Spiritualité Chrétienne

Spiritualité Chrétienne

Saint Séraphim de Sarov

Saint Séraphim de Sarov

1759-1833

Fêtes le 2 janvier et le 19 juillet



Saint Séraphin, thaumaturge de Sarov, grand serviteur de Dieu et intercesseur de la Terre Russe, appartient à la multitude des ascètes russes du XIXème siècle qui étaient animés d’un désir insatiable de vie spirituelle, de perfection morale et un noble d’un élan vers la liberté véritable, liberté qui consiste avant tout en la libération de l’homme vis à vis du péché. Par l’ élévation et la force de sa foi, le staretz Séraphin reste pour les russes orthodoxes le représentant le plus glorieux de son époque, et sa vie par une ascension " de degré en degré " ne cesse d’offrir un intérêt profondément édifiant.

Le père Séraphin, dans le monde Prokhore Isidorovitch Mochnine, naquit le 19 juillet 1759 à Koursk, rue Saint Serge, près de l’église Saint Serge de Radonège. Ses parents, Isodore et Agathe Mochnine, appartenaient à la célèbre et riche corporation des marchands de Koursk. Ils avaient aussi un fils aîné, Alexis, qui par la suite reprit de son père et dont la descendance subsiste encore de nos jours. Isidore Mochnine, propriétaire de briqueteries, était un grand fournisseur de matériaux pour la construction d’églises et de maisons. Il mourut alors que Prokhore n’était âgé seulement que de trois ans. C’est sa mère qui reprend alors la direction de la maison orpheline, mais se consacre surtout de l’éducation de ses enfants en leur inculquant la crainte de Dieu, et le respect du prochain.

Il nous reste peu de renseignements sur l’enfance de Prokhore, mais toutes ses biographies rapportent deux évènements de sa jeunesse. Le premier, alors qu’il avait sept, fut une grave chute sur le chantier d’une église dont il se releva indemne. Sa mère persuadée qu’il était mort, et dans l’angoissant pressentiment de ce terrible malheur, descendit de l’échafaudage de l’église mais Prokhore était sain et sauf. Par ce miracle, sa mère ne pouvait pas encore discerner la protection divine particulière envers son fils.

L’autre fait fut l’apparition miraculeuse qu’il eut de la part de la Mère de Dieu. A cette époque, Prokhore âgé alors seulement de dix ans tomba gravement malade et vit en songe la Très Sainte Mère de Dieu qui lui promit de le guérir. Quelque temps plus tard dans la ville, une procession avec l’icône de la Mère de Dieu de Koursk passait justement dans la rue où habitaient les Mochkine. Comme il se mit à pleuvoir, et pour prendre un raccourci, la procession passa par la cour des Mochnine. La mère de Prokhore se pressa pour le présenter à l’icône et depuis ce jour, son état s’améliora. Cette maladie ainsi que sa chute n’ébranlèrent pas la solide santé de Prokhore. Le garçon grandissait en force, avec une grande sensibilité, et se faisait remarquer par sa très bonne mémoire ainsi que par ses vertus d’humilité et de douceur qui chez lui paraissaient innées.

Il faut noter qu’à cette époque on apprenait à lire principalement dans le psautier, et la beauté des églises avec leurs offices imprimait dans l’âme des enfants, chaleur, pureté et élévation de pensées. Le jeune Prokhore se sentait attiré par ces sources salvatrices et prit goût à la lecture des saintes écritures à l’église ainsi que celles faites par les adultes. Ayant appris ensuite à lire les Heures et le Psautier, la fréquentation des offices devint pour lui d’une nécessité vitale. Ce zèle pour l’Eglise et l’éducation de la parole de Dieu eurent une grande influence sur le futur destin de Prokhore. Fortifié spirituellement, il se formait en lui la décision de quitter le monde pour se consacrer à la vie austère de moine. Cette décision mûrit complètement dans sa dix-septième année. Sa mère intelligente et favorable à la piété chrétienne ressentit dans son cœur maternel la vocation véritable de son fils et ne l’empêcha pas de réaliser ses projets secrets.

Jadis, la vie des orthodoxes russes orthodoxes dans ses nombreuses manifestations, était remplie de mœurs édifiantes et suscitait de touchantes coutumes solennelles, si belles par leur simplicité. Si un membre de la famille s’apprêtait à partir en voyage à pied ou en voiture, tout le monde devait s’asseoir durant un silence plein de grâces qui emplissait et ceux qui partaient et ceux qui restaient. Durant ces minutes, une pensée terrible pouvait leur venir à l’esprit : N’avait t-on rien oublié d’essentiel ou d’important et emportait-t-on aussi en soi la paix et la sérénité de l’âme ? Ainsi cette tradition russe était aussi fortement enracinée dans la famille Mochnine, et les adieux de son fils Prokhore furent émouvants quand celui-ci partit vénérer les saints de Kiev et là-bas, dans le silence, auprès des saints et des startzy, y éprouver sa décision de quitter les vanités du monde.

Pendant les adieux, tous assis en se taisant durant ces secondes pensaient certainement à de nombreuses choses, priaient Dieu, quand Prokhore se prosterna devant sa mère qui lui fit embrasser les icônes du Sauveur et de la Mère de Dieu, le bénit en lui donnant une grande croix de cuivre. Seulement après, il partit. Il garda et porta cette croix par-dessus son vêtement ouvert sur la poitrine durant toute sa vie et jusqu’à sa mort. Accompagné de la bénédiction de sa mère et de ses proches, Prokhore arriva à Kiev. La magnificence des églises, l’abondance des lieux saints et des monastères où vivaient de nombreux moines, lui procurèrent une joie spirituelle ineffable.

Aussitôt, il alla trouver le staretz Dosithée, un reclus doué de clairvoyance et d’une très riche expérience spirituelle, qui vivait à cette époque dans le désert de " Kitaïev " non loin de la Laure des Grottes de Kiev. Le jeune Prokhore frappa, avec crainte, joie et frémissement, à la porte de la cellule de Dosithée, le reclus. Il entra et s’agenouilla. Versant d’abondantes larmes, il lui ouvrit son âme, ses pensées, puis humblement lui demanda conseil. Ayant reçu sa bénédiction, il lui demanda vers qui il convenait de se diriger pour une direction spirituelle salutaire afin de combattre le mal et où il pourrait trouver ce lieu, cette cellule, ces pierres d’église qui représenteraient pour lui des étapes sûres dans son cheminement spirituel.

