former à celle du conseil d'un seul royaume contre le conseil général de la chrétienté. Sur cela master secrétaire, comme s'il me protégeait tendrement, dit avec un gros juron qu'il aurait préféré voir son fils unique (qui en vérité est un bon jeune homme et qui, je l'espère, arrivera à de grands honneurs) perdre sa tête que de voir que j'avais ainsi refusé de prêter le serment. Car sûrement maintenant Sa Majesté concevrait contre moi de grands soupçons et penserait que l'affaire de la nonne de Kent était complotée sous ma direction.


Là-dessus je répondis que c'était tout le contraire et que la vérité était bien connue et que, quelque malheur qui pût m'arriver, je n'y pouvais rien faire sans mettre mon âme en danger. Alors le lord chancelier répéta devant moi mon refus au secrétaire, car c'était lui qui se rendait chez Sa Majesté. Et pendant qu'il le faisait Sa Seigneurie répéta de nouveau que je ne niais pas le droit de succession et que j'étais prêt à le jurer. A cela je répondis que sur ce point je serais heureux de voir le serment que l'on me déférerait écrit de telle manière qu'il fût conforme à ma conscience. Alors mylord dit : « Tenez, master secrétaire, notez aussi qu'il refuse également de prêter le serment de la succession, à moins de certaines modifications. » Vraiment, Mylord, dis-je, il n'en est rien ; mais je veux d'abord voir le serment rédigé de façon à me rendre compte moi-même que je ne serais pas obligé ni de me parjurer ni de jurer contre ma conscience. Sûrement je ne vois aucun péril à prêter le serment de la succession. Mais j'avais pensé et pense encore qu'il est raisonnable de faire bien attention à mon propre serment et d'être consulté aussi sur le choix des termes, et je n'ai jamais eu l'intention d'en jurer une partie et de m'engager au serment tout entier. Quoi qu'il en soit, mon Dieu, quant au serment tout entier, je n'en ai jamais détourné qui que ce soit : je n'ai jamais conseillé à peronne de refuser de le prêter, et je n'ai jamais mis et ne mettrai jamais de scrupules dans la tête de qui que ce soit, mais je laisse chacun à sa conscience. Et je pense en bonne foi qu'il serait raisonnable que chacun me laissât à la mienne.


Deuxième lettre


Pendant le mois d'août de l'an de N.-S. 1534 et de l'an vingt-sixième du règne du roi Henri VIII, lady Alice Alington (femme de sir Giles Alington, chevalier, et fille de la seconde et dernière femme de sir Thomas More) écrivit à mistress Roper la lettre suivante :


Soeur Roper, je me rends agréable à vous de tout coeur et vous suis reconnaissante pour tous vos bienfaits. La raison pour laquelle je vous écris en ce moment est de vous dire qu'à peine deux heures après mon retour, mylord le chancelier vint chasser un daim dans notre parc : mon mari fut très content de voir qu'il prenait ainsi plaisir à chasser chez nous. Lorsque la partie de plaisir fut terminée et qu'il eut tué son daim, il s'en alla coucher chez sir Thomas Barnston, où sur son invitation je fus le visiter le lendemain. Je ne pouvais refuser, car il me semblait que l'invitation était cordiale, et surtout parce que je voulais parler pour mon père. Lorsque je vis le moment opportun, j'ai prié sir Thomas Barnston, aussi humblement que je l'ai pu, de vouloir bien continuer d'être bon seigneur pour mon père (car j'ai entendu dire qu'il l'a été jusqu'ici). D'abord il me dit qu'il serait heureux de le traiter comme s'il était mon propre père, ce qui fut manifeste, dit-il, lorsqu'on lui imputa l'affaire de la nonne. Quant à l'autre affaire, il s'étonnait que mon père fût si obstiné dans son opinion personnelle pour une chose que tout le monde a adopté, sauf l'évêque aveugle et lui.


Et en bonne foi, dit Mylord, je suis heureux de savoir peu de choses, si ce n'est quelques fables d'Esope dont je vais vous conter une. Il y avait un pays dont tous les habitants étaient fous, sauf quelques-uns qui étaient sages. Ceux-ci par leur sagesse prévirent qu'une grande pluie allait venir qui rendrait fous tous ceux qui en seraient salis ou mouillés. S'en étant aperçus, ils se firent des caves souterraines où ils s'abritèrent jusqu'à ce que la pluie eût cessé. Ils sortirent alors en pensant pouvoir faire faire aux fous tout ce qu'ils voulaient et les gouverner comme ils l'entendaient. Mais les fous ne voulaient rien de tout cela, ils voulaient se gouverner eux-mêmes malgré toute la sagesse des autres. Lorsque les sages virent qu'ils ne pouvaient atteindre leur but, ils regrettèrent de ne pas avoir été à la pluie eux aussi, et de ne pas avoir sali leurs vêtements avec les autres. Après avoir raconté cette histoire, Mylord rit très gaiement : je lui dis alors que malgré sa joyeuse histoire je ne doutais pas qu'il ne serait un bon seigneur pour mon père lorsqu'il verrait l'occasion arriver. Il me dit : « Je voudrais voir votre père d'une conscience moins scrupuleuse. » Et alors il me raconta une autre fable d'un lion, d'un âne et d'un loup et de leurs confessions. D'abord le lion confessa qu'il avait dévoré toutes les bêtes qu'il avait rencontrées. Son confesseur lui donna l'absolution parce qu'il était roi et parce qu'il suivait sa nature en agissant ainsi. Le pauvre âne vint ensuite et dit qu'il n'avait pris qu'un brin de paille des souliers de son maître parce qu'il avait faim, et il croyait que son maître à cause de cela avait pris un refroidissement. Son confesseur ne pouvait absoudre une si grande faute, mais envoya l'âne à l'évêque.


Alors le loup vint faire sa confession : on lui avait formellement défendu de ne pas dépasser douze sous par repas. Mais après avoir suivi ce régime pendant quelque temps il eut grand'faim, tellement qu'un jour voyant une vache et un veau passer près de lui il se dit en lui-même : « J'ai grand'faim et mangerais volontiers, mais je suis lié par les ordres de mon père spirituel : néanmoins ma conscience me jugera, et alors, puisqu'il en est ainsi, je formerai ma conscience en sorte que la vache me paraisse maintenant ne valoir que huit sous, et alors le veau n'en vaut que quatre » ; et ainsi le loup mangea et la vache et le veau. Maintenant, ma bonne soeur, n'est-ce pas que mylord m'a conté deux gentilles fables ? En bonne foi, elles ne me plurent pas du tout, et je ne savais que répondre, car sa réponse m'avait déconcertée. Je ne vois pas de meilleur parti à prendre que de vous adresser à Dieu tout-puissant, car il est le consolateur de tous les affligés et ne manquera pas d'envoyer ses consolations à ses serviteurs quand ils en auront le plus besoin. Portez-vous bien, ma bonne soeur. Ecrit à la hâte, le lundi après la Saint-Laurent.