Le staretz Dosithée caressa le jeune garçon et lui indiqua le désert de Sarov. Réjoui et rassuré par l’ordre du reclus, et après avoir apaisé sa faim spirituelle et vénéré les reliques des saints de Kiev, Prokhore revint pour peu de temps vers sa ville natale de Koursk, dans sa famille. Il quitta alors définitivement le nid familial pour les lointaines forêts de pins du désert de Sarov.

Le 20 novembre 1778, veille de la fête de la Présentation au Temple de la Très Sainte Mère de Dieu, Prokhore, âgé de dix-neuf ans parvint à Sarov. On peut imaginer avec quel sentiment émouvant d’humilité le jeune pèlerin aperçut le monastère que Dieu lui destinait. C’était en hiver, les frimas ne refroidissaient pas l’ardeur du pèlerin. L’épais blanc manteau de neige correspondait bien à la pureté des désirs du jeune homme, la silhouette imposante des pins et des sapins séculaires, par leur parure, disaient la vie éternelle que rien ne peut emprisonner, ni geler, et des forces souterraines mystérieusement donnaient aux arbres une vivante et verte beauté.

Il faut dire que la seule vue du désert de Sarov qui fait partie de l’histoire sainte de l’ascétisme donne à l’homme une chaleur toute particulière. Ce site très pittoresque avec le monastère construit sur un escarpement élevé et les coupoles de l’église de la Dormition visibles de loin dans les environs, attire, par son calme monastique et accueillant, le voyageur fatigué. Là, au bas de la colline où se situe le monastère, les deux rivières Satis et Sarvka se rejoignent et aux alentours, c’est l’épaisse forêt sans aucune habitation.

En ce temps-là, le recteur du désert était le sévère mais tendre higoumène Pakhôme. Issu lui aussi d’une famille de marchands, il connaissait les parents de Prokhore. Grâce à son regard expérimenté, il devina toute la force et la pureté d’intention du jeune homme, puis le reçut paternellement et le remit à l’obédience et aux soins du trésorier, le hiéromoine Joseph. Auprès de ce staretz, Prokhore dut accomplir le service de la cellule, puis comme novice, il fut envoyé à la boulangerie, pour les prosphores, et à la menuiserie. Il devait aussi réveiller les frères pour les offices du matin et remplir la fonction de sacristain.

L’ensemble des activités du jeune novice ne s’arrêtait pas uniquement à l’exécution facile du travail même fatigant. Avec son grand zèle, il fixa son attention sur sa propre vocation, sur ce qui justement constitue le plus important et l’unique raison d’être du moine. Il se mit à se rééduquer, se surveillant constamment tout en aspirant à la perfection morale. Là, le jeune homme élevé avec la crainte de Dieu, dans une famille orthodoxe russe, s’engagea avec vigueur et zèle sur le chemin de l’abnégation : obéissance dans le travail, douceur et tempérance, mais surtout la prière, voilà tout ce qui était maintenant sa règle de vie.

Il savait qu’ici, au monastère, sous la conduite rigoureuse de startsy éprouvés dans leur vie spirituelle, il lui était plus sûr de se garder des tentations du monde et qu’il y aurait plus de possibilités d’exploits ascétiques pour découvrir totalement en lui-même l’esprit évangélique.

Fermement décidé à accomplir spirituellement son exploit, il s’engagea joyeusement sur ce chemin d’accomplissement à partir des conseils de la vie monastique de saint Jean Climaque : " Comme le navire qui avec un pilote habile arrive sain et sauf au port avec l’aide de Dieu, ainsi en va-t-il de l’âme guidée par un bon pasteur ; elle s’élève facilement vers le ciel, bien qu’elle fut auparavant pécheresse… Comme celui qui, sans guide va sur un chemin inconnu, et peut facilement se perdre, bien qu’il soit raisonnable, de même en est-il dans le monachisme : celui qui accomplit l’obédience de sa propre volonté périt facilement, malgré la connaissance de la sagesse du monde ".

Cette attention si sérieuse et réfléchie de lui-même sur son comportement de moine, se reflétait par-dessus tout lorsque le jeune novice assistait avec assiduité aux offices tout en restant debout sans bouger, et toujours à la même place du début jusqu’à la fin. Il accomplissait aussi d’une manière stricte la règle monastique dans sa cellule.

Bien entendu, il est difficile d’imaginer que Prokhore, âgé de vingt ans, ne pouvait avancer sur cette voie monastique sans obstacle ni combat. Les pensées, les peines, l’ennui, l’abattement, ces compagnons permanents du péché qui empoisonnent la vie quotidienne dans le monde, passent aussi bien sûr aussi à travers les murs des monastères. Et le moine Prokhore repoussait victorieusement et avec force ces pièges diaboliques tout en menant le combat dans une surveillance constante et en s’imposant une règle de travail.

Chez lui, Prokhore lisait les saintes écritures et accomplissait des travaux physiques. Il lisait l’Evangile et les épîtres des Apôtres toujours débout ainsi que l’Hexameron de saint Basile le Grand, les entretiens de saint Macaire le Grand, l’Echelle sainte de saint Jean Climaque, la Philocalie et beaucoup d’autres livres au contenu moral et religieux. Cette grande connaissance des Saints Pères développa en lui la capacité d’appliquer tout ce qu’il lisait au travers des comportements divers de l’être humain, de là son aptitude à éclaircir toute situation par ses décisions claires et conformes à la parole de Dieu.

Par son activité physique, il participait aux travaux en commun des moines : flottage du bois, préparation des bûches, et pendant son repos, il sculptait des croix en bois de cyprès pour les distribuer aux fidèles. Mais la prière et l’abstinence était ce qu’il aimait par-dessus tout. Devenu un très grand ascète, jeûnant, travaillant, le moine Prokhore était déjà conscient du sens de l’ascèse et de la douceur de l’état monastique. Par la suite, sa vie fut un exemple concret d’ascétisme, d’un constant travail sur soi, de négation de soi, d’abstinence, de renoncement aux plaisirs et aux consolations du monde, tout ce qui constitue malheureusement, le lot d’un petit nombre de gens forts.

Actuellement et à des diverses époques sont apparues de nombreuses associations sportives où l’on exerce volontairement ses membres, ses muscles, et développe la plastique et le rythme du mouvement, ce qui aide au développement du corps, à la santé physique et procure du bien-être et la société approuve toute sortes de sports. Mais dans le même temps, quelles vives attaques n’a-t-on pas entendues et entendons-nous encore au sujet de l’ascétisme dans les enseignements de l’Eglise, qui est cependant l’essence et le fondement même de toute spiritualité chrétienne.

Les livres et les journaux profanes, en majorité, s’indignent souvent avec méchanceté contre l’ascétisme et le monachisme, et s’opposent aux chercheurs de la vérité et du renouveau religieux. Pourquoi, pensent-ils, tous ces jeûnes, ces stations debout à l’église, ces larmes de mortification, cette contrition des péchés, alors qu’il est dit que le christianisme est la religion de la joie et de la gaieté ? et que le monachisme la recouvrirait de peine et d’un habit noir ? Dieu a donné à l’homme, l’univers, une famille, la vie pour se réjouir, mais le monachisme qui exige le refus austère de tous ces biens, cela pourrait paraître contre nature.

Il nous à sembler nécessaire ici d’introduire cette courte réflexion sur le monachisme et l’ascétisme, car d’une part l’athéisme virulent et contemporain essaie d’effacer de la surface de la terre le concept même du monachisme, et d’autre part parce que les orthodoxes, par des conditions de vie en Europe occidentale sont obligatoirement amenés à côtoyer d’autres conceptions au sein de mouvements chrétiens à caractère sectaire, qui n’ont aucun enseignement sur le jeûne, l’ascèse et les vœux monastiques.

Par ailleurs, en se reportant à des époques anciennes, nous découvrons que les déserts égyptiens, qui se comptaient alors par dizaines de milliers, s’avéraient être le royaume des moines. L’histoire du peuple russe orthodoxe nous convaincra aussi par l’édification de centaines de monastères qui dans le passé surgirent à l’extrême Nord, - dans des régions absolument désertiques peuplées d’indigènes telles les régions austères et sauvages d’Arkhanjebsk, d’Oloretz, de Vologda, de Viatka, la région de Moscou, de Iaroslav, et de Pochekhon. Ces monastères ont brillé comme des étoiles, car les moines et ascètes qui parcouraient les forêts impénétrables de ce Nord, alors désert, laissèrent partout des " skits ", des monastères, et tant d’autres lieux saints.

Le monachisme a donc laissé dans la société russe et dans la vie privée des individus une empreinte d’ordre, de paix, de pureté, et a su inspiré l’obéissance envers les aînés, la bonté, la patience, l’espérance en la miséricorde et dans la volonté de Dieu, ainsi que l’indifférence aux biens terrestres. Serait-ce mauvais ? Il est vrai que les vertus chrétiennes exigent de chacun cette vie d’ascèse : patience et humilité, chasteté, douceur et abstinence. Ainsi par nature, des hommes qui aspirent à un séjour paisible hors des bruits du monde, devenus étrangers à une vie de famille, priant et contemplant les choses divines, deviennent-ils moines.

Pourquoi les éloigner de l’ascèse ? Y-a-t-il si peu de circonstances dans la vie où par devoir, les gens fuient les obligations profanes ? Ici, au contraire, une seule règle : celui qui en est capable, celui-ci doit accomplir l’exploit ascétique. Otez l’ascétisme de la religion, et non seulement la force qui anime cette part de l’âme humaine fuira le monde, mais aussi se taira la source de toute autre animation.

Le peuple russe orthodoxe a vénéré le saint ascétisme, a recherché la vie des monastères, a fait de pieux pèlerinages pour vivre pendant de longues années auprès de startsy connus et devenir ainsi ce flambeau de foi et de piété.

Voilà l’idéal de vie que le jeune Prokhore portait en son cœur. Il s’y appliquait de toutes ses forces, dans un grand élan spirituel et durant ses premières années au monastère, Prokhore s’imposa un jeûne très sévère. Il ne mangeait ni le mercredi, ni le vendredi, et les autres jours de la semaine ne prenait de la nourriture qu’une fois par jour. Avec la bénédiction et l’autorisation de son staretz Joseph, le jeune Prokhore se mit à rechercher la prière solitaire à ses moments libres dans la forêt. Au plus profond de celle-ci, il se construisit une hutte et là il s’abîmait dans la prière contemplative. Dans le silence, loin des hommes, il s’adonnait avec amour à sa règle de prière, entouré des splendeurs immuables de la nature, qui lui dévoilait la grandeur du Créateur tout-puissant.

En 1780, Prokhore, tomba gravement malade. Son corps était enflé et la maladie ne cédait à aucun traitement, sans doute une hydropisie qui dura trois ans, et pendant laquelle il resta alité un an et demi. Le respect inhabituel que les startsy et les frères de Sarov avaient pour le jeune moine, se manifesta aussi durant sa maladie. Le staretz Joseph, l’higoumène Pakhôme, le staretz Isäie étaient constamment avec lui, et les frères lui accordaient toute leur attention et leur prière. Un jour, le staretz Joseph pria pour la santé de Prokhore durant la Divine Liturgie. Le malade se confessa et communia. Et voici que dans une lumière ineffable la Mère de Dieu lui apparut avec les apôtres Jean le Théologien et Pierre. Notre Souveraine, montrant le novice à saint Jean le Théologien lui dit : " Celui-ci est de notre race ". Elle posa sa main droite sur sa tête et avec le sceptre qu’elle tenait dans sa main gauche, toucha le malade. Le signe visible de ce contact fut une cavité sur la jambe de Prokhore, à travers laquelle s’écoulèrent de l’eau et du pus, ce qui le faisait tellement souffrir. Ensuite, Prokhore se trouva vite guéri par miracle.

Bientôt, on se mit à construire dans Sarov de nouveaux bâtiments. La cellule où vivait Prokhore et dans laquelle avait eu lieu sa guérison miraculeuse, fut détruite et sur son emplacement on construisit un hospice pour vieillards et une église à deux étages ; celui du bas fut placé sous l’invocation des saints Zossisme et Savra de Solovki et celui du haut sous l’invocation de la Transfiguration du Seigneur.

Le moine Prokhore, désigné pour collecter les dons nécessaires à la construction de cette église, alla donc dans de nombreuses villes et villages de notre mère la Russie, et comme le dit Vekrassov : " Pour lui, rien n’est éloigné, il passait de Moscou à la Mer Caspienne et aux bords de la Néva impériale… ". Il séjourna aussi dans sa ville natale de Koursk, chez son frère, se rappela son enfance et de leur mère si tendrement aimée, qui reposait en terre ; il alla au cimetière et resta longtemps à se recueillir dans la prière sur la tombe de ses parents. Son frère Alexis qui gérait bien ses affaires, fit un don généreux pour l’église du monastère.