Votre soeur. ALICE.


Troisième lettre


A la première visite que mistress Roper fit à son père dans la Tour après avoir reçu cette lettre elle la lui montra. Vous verrez par la réponse qui suit (écrite à lady Alington) ce qui s'est passé entre sir Thomas More et sa fille concernant cette lettre. Mais on n'est pas certain si cette réponse a été écrite par sir Thomas More au nom de sa fille ou par mistress Roper.


La première fois que je suis allée voir votre père, après avoir reçu votre lettre, j'ai cru qu'il était à la fois convenable et nécessaire de la lui montrer ; convenable afin qu'il pût voir les peines affectueuses que vous prenez pour lui, nécessaire afin qu'il pût s'apercevoir que s'il se tient dans ce scrupule de conscience (comme l'appellent du moins beaucoup de gens qui sont ses amis et sa femme), tous ses amis qui semblent être les plus capables de lui faire du bien, ou bien l'abandonneront finalement, ou, par aventure, seront incapables de lui faire le moindre bien. Pour ces raisons, la première fois que je vis votre père après avoir reçu votre lettre, je lui ai d'abord parlé pendant quelque temps de ses maladies, de son ancienne maladie de poitrine, de sa récente attaque de gravelle et de pierre, et de la crampe qui parfois pendant la nuit engourdit ses jambes; à ce qu'il dit je vis qu'elles n'ont guère fait de progrès, mais continuent comme auparavant, parfois elles sont très douloureuses, parfois elles ne lui causent que peu de douleurs. A ce moment je l'ai trouvé qui souffrait à peine et aussi bien disposé que pouvait l'être quelqu'un dans son cas pour s'asseoir, parler et être joyeux. Après avoir récité les sept psaumes et les litanies, nous commençâmes d'abord à parler d'autres choses, de la grande résignation de ma mère, de la bonne conduite de mon frère et de toutes mes soeurs qui se disposent chaque jour de plus en plus à faire peu de cas du monde, et à se tourner de plus en plus vers Dieu, comment les gens de sa maison, ses voisins et ses autres bons amis du dehors se souviennent diligemment de lui dans leurs prières, et puis j'ai ajouté : je prie Dieu, mon cher père, que leurs prières et les nôtres jointes aux vôtres puissent obtenir de Dieu la grâce que vous puissiez dans cette grande affaire (pour laquelle vous êtes dans ce trouble, trouble qui cause aussi des ennuis à tous ceux qui vous aiment) prendre avec le temps une conduite telle que tout en demeurant en grâce avec Dieu vous puissiez contenter le roi et lui faire plaisir : car vous l'avez toujours trouvé si singulièrement bon envers vous, qu'en refusant avec raideur de faire ce qu'il commande ou ce que vous pourriez faire, sans offenser Dieu (beaucoup d'hommes importants, sages et instruits disent que vous pouvez le faire dans cette affaire), ce serait, d'après l'opinion de tous les hommes sages, une grande tache sur votre honneur, et comme je l'ai entendu dire par des hommes que vous avez toujours pris pour bien instruits et bons, un danger pour votre âme également. Mais quant à ce dernier point, père, je ne serai pas assez téméraire pour le discuter; car je m'en remets à Dieu et à votre sagesse, que vous y prendrez sûrement garde. Et je connais assez votre science pour savoir très bien que vous pouvez le faire. Mais il y a une chose que vos amis et moi remarquons et apercevons au loin, sur laquelle si on ne vous la montre pas vous pourriez par hasard vous tromper à votre grand péril, espérant moins de mal (car quant au bien je sais bien que vous n'en attendez pas de cette affaire dans ce monde) qu'à ma grande crainte il ne vous en arrivera probablement. Car je vous assure,, père, j'ai reçu dernièrement une lettre de ma soeur Alington, par laquelle je vois bien que si vous ne changez pas d'opinion vous perdrez probablement tous vos amis qui peuvent vous faire du bien, que si vous ne perdez pas leur bonne volonté au moins vous en perdrez le bon effet pour quelque bien qu'ils pourraient vous faire. A cela mon père me sourit et me dit : « Ah ! mistress Eve (comme je vous ai appelée lorsque vous êtes venue pour la première fois), est-ce que ma fille Alington a joué avec vous le rôle du serpent et vous a envoyée à l'ouvrage avec une lettre pour venir tenter votre père de nouveau, et à cause de l'amour que vous lui portez essayer de l'amener à jurer contre sa conscience et l'envoyer ainsi au diable?» Et ensuite il me regarda avec tristesse et me dit d'un ton grave : « Marguerite, ma fille, à plusieurs reprises nous avons déjà tous deux parlé de cette affaire. Voilà en effet que vous m'avez déjà dit deux fois la même histoire que maintenant et la même crainte, et deux fois je vous ai répondu que s'il était possible pour moi dans cette affaire de faire ce qui pourrait contenter Sa Majesté sans offenser Dieu, parmi tous ceux qui ont déjà prêté le serment personne ne l'a fait avec plus de joie que je ne le ferais, comme l'a montré et déclaré de plusieurs manières plus que tous les autres celui qui s'estime plus obligé envers Sa Majesté à cause de la remarquable bonté qu'elle lui a témoignée. Mais d'après ma conscience je ne puis nullement le faire, et pour m'instruire dans cette affaire je ne l'ai pas regardée à la hâte, mais je l'ai étudiée pendant plusieurs années, je l'ai considérée avec réflexion et je n'ai jamais pu voir encore ni apprendre ce qui pourrait me porter à penser autrement que je ne le fais, et je pense que je ne l'apprendrai jamais: par conséquent, je n'y puis porter aucun remède, mais Dieu m'a mis dans cette difficulté, ou bien je l'offenserai gravement ou bien je supporterai tous les maux qu'il permettra de m'arriver pour mes péchés passés sous couvert de cette affaire. Et (comme je vous l'ai dit auparavant), je n'ai pas laissé d'examiner et de considérer avant de venir ici le plus grand et le dernier des maux qui pût m'arriver. Et quoique je connaisse très bien ma fragilité et la faiblesse naturelle de mon coeur, cependant, si je n'avais pas été certain que Dieu me donnerait la force de supporter toutes les choses plutôt que de l'offenser en jurant faussement contre ma conscience, vous pouvez être sûre que je ne serais jamais venu ici. Et puisque dans cette affaire je ne m'en rapporte qu'à Dieu, j'en fais très peu de cas moi-même, quelque nom que chacun veuille lui donner et quoiqu'on dise que ce n'est pas de la conscience,mais un scrupule ridicule.» A ce mot, je saisis la bonne occasion pour lui dire : « En bonne foi, mon père, je ne mets pas en doute, et il ne me convient pas de le faire, ni votre bon sens ni votre science. Mais puisque vous parlez de ceux qui disent que c'est un scrupule, je vous assure que vous verrez par la lettre de ma soeur qu'un des plus grands seigneurs de ce royaume qui est aussi un homme instruit et votre tendre ami et très bon seigneur (comme je suppose que vous le penserez lorsque vous le connaîtrez et ce dont vous en avez déjà reçu les preuves) pense que votre conscience dans cette affaire n'est qu'un simple scrupule. Et vous pouvez être sûr qu'il le dit de bonne foi et qu'il a de bonnes raisons de le dire. Car il affirme que pendant que vous dites que votre conscience dans cette affaire vous pousse à cette conduite, tous les nobles de ce royaume et presque tous les autres hommes aussi prennent audacieusement le chemin contraire et ne s'obstinent pas, sauf vous et un autre homme ; quoique ce dernier soit très bon et très instruit, cependant je pense que peu de vos amis vous conseillent de vous appuyer sur son opinion contre l'opinion de tous les autres. » Et à ces mots je lui ai montré votre lettre afin qu'il pût voir que mes paroles n'étaient pas feintes, mais venaient de la bouche de celui qu'il aime et estime beaucoup. Là-dessus il parcourut votre lettre : arrivé à la fin, il recommença et la lut de nouveau : en la lisant il ne se pressa nullement, il réfléchit à loisir et pesa chaque mot. Après cela il fit une pause et puis il me dit : « En vérité, Margaret, je trouve ma fille Alington comme je l'ai toujours trouvée et comme j'espère que je la trouverai toujours, aussi naturellement occupée de moi que vous qui êtes ma propre fille. D'ailleurs je la tiens moi aussi .pour un des miens, car j'ai épousé sa mère et je l'ai élevée depuis son enfance comme vous et dans d'autres choses et dans la science. Dieu merci, elle y trouve maintenant du profit, car elle élève très bien dans la vertu ses propres enfants. Dieu, je l'en remercie, lui en a envoyé un grand nombre : que Notre-Seigneur les lui préserve et fasse qu'ils lui donnent beaucoup de joie et aussi à mon bon fils son brave mari, et qu'il ait pitié de l'âme de mon autre bon fils son premier mari. Je prie chaque jour pour eux tous, écrivez-lui cela. Dans cette affaire elle s'est comportée avec sagesse, et comme une vrai fille, envers moi ; et à la fin de sa lettre elle donne d'aussi bons conseils que tout homme (qui a du bon sens) pourrait désirer : que Dieu me donne la grâce de les suivre, et qu'il l'en récompense. Maintenant, ma fille, quant à Mylord, je ne pense pas seulement mais j'ai aussi trouvé qu'il est sans aucun doute mon très bon seigneur. Dans mon autre affaire concernant l'innocente nonne, comme ma cause était bonne et claire, il s'est montré mon bon seigneur. Mr Secretary aussi était mon bon maître. Pour cela je ne manquerai jamais de prier fidèlement pour tous les deux, et chaque jour, par ma foi, je prie pour eux comme pour moi-même. Et s'il arrivait (j'espère en Dieu que cela n'arrivera jamais) que je sois trouvé infidèle à mon prince, qu'ils ne me témoignent plus de faveur, ni l'un ni l'autre ; et en vérité il ne serait plus convenable pour eux de le faire. Mais dans cette affaire, Megg, pour dire la vérité entre vous et moi, les fables d'Esope que Mylord a racontées ne me touchent guère. Comme dans sa sagesse et pour se divertir il ne les conta qu'à l'une de mes filles, moi aussi pour me divertir j'y répondrai, à vous,Megg, qui êtes mon autre fille.