Dans certaines biographies de St Séraphim, on nous renseigne sur l’apparence extérieure du novice à cette époque : " Pas beaucoup plus âgé de 25 ans, il était de grande taille, avec un visage pâle et rond, le nez droit et effilé, des yeux bleu clair expressifs et pénétrants, des sourcils broussailleux, des cheveux épais de couleur châtain clair. Il était fort et robuste, possédait un discours attirant, une mémoire exceptionnelle et une faculté de compréhension aiguë.

Le 13 août 1786, Prokhore fut tonsuré et reçut le nom de Séraphim, ce qui signifie " flamboyant ". Celui qui reçut Prokhore voulait lui imprimer pour toute sa vie cette flamme spirituelle qui se pressentait déjà dans le jeune novice. Un an après, en décembre 1787, il fut ordonné hiérodiacre et depuis lors pendant six ans il participa presque toujours aux offices. Il renforça sa prière en cellule ; la veille du dimanche et des fêtes, il priait debout toute la nuit sans ressentir de fatigue et sans avoir besoin de repos. Grâce à de tels exploits, le père Séraphim eut le privilège de révélations particulières.

Parfois il voyait des anges en vêtements blancs et or concélébrer avec les frères durant les offices monastiques. Le hiérodiacre Séraphim eut le privilège particulier d’une vision remarquable durant la Divine Liturgie du grand Jeudi Saint : " Quand après la petite entrée, le hiérodiacre Séraphim proclama : ‘Seigneur, sauve les fidèles et écoute-nous’ puis s’étant adressé au peuple il termina en disant : ‘et dans les siècles des siècles’, soudain il se produisit en lui un changement, car il ne pouvait plus bouger de sa place et dire un mot. Les célébrants comprirent qu’il avait une vision. Les autres hiérodiacres l’amenèrent dans le sanctuaire où il resta trois heures, tantôt le visage tout illuminé, tantôt tout pâle, n’étant pas en état de prononcer un seul mot. Quand il revint à lui, il raconta sa vision aux pères Joseph et Pakhôme, ses startsy.

" Je venais de proclamer, disait-il, ‘Seigneur sauve les fidèles et écoute-nous’ et levant l’orarion sur le peuple, je terminais, ‘et dans les siècles des siècles’ quand soudain comme un rayon de soleil m’éblouit et je vis Notre Seigneur Jésus Christ, comme le Fils de l’Homme en gloire, brillant d’une lumière ineffable et entouré des puissances célestes, des anges, des chérubins et des séraphins, tels un essaim d’abeilles, s’élevant dans l’air à partir des portes occidentales de l’église. Le Seigneur s’approcha de l’ambon, éleva ses mains très pures et bénit les célébrants et les fidèles. Puis il entra par les portes royales là où se trouve sa Sainte Image et entouré d’une multitude d’anges, il fut transfiguré tandis qu’une lumière ineffable remplissait toute l’église. Moi, qui ne suis que terre et cendre, à cette rencontre du Seigneur Jésus Christ, je fus trouvé digne de sa part d’une bénédiction particulière. Mon cœur se réjouit de toute sa pureté, éclairé, dans la douceur de l’amour envers Dieu ".

Cette apparition miraculeuse renforça son exigence de la prière solitaire ; et il alla plus souvent, le soir dans son ermitage, en forêt, y priait toute la nuit et le matin repartait à Sarov.

Le 12 septembre 1793, appelé par son évêque dans la ville de Tambov, le hiérodiacre Séraphim, fut ordonné hiéromoine et à partir de ce jour-là, vivant au désert même , il communia tous les jours. Investi de la grâce du sacerdoce, avec quelle dévotion et quel amour, il accomplissait le service de la Sainte Eglise ! Comme un séraphim céleste, il se vouait entièrement au service de Dieu, se fortifiait par sa prière devant lui nuit et jour ; il ne pensait plus ni à manger, ni à boire, et regrettait d’avoir besoin de repos et de ne pouvoir servir Dieu sans interruption. La tâche de sa vie consistait dès lors, selon son expression personnelle " en la construction définitive de la demeure de l’âme. Désormais, sa poitrine porte un cœur semblable à de la cire, qui recèle dans une joie ineffable les visions célestes dont il est habité.

A cette époque le père Séraphim était déjà bien préparé pour le grand exploit ascétique qu’était la vie solitaire au désert. Le recteur du monastère, le père Pakhôme, mourut bientôt et avant de mourir lui donna sa bénédiction afin qu’il commence son activité solitaire.

Le 20 novembre 1794, le hiéromoine Sérapahim, âgé de 35 ans, partit dans l’ épaisse forêt à cinq ou six verstes du monastère, près de la rivière Sarovka, pour s’isoler dans sa cellule au désert. Le prétexte de ce départ fut qu’à cause de ses longues stations debout à l’église, ou de ses prières en cellule, ses jambes s’étaient mises à enfler et des ulcères s’étaient formés.

Sa cellule en forêt, une simple isba avec une entrée de quelques marches, comportait un poêle ; elle était entourée d’un potager que le père cultivait l’été. Il possédait aussi des ruches.

Il était habillé des vêtements des plus simples et des plus rudes avec sur la tête une petite toque usée, sur ses épaules une soutane de lin blanc, aux mains des moufles en cuir et aux pieds des sortes de bottes, comme des chaussettes en cuir et des lapk….. On pouvait voir sur sa poitrine une croix en cuivre, celle que sa mère lui avait remise au moment de son départ, et sur son dos un sac qui renfermait toujours les Evangiles. Hiver comme été, il portait toujours les mêmes habits. Au travail, il était toujours d’humeur joyeuse et radieuse. Il arrivait que pendant son travail, sa pelle ou sa bêche tombent soudain de ses mains, tandis que son visage prenait une expression extraordinaire, et il restait ainsi debout et immobile, s’abîmant dans la contemplation des mystères divins.

Il travaillait toujours en chantant des chants liturgiques qu’il connaissait par cœur comme le dogmatique, ton 1 : " Gloire universelle… " et l’antiphone : " Les anachorètes ont toujours soif de Dieu ". La règle de prière au désert était très importante et très stricte et souvent, à la place des prières du soir, il faisait mille prosternations d’un seul coup. Le père Séraphim ne se nourrissait pour ainsi dire que de légumes ; il prenait le dimanche au monastère du pain rassis et sec pour toute la semaine, mais le distribuait presque entièrement aux oiseaux et aux animaux de la forêt qui venaient jusqu’à lui et l’aimaient. Il lui arrivait parfois de refuser de prendre du pain au monastère. Il arriva à un tel degré de jeûne que pendant presque trois ans, il ne se nourrissait que d’herbe, de l’égopode, qu’il cuisait dans un pot et faisait sécher pour l’hiver.