« La première fable de la pluie qui effaçait le bon sens de tous ceux qui se trouvaient dehors lorsqu'elle tombait, je l'ai souvent entendue avant aujourd'hui. C'était une histoire racontée si souvent au conseil du roi par Monseigneur le Cardinal, lorsqu'il était chancelier, que je ne puis pas l'oublier facilement. Car en vérité jadis, lorsque des différends commençaient à s'élever entre l'empereur et le roi de France, au point qu'il était probable qu'ils en viendraient à la guerre, ce qui d'ailleurs est arrivé, il y avait quelquefois au conseil ici des opinions différentes : les uns étaient d'avis ;qu'il serait sage de se tenir tranquilles et de laisser le roi et l'empereur en paix. Mais toujours Mylord se servait contre cet avis de la fable des sages qui pour ne pas être mouillés par la pluie qui devait rendre tout le monde fou, s'enfermèrent dans des caves et se cachèrent sous terre. Mais lorsque la pluie eut rendu tous les autres fous, ils sortirent de leur trou pour faire voir leur sagesse; mais les fous se mirent d'accord contre eux pour les battre. Et ainsi disait Sa Grâce s'il était si sage de nous tenir tranquilles et de laisser les fous se battre, ceux-ci ne manqueraient pas ensuite de faire la paix, de s'entendre et de tomber enfin tous sur nous. Je ne disputerai pas sur le conseil de Sa Grâce et j'espère que nous n'avons jamais fait la guerre que comme la raison le demandait. Et cependant cette fable pour sa part aida le roi et le royaume,pendant que Sa Grâce était chancelier, à dépenser plus d'une somme rondelette. Mais maintenant les jours de Sa Grâce sont passés, Sa Grâce n'est plus : que Dieu lui pardonne ses péchés. Et maintenant j'en viendrai à cette fable d'Esope comme Mylord l'a joyeusement tracée pour moi. Si ces sages, Megg, à leur sortie, lorsque la pluie eut cessé, trouvèrent tous les hommes fous et regrettèrent de n'être pas fous aussi parce qu'ils ne pouvaient pas gouverner les fous, alors il semble que cette pluie de folie tomba en telle abondance qu'elle traversa même la terre jusque dans les cavernes, tomba sur les sages, les mouilla jusqu'aux os et les rendit plus sots que ceux qui étaient dehors. Car s'ils avaient eu tant soit peu de bon sens, ils auraient bien vu que s'ils avaient été fous eux aussi, cela ne leur aurait pas suffi pour gouverner les autres fous, pas plus que cela n'aurait suffi à ceux-ci pour les gouverner, et que parmi tant de fous tous ne pouvaient pas être gouverneurs. Maintenant, lorsqu'ils désiraient si ardemment faire la loi aux fous que pour y arriver ils auraient été heureux de perdre leur bon sens et de devenir fous aussi, la pluie de folie les avait déjà bien mouillés. Pour dire la vérité, si avant la pluie ils avaient pensé que tous les autres deviendraient fous, alors ou bien ils étaient assez sots pour vouloir avec leur petit nombre gouverner tant de fous, ou bien assez fous pour croire qu'ils pouvaient les gouverner : ils n'avaient même pas assez de bon sens pour s'apercevoir qu'il n'y a rien de plus ingouvernable qu'un homme manquant de bon sens et fou ; vraiment ces sages étaient complètement fous avant l'arrivée de la pluie.