Les dimanches ainsi que la veille et les jours de fêtes, le père Séraphim se rendait au monastère et durant les offices restait debout, puis communiait aux saints mystères. Ces jours-là, il parlait avec les moines qui avaient besoin de ses sages conseils, et ensuite repartait au désert. En un mot, le père Séraphim, se consumant d’amour pour Dieu, se livrait au désert à des formes d’oubli de soi et à la règle de prière. " L’isolement, la prière, l’amour et la tempérance sont les quatre roues qui emportent l’esprit vers le ciel " disait-il souvent et il était le premier à l’appliquer.

Durant ces années, le père Séraphim évitait les visiteurs par tous les moyens. D’habitude il saluait humblement les gens qu’il rencontrait dans la forêt et aussitôt s’écartait. Ceux qui voyaient l’ermite pour la première fois étaient fortement impressionnés. La seule vue de ce serviteur de Dieu habillé pauvrement touchait l’âme et témoignait de quelque chose de sublime et de spirituel tout en inspirant de la vénération aux hommes mais aussi aux bêtes sauvages. Quel tableau extraordinaire et touchant que l’ascète Séraphim qui nourrit de ses propres mains un ours de la forêt qui le regarde avec une tendresse toute particulière et qui lui obéit ! A ce moment-là, regardez attentivement le visage du père Séraphim, qui brille d’une lumière angélique de joie et de miséricorde et vous pourrez y déchiffrer le secret de l’humilité et de l’obéissance de l’ours.

Mais la vie intensive de l’ascète excita la méchanceté cruelle du démon qui lui infligea diverses épreuves. Un jour, pendant la prière, le père Séraphim entendit un hurlement sauvage à l’extérieur de sa cabane. Une autre fois, il sentit que toute une foule de personnes bruyantes qui frappait à sa porte la brisa puis jeta à l’intérieur un énorme morceau de bois que huit personnes auraient eu bien du mal à enlever. Parfois durant la prière, il lui semblait que sa cellule s’effondrait et que des bêtes sauvages se jetaient sur lui en hurlant ou il voyait aussi un cercueil ouvert d’où sortait un cadavre.

Le père Séraphim surmontait toutes ces épreuves et visions extérieures par la puissance du signe de la croix, mais alors l’ennemi redoublait ses attaques avec une rage encore plus grande ; il soulevait l’ascète et le jetait avec une telle force à terre que ses os auraient dû se briser si l’aide de Dieu ne l’avait pas préservé à ce moment-là. On peut penser que le père Séraphim éprouvait à sa mesure la force tentatrice des esprits du mal. A la question naïve d’un laïc au sujet des démons, l’ascète répondait en souriant : " Ils sont abjects. Ainsi qu’un pécheur ne peut soutenir l’éclat d’un ange, ainsi est-il terrible de voir les démons car ils sont abjects. "

Durant ces années, le père Séraphim fut élu deux fois higoumène et archimandrite du monastère mais par modestie il refusa ces propositions. Devant une telle humilité, le diable fit s’abattre sur lui un nouveau malheur terrible encore plus puissant quand il suscita dans son âme par de très fortes tentations un combat spirituel. Le père Séraphim peinait ; en effet celui qui fixe son attention sur sa vie spirituelle, peut contrôler plus sévèrement les mouvements de son cœur, par une conscience de plus en plus aigüe, mais alors les agressions de l’ennemi se feront de plus en plus fortes. Car dans le combat spirituel, l’ennemi souvent attaque là où se trouvent concentrées les forces principales afin de mieux briser et détruire tout principe de résistance. Invoquant le secours du Christ Sauveur et de la Mère de Dieu, le père Séraphim décida de réaliser l’exploit des stylites.

Dans la forêt, à mi-chemin entre sa cabane et le monastère, se trouvait une très grande pierre de granit. C’est à cet endroit le père Séraphim décida de devenir stylite. Chaque jour, à la tombée de la nuit, il restait en prière, debout ou agenouillé sur la pierre, et les bras levés il répétait sans cesse : " Dieu, aie pitié de moi pécheur… " Il déposa aussi dans sa cellule une autre pierre sur laquelle il priait dans cette même attitude, durant tout le jour. Il accomplit cette grande prouesse pendant mille jours et mille nuits. Un tel effort physique et une prière ininterrompue lui procuraient de grandes consolations. Le malin arrêta d’éprouver le père Séraphim dont l’âme s’était forgée et les tentations cessèrent de troubler ses pensées. Cependant, à cause de ces stations, durant presque trois ans, son état physique s’était affaibli et l’état de ses jambes de nouveau avait empiré. " Les forces humaines n’étaient pas suffisantes " dira à ce propos le père Séraphim, " Je trouvais une force intérieure et un don céleste issu du Père des lumières qui me consolait. Quand notre cœur s’adoucit, alors Dieu est présent. "

Déjà âgé, l’ascète Séraphim,, peu de temps avant sa mort, se confia à ses frères au sujet de ces longues stations. Les pierres sur lesquelles le père Séraphim a prié existent encore de nos jours mais il ne reste plus qu’un seul morceau de la grande pierre. Ceux qui venaient en pèlerinage à Sarov pour vénérer le père Séraphim, en emportaient des morceaux en souvenir. Longtemps dans les familles russes orthodoxes, on gardait pieusement des morceaux de granit sur lesquels était représenté le père Séraphim en prière, et qui furent transmis à leurs descendants.

Un exemplaire de cette pierre est conservé à l’église de Saint Séraphim de Sarov, 91, rue Lecourbe à Paris. C’est un don rapporté de Russie, de Tsarskoïe Selo, que fit Ekaterina Serguievna Dokhtourosa à l’auteur de ces lignes. Là se trouve aussi une petite parcelle de la mante de Saint Séraphim de Sarov (don de l’archevêque Alexandre, un fervent admirateur de Saint Séraphim qui l’invoquait avec force). Ces deux saintes reliques avec un peu de farine donnée jadis à Sarov, ont été insérées dans l’icône de saint Séraphim, qui repose sur " l’analoï ", devant laquelle une veilleuse brûle maintenant à Paris en l’honneur de cet homme de Dieu, depuis déjà deux ans.