Quoi qu'il en soit,ma fille, je ne vois pas très bien qui Mylord prend ici pour les sages et qui il désigne par les fous. Je ne suis pas habile à deviner de telles énigmes. Car, comme dit Davus dans Térence : non sum Oedipus, je puis dire comme bien vous le savez: non sum Oedipus, sed Morus : je n'ai pas besoin de vous dire ce que signifiemon nom en grec. Mais j'espère que Mylord me compte parmi les fous, parmi lesquels je me range moi-même comme l'indique mon nom en grec. Et je trouve, Dieu merci, bien des raisons, je vous l'assure. Et sûrement Dieu et ma conscience savent bien que personne ne peut me mettre parmi ceux qui désirent gouverner ni me compter pour l'un d'eux. Et je pense que la conscience de chacun lui dira la même chose, puisqu'il est si bien connu que par la grande bonté du roi je fus un des plus grands gouverneurs de ce noble royaume et que, après de grands efforts de ma part, Sa Majesté dans sa bonté a daigné me démettre de ma charge. Mais quant à ceux que Milord veut désigner par les sages, quant à ceux qui soupirent après un gouvernement, quant à ceux qui n'en désirent pas, j'implore Notre-Seigneur de nous rendre tous assez sages pour que chacun puisse se gouverner si sagement pendant ce temps de pleurs dans cette vallée de misères, dans ce pauvre malheureux monde (dans lequel, comme le dit Boèce, l'homme qui s'enorgueillit de dominer sur les autres hommes ressemble beaucoup à une souris qui s'enorgueillirait de commander à d'autres souris dans une grange), j'implore Dieu, dis je, de nous donner la grâce de nous gouverner si sagement ici que lorsque nous nous en irons à la hâte à la rencontre du grand époux, nous ne soyons pas surpris dans notre sommeil, et parce que nos lampes seraient éteintes nous ne soyons pas laissés à la porte du ciel avec les cinq vierges folles.


« Il me semble, Margaret, que la seconde fable n'est pas d'Ésope : car comme elle roule tout entière sur la confession, il semble qu'elle ait été écrite après l'ère chrétienne. Car en Grèce, avant Notre-Seigneur, les hommes n'usaient pas plus alors de la confession que les bêtes n'en usent aujourd'hui. Et Esope était un Grec et mourut longtemps avant la naissance du Christ. Mais quoi ! l'auteur ne nous importe que peu et je n'en veux pas disputer la gloire à Esope. Mais vraiment elle est un peu trop subtile pour moi. Car quant à ce que Milord comprend par le lion et le loup qui avaient tous deux été coupables d'avoir enlevé et dévoré tout ce qui leur tomba sous les dents, par l'un qui élargissait sa conscience à son plaisir pour ce qui regardait sa pénitence, par le bon discret confesseur qui donna à l'un une petite pénitence et à l'autre aucune, et envoya le pauvre âne chez l'évêque, je ne puis rien dire de tout cela ; mais les autres paroles de Mylord sur mes scrupules montrent que c'était moi qu'il désignait par le malheureux âne scrupuleux, qui avait tant de remords de conscience pour avoir, parce qu'il avait faim, pris une paille des souliers de son maître. Il veut indiquer par là (il me le semble d'après cette comparaison) que ma conscience scrupuleuse prend, par méprise et folie, pour une chose importante et dangereuse pour mon âme la prestation de ce serment, chose que Milord considère comme une bagatelle. Et je suppose bien, Margaret, que beaucoup d'autres, comme vous venez de me le dire, tant parmi le clergé que parmi les laïcs, le pensent aussi, même ceux que j'estime beaucoup pour leur science et leur vertu. Et quoique je pense que cela est vrai, je crois fort cependant que tous ceux qui le disent ne le pensent pas. Et même s'ils le faisaient, ma fille, cela ne me ferait rien, même si je voyais Mylord de Rochester le dire aussi et prêter le serment devant moi. Car comme vous venez si bien de nie le dire, que ceux qui m'aiment ne me conseillent pas de m'appuyer sur l'avis de Fisher contre tout le monde, moi non plus je ne me le conseille pas. Bien qu'il soit très vrai que je lui porte une estime respectueuse au point de penser que dans ce royaume personne n'est digne de lui être comparé pour la sagesse, la science et une vertu longtemps éprouvée, cependant il est très évident que je n'ai pas été influencé par lui dans cette affaire, car j'ai refusé le serment avant qu'il lui eût été déféré, et puis Monseigneur, comme je m'en suis aperçu lorsque vous m'avez poussé à faire la même chose, serait heureux de prêter le serment ou bien plus complètement que moi ou bien de quelque autre façon que je n'ai jamais eu l'intention de faire. En vérité, mon enfant, je suis bien décidé à ne jamais cheviller mon âme au dos de qui que ce soit, serait-ce même le plus saint homme de nos jours que je connaisse ; car je ne sais où il pourrait la porter. Il n'y a personne au monde dont je puisse être sûr pendant qu'elle vit. Les uns agissent par faveur, les autres par crainte et aussi ils pourraient porter mon âme par le mauvais chemin. D'autres pourraient se faire une conscience et s'imaginer que parce qu'ils le font par crainte, Dieu le leur pardonnera ; d'autres par hasard pourraient croire que s'ils s'en repentent ils en recevront l'absolution et que Dieu le leur remettra ; d'autres encore pourraient être d'avis que s'ils disent une chose et pensent le contraire Dieu regardera plutôt leur coeur que leur langue et que par conséquent leur serment portera sur ce qu'ils pensent et non sur ce qu'ils disent, comme une femme a raisonné une fois, ma fille, en votre présence, je crois. Mais en bonne foi, Margaret, je ne puis pas employer de telles façons dans une affaire si importante.