Les épreuves du père Séraphim n’étaient pas encore terminées. Le 12 septembre 1804, il était en train de couper du bois en forêt, lorsque trois paysans inconnus s’approchèrent de lui et lui demandèrent de l’argent en l’insultant avec grossièreté. Sans se servir de sa hache pour se défendre, bien au contraire, il la posa et croisant les bras leur dit : " Faites ce que vous devez ". Ils le frappèrent à la tête avec la hache, aussitôt du sang s’écoula de sa bouche et des oreilles, et il tomba raide mort. Enfin, ils le ligotèrent, voulurent le noyer dans la rivière, mais pensant qu’il était déjà mort, ils le jetèrent dans l’entrée de sa cellule qu’ils fouillèrent minutieusement pour y chercher de l’argent. N’en trouvant pas, ils ne virent qu’une icône et quelques pommes de terre. Déçus, les brigands se mirent en colère, s’affolèrent, puis prirent peur et s’enfuirent.

Peu de temps après, le père Séraphim revint à lui, défit ses liens avec peine et avec l’aide de Dieu arriva le lendemain à Sarov pour la liturgie. A ce moment-là son aspect était terrible, ses cheveux et sa barbe emmêlés tout couverts de poussière, étaient collés par le sang coagulé. Ses mains et son visage étaient fortement ensanglantés, quelques dents étaient cassées, son habit tâché de sang collait par endroit aux plaies de son corps. Les médecins accourus d’Arzamas, trouvèrent des fractures du crâne, des côtes et la poitrine enfoncée, et s’étonnèrent de le voir encore en vie. Quand ils l’auscultèrent, le père Séraphim s’endormit et eut une vision de la Très Sainte Mère de Dieu qui s’approcha de son lit avec les apôtres Pierre et Jean le Théologien, et leur montrant l’ascète dit : " Celui-ci est de notre race ". Se réveillant, le martyrisé ressentit un soulagement et une joie intense de plénitude spirituelle. Le même jour et pour la première fois depuis son agression, il s’alimenta d’un peu de pain et de chou salé.

Sauvé par miracle d’une mort inévitable, le père Séraphim resta cependant cinq mois au monastère jusqu’à son complet rétablissement, puis retourna à son ermitage. Toutes ces blessures ajoutées aux séquelles dues à la chute d’un arbre sur lui changèrent son apparence. Jusque là élancé, il marche désormais courbé, appuyé sur un bâton, une hache ou une pioche.

Ses agresseurs, des serfs du comte Takychev du village de Kremenok, furent rapidement retrouvés et à sa demande on pardonna aux malfaiteurs qui vinrent le voir, se repentirent et lui firent la promesse de se corriger, d’autant que le Seigneur lui-même incendia leur maison et ainsi furent-ils châtiés.

En 1807, mourut le deuxième recteur du désert de Sarov, le saint higoumène Isaïe, tant aimé et vénéré par le père Séraphim et son décès fut une grande épreuve pour lui. Ses trois startsy, tant aimés, Joseph, Pokhôme et Isaïe, auxquels il devait son entrée au monastère, reposaient déjà dans la tombe. Très ému, le père Séraphim vénérait leur mémoire, à chaque fois qu’il allait au cimetière du monastère, et se recueillait longtemps sur leur tombes.

Devenu orphelin, le père Séraphim se trouva un nouvel exploit ascétique, le silence. Le désir de passer par cette ascèse s’emparait de lui avec insistance. Saint Ambroise de Milan en parlait ainsi : " J’en ai vu beaucoup se sauver par le silence, pas un seul par le bavardage ". Il se rappelait aussi les paroles d’un autre maître : " Le silence est un mystère du monde à venir ; les paroles sont des outils pour ce monde " et par la suite, il dira lui-même : " La solitude et le silence engendrent l’humilité et la douceur, ils disposent l’homme à la piété, le rapprochent de Dieu et font de lui un ange terrestre ".

Sa vie au désert s’avérait maintenant insuffisante quand il décida de faire vœu de silence. A présent, il évitait les visiteurs, ne les recevait plus dans son ermitage, et s’il rencontrait quelqu’un dans la forêt, il tombait la face contre terre, et ne se relevait que lorsqu’il n’y avait plus personne auprès de lui. Les jours de fête qui avaient lieu en semaine, un des frères lui apportait de la nourriture au désert puisque le père Séraphim avait cessé de se rendre au monastère, même ces jours-là. Un hiver, le moine venu par un chemin enneigé, arriva chez le silencieux pour lui apporter du pain et quelques légumes. Dès son entrée dans l’antichambre de la cellule, le moine déposa par terre la nourriture. Sans lever les yeux sur lui, le père Séraphim le prit puis donna un morceau de pain ou de chou ; par là il signifiait au novice ce qu’il devait lui apporter le lendemain. Voici en quoi il manifestait extérieurement son silence, tandis que la signification intérieure et l’essence même de cette ascèse consistaient à un renoncement de tous les soucis et biens de ce monde. Il vécut ainsi dans un tel silence environ trois ans avant de s’engager sur une voie plus élevée, celle de la réclusion.

Il avait alors cinquante ans quand l’assemblée des anciens hiéromoines du monastère qui commençaient à se soucier de ce taciturne, afin qu’il puisse communier plus souvent aux saints mystères du Christ, décida que le père Séraphim viendrait soit à Sarov, les dimanches et jours de fête, soit qu’il devait revenir vivre au monastère. Au souvenir de ses vœux monastiques qui l’engageaient à renoncer à sa volonté propre et à vivre l’obéissance, le taciturne revint donc vivre au monastère.

C’est le 9 mai 1810, que Séraphim le reclus, franchit à nouveau les portes du monastère de Sarov, après quinze ans passés au désert. Le recteur et les frères l’accueillirent avec joie et étonnement, mais celui-ci fut d’autant plus grand quand le lendemain de son arrivée, le staretz après avoir communier aux saints mystères, s’enferma dans sa cellule sans en sortir ni recevoir personne. Sa cellule était vide à part l’icône près de laquelle brûlait une veilleuse constamment, et une bûche qui lui servait de chaise. Pour mortifier sa chair, il portait sous sa chemise, attachée à son cou, une croix en fonte de cinq " verchok ". (…) Il ne portait jamais de lourdes chaînes, ni de cilice car il disait : " Si on nous a offensé en parole ou en action, et que nous supportons l’offense selon l’Evangile, voilà notre cilice. "

A cette époque, il mangeait vraiment très peu, et se nourrissait seulement de farine d’avoine, de chou haché, et ne buvait que de l’eau. Son voisin de cellule, Paul était chargé de lui procurer cette alimentation rudimentaire qu’il déposait à sa porte et repartait. Il arrivait que le père Séraphim ne prenait rien et alors le moine Paul reprenait la nourriture.