« De même que, si ma conscience me le permettait, je ne m'abstiendrais pas de le faire, quoique d'autres le refuseraient, ainsi quoique d'autres ne le refusent pas, je n'ose pas le faire, car ma conscience s'y oppose. Si, comme je vous l'ai dit, je n'avais examiné l'affaire que légèrement, j'aurais des raisons de craindre. Mais maintenant je l'ai examinée si bien et pendant si longtemps que je suis résolu à ne pas faire moins d'attention à mon âme que n'en fit jadis un pauvre et honnête campagnard qui s'appelait « Company » Et là-dessus il me raconta une histoire : je pense que je ne puis vous la répéter qu'imparfaitement, car elle roule sur des termes et des coutumes de droit. Mais autant que je puis me la rappeler, voici l'histoire que m'a racontée mon père. Il y a une cour attachée, naturellement, à chaque foire, pour rendre justice des délits commis dans cette foire. Cette cour avait un nom assez drôle, mais je ne puis pas me le rappeler à présent : il commence par « Pie » et le reste ressemble beaucoup au nom d'un chevalier que j'ai connu, et je pense que vous l'avez connu aussi, car il a été assez souvent chez mon père jadis pendant que vous y étiez, un bel homme, grand et noir, il s'appelait sir William Pounder. Mais bah ! laissons pour une fois le nom de la cour ou, si vous le voulez, appelez-la la cour de « Pie sir William Pounder ». Mais voici ce dont il s'agit. Un jour, à une de ces cours, tenue à la foire de Bartholomew, un gabelou de Londres avait mis en arrestation un drapier et saisi les biens que ce dernier avait apportés à la foire, l'ayant attiré hors de la foire par artifice. L'homme qui avait été arrêté et dont les biens avaient été saisis était du Nord : pour cette raison, ses amis, conformément à une action que je ne me rappelle pas, firent arrêter le gabelou dans la foire, et ainsi il fut amené devant le juge de la cour de « Pie sir William Pounder ». Enfin, par un certain règlement l'affaire vint à être jugée par une réunion de douze hommes, des jurés comme je me souviens qu'on les appelait, ou bien encore des parjurés. Or le drapier, par la bienveillance des officiers, avait trouvé moyen de faire composer le jury presque entièrement d'hommes du Nord qui avaient tenu des baraques à la foire. Dans la soirée du dernier jour, lorsque les douze hommes eurent entendu les deux parties avec leurs conseils faire leurs rapports à la barre, ils se retirèrent de la barre dans une salle, pour parler, délibérer et se mettre d'accord sur leur sentence.


Mais non! employons les termes propres, c'est le juge qui donne la sentence, le rapport des jurés est appelé le verdict. Ils étaient à peine entrés ensemble que les hommes du Nord tombèrent d'accord, comme d'ailleurs tous les autres, pour condamner le gabelou. Ils pensaient qu'il n'était besoin d'autre chose pour prouver sa culpabilité que le nom seul de son office. Mais parmi eux, comme le voulait le diable, il y avait cet honnête homme d'un autre pays qui s'appelait « Company ». Et parce qu'il avait un air niais, se tenait tranquillement assis et ne disait rien, ils n'en tinrent aucun compte, niais dirent : «Nous sommes d'accord maintenant ; allons donner notre verdict. » Alors le pauvre bonhomme, les voyant si pressés, et son esprit ne le guidant pas là où les avaient poussés les esprits des autres (si toutefois ils avaient été guidés là où ils le disaient), les pria d'attendre, de discuter sur l'affaire et de lui donner des raisons pour qu'il pût penser comme eux, car s'il y arrivait, il serait heureux de dire comme eux; autrement, dit-il, ils devraient l'excuser. Car puisqu'il avait sa propre âme à sauver comme eux, il était obligé pour cela de dire comme il pensait, comme eux pour les leurs. En l'entendant ils se fâchèrent à moitié. « Mais quoi, mon brave homme, dit l'un des hommes du Nord, d'où venez-vous donc ? Ne sommes-nous pas onze ici? N'êtes-vous pas seul ? Ne sommes-nous pas d'accord ? A quelle opinion devriez-vous vous attacher ? Quel est votre nom, mon brave ? — Messieurs, dit-il, je m'appelle Company. — Company, dirent-ils, par la foi, mon brave, soyez bon compagnon, mettez-vous d'accord avec nous sur cette affaire et passez ainsi pour bonne compagnie. Plût à Dieu, bonnes gens, dit l'homme, que cette affaire ne fût pas plus importante. Mais lorsque nous nous en irons de ce monde et que nous nous trouverons en face de Dieu, lorsqu'il vous enverra au ciel pour avoir suivi votre conscience et moi en enfer pour avoir agi contre la mienne en passant maintenant pour bonne compagnie à votre demande, par Dieu, master Dickenson (un des hommes du Nord s'appelait ainsi), si je vous dis alors à tous : « Messieurs, jadis je suis allé avec vous pour bonne compagnie, ce qui est cause aujourd'hui que je vais en enfer, montrez-vous bons camarades maintenant, et comme je suis allé alors avec vous pour bonne compagnie, que quelques-uns d'entre vous viennent main-tenant avec moi pour bonne compagnie. Viendriez-vous, master Dickenson ? Non ! Non ! par Notre-Dame, ni aucun d'entre vous. Par conséquent, il faut m'excuser si je ne pense pas comme vous ; mais si dans cette affaire je pensais comme vous, je n'ose pas dans une telle affaire passer pour bonne compagnie. Car ma pauvre âme passe avant toute bonne compagnie. » Lorsque mon père m'eut raconté cette histoire, il me dit : « Je vous prie, ma bonne Margaret, de nie répondre à ceci : — Voudriez-vous que votre pauvre père, qui du moins a une certaine instruction, regarde moins au salut de son âme que ne le fit cet homme honnête, mais ignorant ? Je ne veux rien avoir à faire, vous le savez bien, avec la conscience de ceux qui ont prêté le serment, et je ne prends pas sur moi d'être leur juge. Mais s'ils font bien et si leur conscience ne les inquiète pas, si moi qui suis poussé par ma conscience à faire le contraire, je me joignais à eux pour bonne compagnie et prêtais le serment comme eux, lorsque plus tard toutes nos âmes passeront de ce monde pour être jugées à la barre du grand juge, s'il les envoyait au ciel et moi en enfer pour avoir fait comme eux sans penser comme eux, si je leur disais alors (comme le brave Company) : Mes bons vieux Lords et amis, nommant tel ou tel lord, oui et même quelques évêques parmi ceux que j'aime le plus, j'ai prêté le serment parce que vous l'avez prêté, j'ai suivi le chemin que vous avez pris, faites-en autant pour moi maintenant, ne me laissez pas aller tout seul ; si vous êtes de bonne compagnie, que quelques-uns viennent avec moi, par ma foi, Margaret, je puis vous le dire en secret ici entre nous deux (mais je vous prie instamment que cela n'aille pas plus loin), je trouve l'amitié de ce malheureux monde si instable que, malgré toutes les supplications et les prières, je crois que je ne trouverais pas un seul parmi eux qui voudrait aller avec moi chez le diable par bonne compagnie. Alors Margaret, par Dieu, si vous le pensez aussi, il est mieux, je crois, avant de les considérer, seraient-ils deux fois plus nombreux, de considérer ma propre âme. — Vraiment mon père, dis-je, vous pouvez sans aucun scrupule, je pense, le jurer de pleine assurance. Mais, mon père, ceux qui pensent que vous ne devriez pas refuser le serment lorsque vous voyez tant, de si bons et de si savants hommes le faire avant vous, ne veulent pas dire que vous devriez le prêter pour leur tenir compagnie, ni passer de leur côté par bonne compagnie. Mais ils croient que vous pouvez vous fier à eux avec raison à cause de leurs qualités citées plus haut, et que cela devrait bien vous engager à penser que le serment en lui-même est tel que tout homme peut le prêter sans danger pour son âme quand même sa conscience privée y serait opposée ; et ils pensent que vous devriez bien changer votre conscience en la conformant aux consciences de tant d'autres, surtout parce que vous les connaissez pour ce qu'ils sont : ils estiment qu'il y a assez de raisons. Et comme l'affaire est commandée par une loi faite par le Parlement, ils croient que vous êtes obligé, sous peine de mettre votre âme en péril, de changer et de réformer votre conscience et la conformer comme je vous l'ai dit à celles des autres. — Vraiment, Margaret, dit mon père de nouveau, vous ne jouez pas mal votre rôle. Mais d'abord, Margaret, quoique tout homme né dans un pays ou qui y habite soit obligé d'en observer les lois dans tous leurs points sous peine d'un châtiment temporel et quelquefois sous peine de déplaire à Dieu aussi, cependant personne n'est obligé de jurer que toutes les lois sont bien faites, ni obligé sous peine de déplaire à Dieu d'observer tel article de la loi qui serait en effet illicite. Qu'il puisse y en avoir de ces lois faites dans n'importe quelle partie de la chrétienté, je suppose que personne n'en doute, exception faite toujours pour celles faites par le concile général de la chrétienté.


« Quoiqu'un concile général puisse faire des choses meilleures que d'autres, quoique des choses puissent arriver à tel point qu'il soit nécessaire de les changer par une autre loi, cependant quant à instituer une chose qui déplairait à Dieu à tel point qu'il serait illégal de l'observer dès l'institution, jamais l'esprit de Dieu qui gouverne son Église n'a encore souffert et jamais il ne souffrira que l'Église catholique tout entière, légalement réunie en concile général, le fasse, comme le Christ l'a clairement promis dans l'Écriture. « Maintenant s'il arrive que dans une certaine partie de la chrétienté on fasse une loi telle que quelques-uns pensent qu'une partie est incompatible avec la loi de Dieu, et que d'autres pensent qu'elle ne l'est pas, l'affaire en question étant telle que dans différentes parties de la chrétienté des hommes bons et instruits, soit contemporains, soit plus anciens que nous, pensent d'une façon et que d'autres aussi instruits et bons pensent le contraire : dans ce cas, celui qui croit la loi injuste ne peut pas jurer que la loi a été faite légalement, car sa conscience y est contraire, et il n'est pas obligé sous peine de déplaire à Dieu de changer sa conscience pour n'importe quelle loi faite n'importe où, à moins qu'elle ne soit faite par un concile général, ou par une croyance établie par l'opération de Dieu dans tous les royaumes de l'univers chrétien. Je ne connais aucune autorité, en dehors de ces deux (à moins d'une révélation et d'un commandement exprès de Dieu), quoique les opinions contraires d'hommes bons et savants, comme dans le cas que je suppose, rendent le sens de l'Ecriture obscure, qui puisse légalement commander àunhomme et le forcer de changer sa conscience et de la transférer d'un côté à l'autre. Voici un exemple de ce cas. Je crois vous avoir déjà dit que jadis il était fort question parmi les grands savants de la chrétienté de savoir si Notre-Dame était conçue oui ou non avec le péché originel. Je ne me rappelle pas si la question a déjà été décidée et déterminée par un concile général ; mais je me rappelle fort bien que, quoique la fête de la Conception fût déjà célébrée dans l'Eglise (au moins dans quelques provinces), cependant saint Bernard qui, comme le montrent ses nombreux écrits sur les louanges et les éloges de Notre-Dame, avait plus que tout autre une affection religieuse envers tout ce qui touchait à sa gloire qu'il croyait pouvoir être vérifié et accepté, cependant, dis-je, ce saint religieux était opposé à cette prérogative, comme le montre évidemment une de ses lettres, dans laquelle il argue contre elle avec grande force et intelligence, et il n'approuvait pas non plus l'institution de la fête.


« Il n'était pas seul de cette opinion ; il y avait avec lui beaucoup d'autres savants et de très saints hommes. De l'autre côté, il y avait le bienheureux évêque saint Anselme ; lui non plus n'était pas seul : il avait également avec lui beaucoup de gens très savants et très vertueux aussi. Et maintenant ils sont tous deux de grands saints dans le ciel, beaucoup également des deux partis. Aucun des deux partis n'était obligé de changer d'opinion à cause de l'autre ou à cause d'aucun concile provincial non plus. De même qu'après un concile général légalement réuni tout homme est obligé d'ajouter foi aux vues du concile et de conformer sa conscience à sa détermination, cependant tous ceux qui auparavant soutenaient le contraire ne peuvent pas être blâmés ; de même si avant la décision quelqu'un avait contre sa conscience juré pour soutenir et défendre, il n'avait pas manqué d'offenser Dieu très gravement. Mais, ma foi, si d'un autre côté, dans une affaire, un homme prenait sur lui-même de supprimer une vérité évidente reçue par la chrétienté entière, ou s'il avait quelques partisans ou même beaucoup, cette conduite serait très condamnable. Maintenant, si l'affaire n'est pas aussi claire et évidente, cependant s'il se voit tout seul avec le plus petit nombre à penser de telle manière contre le plus grand nombre d'individus aussi instruits et aussi bons que ceux qui sont de son opinion, qui pensent et qui affirment le contraire, et s'il n'a pas de raison sérieuse pour ne pas supposer que ces gens qui disent qu'ils pensent le contraire de lui, le disent uniquement parce qu'ils le croient, alors, par la foi, c'est une bonne occasion pour l'inviter, sans le forcer, à conformer sa conscience aux leurs. Mais, Margaret, comme je vous l'ai souvent répété, je ne vous dirai pas les raisons pour lesquelles je refuse le serment, ni à vous ni à personne, à moins que Sa Majesté ne me l'ordonne. Que si elle le faisait, je vous ai déjà dit avec quelle obéissance je répondrais. Mais vraiment, ma fille, je l'ai refusé pour plus d'une raison. Quant à ces raisons pour lesquelles je l'ai refusé, je suis certain de ceci, qu'il est bien connu que parmi ceux qui ont prêté le serment, quelques-uns des plus savants, avant qu'on le leur eût déféré, dirent et affirmèrent clairement le contraire de certaines choses qu'ils ont maintenant jurées avec le serment ; et ils le firent alors fidèlement et avec connaissance, et non pas à la hâte ni subitement, mais souvent après avoir agi avec la plus grande diligence pour chercher et découvrir la vérité. — Cela peut-être, mon père, dis-je, et cependant depuis ils ont pu voir plus. — Ma fille Margaret, dit-il, je ne discuterai pas sur ce point : je ne veux pas mal juger la conscience de qui que ce soit, car elle est dans le coeur, loin de ma vue. Mais je vous dirai ceci : je n'ai jamais appris, à cause de leur changement, quelle nouvelle autorité ils ont trouvée pour cela, qu'autant que je puis le voir, ils n'avaient pas déjà vue et très bien pesée auparavant. Maintenant certaines choses qu'ils ont vues auparavant leur paraissent moins différentes que d'abord : j'en suis extrêmement heureux pour eux. Mais tout ce que j'ai vu auparavant me paraît encore aujourd'hui la même chose. Et par conséquent, quoiqu'ils puissent faire autrement qu'ils ne l'ont pu jusqu'ici, cependant, ma fille, je ne le puis pas quant aux choses que certains pourraient dire par hasard pour me faire avec raison moins remarquer leur changement, pour que je prisse exemple de l'une de ces choses pour changer ma conscience, pour conserver la faveur au roi, pour éviter sa colère, la crainte de perdre leurs biens temporels, l'inconvénient qui en résulterait pour leurs familles et leurs amis, tout cela peut-être pourrait pousser certains à jurer ce qu'ils ne pensent pas ou à refaire leur conscience pour penser autrement qu'ils ne l'ont fait.