Sa règle de prière demeurait aussi importante et difficile qu’auparavant. Dans la semaine, il lisait tout le Nouveau Testament, et pendant la lecture, il commentait à voix haute les Saintes Ecritures. Venant près de sa cellule, de nombreux élus écoutaient de sa bouche même des paroles édifiantes. Parfois, assis sur un livre, comme s’il était en train de s’éteindre et abîmé dans la contemplation, il s’arrêtait de lire les prières, se taisait tout en se tenant immobile devant l’icône. Tous les dimanches et jours de fête, il communiait aux Saints Mystères dans sa cellule. Pour vivre toujours avec l’idée de la mort, le père Séraphim avait déposé dans l’entrée un cercueil en chêne près duquel il priait souvent, se préparant sans cesse à sa dernière heure.

Passées cinq années d’austère réclusion, le staretz Séraphim s’était un peu affaibli physiquement, mais la période de ses exploits n’était pas encore terminée. Il ne rompit ni son silence, ni sa réclusion même quand l’archevêque du diocèse de Tambov, son Eminence Jonas (futur exarque de Géorgie) qui désirait le voir vint à Sarov. Son Eminence accompagné de l’higoumène Niphonte, s’approcha de la cellule du père Séraphim mais la porte resta fermée. L’higoumène voulut insister pour que le staretz leur ouvre la porte, mais l’archevêque n’y fut pas favorable et plein de respect pour le staretz, il dit : " Il ne faut pas insister, ce serait un péché ", et s’éloignant de la cellule, il laissa le reclus en paix.

Puis, après encore cinq années de réclusion, le staretz Séraphim accepta de recevoir les frères et les laïcs dans sa cellule, et conversait volontiers avec eux, leur enseignant avec amour la foi chrétienne et la piété. Le 25 novembre 1825, la Mère de Dieu lui apparut et lui ordonna de sortir de sa clôture pour recevoir tous ceux qui auraient besoin de son soutien, de ses conseils et de ses prières. A cette époque, le père Séraphim qui avait alors soixante-six ans et avec sa grande expérience de vie monastique d’un demi siècle, s’engagea sur la voie du " starchestvo ", à savoir la direction spirituelle des âmes.

Il faut préciser que le " starchetvo " est le nerf le plus vital du véritable monachisme orthodoxe ; sans lui, il est impossible d’éduquer constamment l’esprit par le renoncement parfait à sa propre volonté et à ses pensées. " Un staretz au monastère, c’est une reine dans une ruche d’abeilles, auquel se soumet l’higoumène lui aussi. " Dans les écrits des Pères du Désert, se trouvent de nombreux exemples touchants d’humilité véritable envers le staretz. Là où se trouve un staretz, c’est là que les moines et les novices trouvent du réconfort, lui qui console dans l’affliction, réconcilie dans la dispute, tranche les doutes, enseigne, édifie, et prie avec le moine. Saint Séraphim disait au père Antoine, le supérieur défunt de la Laure Saint Serge : " Ne sois pas un père, mais une mère pour les moines ". Et ceci s’appliquait bien plus au staretz qu’à l’higoumène ou au recteur. Un recteur doit être parfois formellement sévère, mais le staretz est toujours tendre et bon ; l’higoumène détient le pouvoir, le staretz l’amour ; il peut menacer : " je te chasserai du monastère ", le staretz lui soupire, réfléchit et dit froidement : " Fais comme tu l’entends ", en faisant comprendre qu’il est offensé par la désobéissance et la non exécution de ses commandements. Aussi la menace : " Je ne t’aime plus, vis comme tu l’entends ", c’est bien plus que " je te chasserai " et devant une telle manifestation d’amour, les personnes sont prêtes à se prosterner et à verser des larmes de repentir, afin que de nouveau il leur pardonne et les aime.

Malheureusement, dans la vie du monde on connaît peu la joie de la vie monastique, mais lorsqu’on s’approche de cette vie, alors, par l’intermédiaire du cœur, on arrive à connaître la joie du contact de l’esprit plein de grâces du starchesko, et alors de nombreuses âmes aspirent aux saints monastères afin de s’y désaltérer, de se renouveler spirituellement auprès du staretz bien aimé et ressentir la supériorité des valeurs spirituelles et intérieures sur la vanité du monde. Et en effet, ce contact spirituel et mystérieux près de tels startsy, ne cessera pas après leur mort ; l’amour ne meurt jamais.

Il suffit de se rappeler ce que Saint Séraphim de Sarov disait à ses enfants spirituels : " Quand vous serez affligés, venez sur ma tombe et racontez-moi tout, comme si j’étais vivant et je vous consolerai ". Les âmes qui aiment de tels startsy, viennent sur leur tombe, ou écrivent de loin au monastère : " Vénérez le cher Père, allez sur sa tombe, murmurez-lui, ta fille, ton fils est dans l’affliction -aide-nous Père très cher… " A partir de ces mots simples mais sincères, dilués de larmes, on sent bien que l’on apprécie dans le staretz son expérience spirituelle : " La parole de l’expérience est une eau vive qui désaltère l’âme ; la parole sans l’expérience est une eau qui coule sur un mur ; la parole de l’expérience c’est de l’or pur, sans l’expérience ce n’est que du cuivre ". Et des startsy possèdent un tel trésor en abondance. " Celui qui a été tenté peut aider plus facilement celui qui est tenté ". Voilà quelle force pleine de grâce se trouve dans le starchesko et le Seigneur Dieu donne sa bénédiction au père Séraphim sur ce chemin.

Le père Séraphim, par-dessus tout aimait converser avec les moines. Il leur enseignait l’exécution minutieuse de la règle monastique, le zèle pour les offices religieux. " Il faut observer notre vie comme un cierge habituellement fait de cire et d’une mèche qui brûle " enseignait l’ascète Séraphim, " La cire, c’est notre foi, la mèche, l’espérance, et le feu l’amour qui les unit ensemble ; et la foi et l’espérance - comme la cire et la mèche-, brûlent ensemble sous l’action du feu. Un cierge de mauvaise qualité émet une mauvaise odeur et s’éteint, ainsi la mèche du pécheur devant Dieu répand une puanteur au sens spirituel. C’est pourquoi en regardant un cierge qui brûle à l’église, nous pensons aussi au début, au déroulement et à la fin de notre vie ; comme le cierge fond allumé devant la face de Dieu, de minute en minute notre vie s’amenuise, nous rapprochant de la fin…. "

" Cette pensée nous aidera ainsi à être moins distrait à l’église, à prier avec plus de ferveur et à faire en sorte que notre vie devant Dieu soit semblable à un cierge de cire pure, qui ne dégage pas de mauvaises odeurs ".