« Je n'entretiendrai pas de telles opinions d'eux: j'ai trop bonne idée de leur honnêteté pour penser ainsi d'eux. Car si de telles choses les eussent fait changer les mêmes choses m'auraient probablement fait changer, aussi, car, en bonne foi, je connais peu de gens qui soient plus faibles de coeur que moi. Par conséquent, Margaret, par ma volonté je ne penserai pas plus de mal des autres dans une affaire que je ne connais pas, que je n'en trouve en moi-même. Mais comme je le sais bien, c'est ma conscience seule qui est cause si je refuse le serment, aussi j'espère en Dieu que c'est suivant leurs consciences qu'ils l'ont accepté et juré. Vous croyez, Margaret, que ceux qui pensent le contraire de moi sont bien plus nombreux que ceux du côté opposé qui pensent comme moi ; mais c'est pour votre propre tranquillité que vous refusez de réfléchir, pensant que votre père se perd comme un insensé, qu'il risque de perdre ses biens et peut-être sa vie sans raisons nécessaires pour le faire, afin de sauver son âme, mais plutôt il risque également de mettre son âme en danger. A cela je vous répondrai que pour quelques-unes de mes raisons je ne doute pas du tout que, sinon dans ce royaume, du moins dans la chrétienté, parmi les hommes savants et vertueux encore vivants, ce ne soit pas le plus petit nombre qui pense comme moi. Avec cela vous savez fort bien qu'il est probable que quelques hommes de ce royaume aussi ne pensent pas le contraire aussi clairement qu'ils semblent le dire en acceptant et jurant le serment. Jusqu'ici je parle des vivants. Allons maintenant aux morts qui, je l'espère, sont au ciel : je suis sûr que ce n'est pas le plus petit nombre qui pendant leur vie penserait dans certaines de ces choses comme je pense maintenant. Je suis également, Margaret, aussi sûr de ceci, que ces saints docteurs et bienheureux qui, aucun chrétien n'en doute, sont depuis longtemps avec Dieu au ciel, et dont les livres sont encore aujourd'hui entre les mains des hommes, pensèrent dans certaines de ces choses comme je pense moi-même. Je ne dis pas que tous pensèrent ainsi; mais certains, et ils sont nombreux, le pensèrent comme cela paraît évident dans leurs oeuvres. Je prie Dieu que mon âme suive les leurs. Cependant, Margaret, je ne vous dis pas tout ce que j'ai fait moi-même pour décharger sûrement ma conscience. Mais pour conclusion de tout ceci, ma fille, comme je vous l'ai souvent dit, je ne prends pas sur moi de définir ni de discuter dans ces affaires ; je ne blâme ni n'attaque les actions de qui que ce soit. Je n'ai jamais écrit une ligne ni dit, dans aucune réunion, une parole de re-proche contre les décisions du Parlement. Je ne me mêle pas de la conscience de ceux qui pensent ou disent qu'ils pensent autrement que moi. Mais, concernant moi-même, pour vous tranquilliser, ma fille, je dirai que ma conscience (je ne condamne la conscience de personne) dans cette affaire est telle que mon salut est bien assuré. De cela, Megg, je suis aussi sûr que Dieu est dans le ciel . Et par conséquent quant à tout le reste, biens, terres et vie (si l'occasion se présentait), puisque cette conscience est sûre pour moi, j'espère vraiment en Dieu qu'il nie donnera plutôt la force d'en supporter la perte que de jurer contre cette conscience et mettre mon âme en péril-, car toutes les raisons qui, je vois, poussent les autres au contraire, ne me paraissent pas telles qu'elles fassent aucun changement dans ma conscience. » A ces paroles, ma soeur, voyant que j'étais triste, je vous l'assure, car mon coeur était bien gros à la vue du péril que courait sa vie, en bonne foi je ne crains pas pour son âme, il me sourit et me dit : « Et maintenant, Margaret, qu'est devenue notre mère Eve ? A quoi pense-t-elle maintenant? Ne méditez pas là avec quelque serpent dans votre coeur un nouveau moyen pour offrir la pomme de nouveau à père Adam. — En bonne foi, père, dis-je, je ne puis aller plus loin, et me voilà comme Cressida dans Chaucer, je crois à Dul-Carnon, au bout de mon esprit. Car puisque l'exemple de tant de grands personnages ne peut pas vous ébranler dans cette affaire, je ne vois pas ce que je pourrai dire de plus, sinon d'essayer de vous persuader avec la raison que master Harry Patterson a trouvée. Car l'autre jour, rencontrant un de nos serviteurs, il demanda où vous étiez et, apprenant que vous étiez encore à la Tour, il entra dans une grande colère contre vous et dit : Mais quoi ! qu'a-t-il donc pour refuser de prêter le serment ? Pourquoi hésite-t-il à le faire ? Je l'ai bien prêté, moi. En bonne foi, je ne puis pas non plus aller plus loin après tant de grands personnages que vous ne voulez pas prendre comme exemples, sinon de dire comme master Harry : « Pourquoi refuseriez-vous de le prêter, père, je l'ai bien prêté, moi ! » A cela il rit et répondit : « Ce mot ressemble tout à fait à Eve, car elle n'offrit pas d'un plus mauvais fruit à Adam qu'elle n'en eût mangé elle-même. — Mais cependant, père, dis-je, par ma foi, j'ai bien peur que cette affaire ne vous attire (le bien grands embarras. Vous savez bien, comme je vous l'ai dit, que master Secretary, comme votre bon ami, vous a envoyé un mot pour vous rappeler que le Parlement siège encore. — Margaret, dit mon père, je le remercie très cordialement. Mais, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, je n'ai pas manqué de réfléchir à cette affaire. Et quoi que je connaisse bien que si le Parlement faisait une loi pour me nuire, cette loi ne serait jamais juste, mais que Dieu, je l'espère, me gardera toujours dans cette grâce, que, pour ce qui concerne mon devoir à mon prince, personne ne me fera de mal, si l'on m'en fait, alors, comme je vous l'ai dit, c'est une énigme, un cas où un homme peut perdre la tête sans souffrir de mal. De plus, j'ai aussi bon espoir que Dieu ne souffrira jamais qu'un prince si bon et si sage récompense de la sorte. les longs services de son vrai et fidèle serviteur. Cependant, comme rien n'est impossible, je n'ai pas oublié dans cette affaire le conseil du Christ dans son Evangile, qu'avant de commencer de bâtir ce château pour y mettre mon âme en sûreté, je ne m'assoie pour examiner les dépenses. Plus d'une nuit sans repos, Margaret, pendant que ma femme dormait, pensant que je dormais aussi, j'ai examiné quels périls pourraient m'arriver, si bien que je suis sûr qu'il ne peut m'en arriver aucun du ciel. Et, ma fille, en examinant l'affaire, j'avais le coeur bien gros. Et je remercie Notre-Seigneur de ce que, malgré tout, je n'ai jamais pensé à changer d'avis, quoique la plus terrible de mes craintes puisse se réaliser. — Mon père, dis-je, ce n'est pas la même chose de penser à une chose qui pourra être et de voir une chose qui existera, comme vous devriez le faire (que Dieu vous sauve) si l'occasion se présente. Et alors vous pourriez peut-être penser ce que vous ne pensez pas maintenant, cependant il serait peut-être trop tard alors. — Trop tard ! ma fille, dit mon père, je supplie Dieu que si jamais je fais un tel changement, ce puisse être en effet trop tard; car je sais bien qu'un tel changement ne peut pas être bon pour l'âme, changement qui n'aurait de naissance que dans la crainte. Et par conséquent je prie Dieu que dans ce monde un tel changement ne soit jamais pour mon bien. Car du moins tout le mal que je souffre ici sera autant de moins quand je serai dans l'autre monde. Et s'il arrivait que je susse fort bien d'avance que je défaillirais, tomberais et prêterais le serment par crainte dans la suite, cependant je voudrais souffrir pour l'avoir refusé d'abord, car ainsi j'aurais meilleur espoir de me relever. Et, Margaret, quoique je connaisse que ma propre ignorance a été telle que je sais que je suis bien digne que Dieu me laisse glisser, cependant je ne puis m'empêcher d'espérer dans sa bonté miséricordieuse : sa grâce m'a fortifié jusqu'ici, m'a rendu content dans mon coeur de perdre biens, terres et vie aussi plutôt que de jurer contre ma conscience ; elle a aussi donné au roi cette disposition bonne et gracieuse qu'il a envers moi, qui fait que jusqu'à présent il ne m'a rien enlevé, sauf ma liberté ; en cela, mon Dieu, Sa Majesté m'a fait un si grand bien, considérant les profits spirituels que j'espère en tirer, que, parmi tous les grands bienfaits dont elle m'a comblé si abondamment, je considère mon emprisonnement, ma foi, le plus grand de tous. Je ne puis donc pas, dis-je, douter de la grâce de Dieu ; mais ou bien Dieu conservera et gardera encore le roi dans cette bonne disposition pour qu'il ne me fasse aucun mal, ou bien si c'est son plaisir que pour mes autres péchés je souffre dans une telle cause, ce dont je suis indigne, sa grâce me donnera la force de le supporter patiemment et même peut-être un peu joyeusement. Joignant cela à la douloureuse passion de Jésus qui surpasse en mérites pour moi tout ce que je puis souffrir moi-même, Dieu clans sa bonté suprême le fera servir pour une diminution de mes douleurs dans le purgatoire et en plus pour une augmentation de récompense dans le ciel. Douter de Dieu, Megg, je ne le ferai pas, bien que je me sente faible. Et même si je sentais que ma crainte était sur le point de me vaincre, je me souviendrai comment saint Pierre, lorsque le vent s'éleva, commença à s'enfoncer dans les eaux à cause de sa faible foi, et je ferai comme lui, je crierai vers le Christ, le priant de me secourir. Alors j'espère qu'il me tendra sa sainte main et me soutiendra dans la mer en courroux et me sauvera des flots. Oui, et s'il me permet d'imiter saint Pierre jusqu'au bout, de tomber complètement, de jurer et même parjurer (que Notre-Seigneur m'en garde par sa tendre Passion, que si cela m'arrive que ce soit pour ma perte et non pour mon gain), cependant après j'espère que dans sa bonté il me jettera un tendre regard de pitié comme il le fit à saint Pierre et fera que je me relève pour confesser de nouveau la foi de ma conscience et supporter ici la honte et le mal de ma faute.


Finalement, Margaret, je suis absolument certain de ceci, que 'sans ma faute il ne me laissera pas me perdre ; par conséquent, je me confierai entièrement à lui avec bon espoir. Et s'il permet que je périsse pour mes fautes, cependant je servirai encore de louange à sa justice ; mais en bonne foi, Megg, j'espère que sa tendre pitié gardera ma pauvre âme sauve et me fera louer sa miséricorde. Par conséquent, ma bien chère fille, ne vous tourmentez plus pour quoi que ce soit qui puisse m'arriver dans ce monde. Rien n'arrivera que ce que Dieu veut. Et je suis bien sûr que quoi que ce puisse être, quelque mauvais que cela puisse paraître aux hommes, c'est en somme la meilleure chose. Avec cela, ma bonne enfant, je vous prie cordialement, vous toutes vos soeurs et mes fils aussi, d'être agréables et utiles à votre mère, ma femme. Je ne doute nullement des sentiments de vos bons maris. Recommandez-moi à eux tous, à ma bonne fille Alington et à tous mes autres amis, soeurs, nièces, neveux et parents, à tous nos domestiques, hommes, femmes et enfants, à tous mes bons voisins et connaissances du dehors. Je vous prie instamment vous et eux de servir Dieu, d'être heureux et de vous réjouir en lui. Si quelque chose m'arrive qui vous soit désagréable, priez Dieu pour moi ; mais ne vous mettez pas en peine. Je prierai de tout mon coeur pour vous tous pour que nous puissions nous rencontrer au ciel, où nous nous réjouirons pour l'éternité et n'aurons plus de troubles. »

 

Suite

 



17/02/2009
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