Dans l’œuvre du salut de l’âme, le père Séraphim accordait une grande force à la communion. Il conseillait aux moines et aux laïcs de s’approcher de la Sainte Communion au moment des douze grandes fêtes et de ne pas oublier de jeûner pendant les Carêmes de l’année. Il parlait de l’importance salutaire du Sacrement de l’Eucharistie en ces termes : " Si nous versions autant de larmes qu’un océan, nous pourrions comprendre le Seigneur pour la vie qu’il nous a donnée en abondance, par son Sang et son Corps très purs dont il nous nourrit et qui nous lavent, nous purifient, nous vivifient et nous ressuscitent. Et approche-toi sans douter, ne sois pas confondu et n’aies seulement que la foi ".

L’amour et l’humilité étaient les qualités toutes particulières reprises dans les entretiens avec le père Séraphim. Quel que fut celui qui venait, pauvre hère ou homme riche, quel que fut le pécheur, et l’état de sa conscience, il les recevait tous et tâchait de les aider et de les consoler tous ". Tous les jours, dès la fin de la liturgie du matin jusqu’à huit heures du soir, la cellule du père Séraphim était ouverte aux laïcs, mais pour les moines elle restait toujours ouverte. Seule une veilleuse et des cierges allumés devant les icônes éclairaient cette petite cellule et deux fenêtres donnaient sur les herbages au loin. Par terre, il y avait des sacs de sable et de pierres qui devaient certainement lui servir de lit.

Pendant ses entretiens, le père Séraphim était vêtu comme à l’accoutumée de sa soutane blanche et de sa mante, et quand il communiait, il revêtait l’epitrakhil et des sur-manches. La force de ses paroles venait surtout du fait que ce qu’il prêchait, il le mettait en pratique, car quels que soient les exercices spirituels qu’il recommandait aux autres, il les faisait lui-même et les accomplissait avec l’aide de la grâce.

" Enseigner aux autres - disait père Séraphim - c’est aussi facile que de jeter des pierres du haut de notre église, mais accomplir ce que tu enseignes, c’est porter des pierres au sommet de l’église ". Il accueillait avec un amour tout particulier ceux qui voulaient se corriger et qui se repentaient sincèrement de leur péchés. Tout en parlant avec ces personnes, il leur imposait l’epitrakhil et posant sa main droite sur leur tête il prononçait ces paroles : " J’ai péché, Seigneur, j’ai péché en mon âme et en mon corps, en action, en pensée, et par tous mes sens : la vue, l’ouïe ; l’odorat, le goût, le toucher, volontairement et involontairement ". Ensuite il prononçait la prière d’absolution habituelle, enduisait d’huile provenant de la veilleuse par un signe de croix sur le front du visiteur et lui donnait, si c’était le matin, de l’eau bénite de la Théophanie et du pain.

Les personnes repartaient remplis d’une joie inhabituelle dans l’âme. Le père Séraphim conseillait avec insistance d’avoir toujours dans le cœur la prière de Jésus : " Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, prends pitié de moi, pécheur " " Toute ton attention et ton éducation doivent être concentrées dans cette prière ", enseignait-il. Mis à part cela, il insistait surtout afin que chaque chrétien suive au moins la petite règle de prière. " Une fois éveillé, disait-il, il faut dire trois fois le Notre Père, trois fois " Réjouis-toi Marie " et une fois le " Je crois en Dieu ". Ensuite au repos, en voyage, ou au travail dire la prière de Jésus et en compagnie des autres, répéter en pensée : " Seigneur, prends pitié " ; avant le repas, reprendre la règle du matin ; après le déjeuner jusqu’au soir, au lieu de la prière de Jésus dire : " Très Sainte Mère de Dieu, sauve-moi, pécheur " ; avant de s’endormir, à nouveau redire la règle du matin. Celui qui n’a pas le temps, qu’il dise les règles en chemin, ou sur son lit se souvenant que " tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur seront sauvés " et celui qui a le temps qu’il lise aussi les verset de l’Evangile, les acathistes, les psaumes. Cette petite règle de prière a une grande qualité : la première prière du " Notre Père " est le modèle même de la prière donnée par le Seigneur lui-même ; la deuxième : " Réjouis-toi, Vierge Mère de Dieu ", fut celle prononcée par un ange descendu du ciel et la troisième, le Symbole de la foi, renferme tout les dogmes de la foi.

Nous avons dit plus haut que la santé du père Séraphim en ce temps-là était déjà bien chancelante. A cause de ses nombreux travaux, des stations sur la pierre et de sa réclusion, il souffrait des jambes et avait de forts maux de têtes, ce qui l’obligeait à respirer l’air pur et à sortir souvent la nuit de sa cellule.

Depuis 1825 (après l’apparition de la Mère de Dieu), depuis la bénédiction du recteur, le père Séraphim allait tous les jours à deux verstes du monastère, à un endroit qu’on appelait le désert proche, contrairement à son ermitage en forêt qui était le désert lointain. Là il y avait une source d’eau froide pure et fraîche près de laquelle un tronc d’arbre tenait lieu de chapelle comme il en existait tant dans l’immensité de notre patrie, à la croisée des chemins, près des sources et des puits. Sur ce tronc, il y avait une icône de Saint Jean le Théologien, et c’est pourquoi cette source s’appelait " Théologique ". Autour de la source, il y avait des plates-bandes que le staretz dessinait tout en abaissant le fond de la source avec des pierres pour y cultiver des légumes. Sur la colline, il y avait un abri où le Père Séraphim se protégeait de la chaleur et le soir il rentrait à Sarov. Très tôt, vers quatre heures et même deux heures du matin, il allait au désert proche vêtu de sa soutane et de sa mante, portant une hache à la main et un sac rempli de pierres ou de sable et surtout avec l’Evangile. Et quand on le questionnait sur son sac, il donnait toujours en réponse ces paroles de Saint Ephrem le Syrien : " Je fatigue celui qui me fatigue ".

A cette époque de nombreux orthodoxes russes de tous les coins de notre patrie désiraient aller voir le père Séraphim et suivre ses conseils. Son nom commençait à circuler par le bouche à oreille bien au-delà des limites gouvernementales de Tambov et des régions voisines. On pouvait observer en ce temps-là à Sarov, durant les jours de fêtes, un très grand spectacle particulièrement solennel, quand le père Séraphim revenait de l’église après avoir communié aux saints mystères. Le staretz, voûté et vêtu de sa mante, de l’épitrakhile et de ses sur-manches, marchait lentement, avec sur son visage de vieillard la marque d’une joie particulièrement radieuse.

Partout sur la route du monastère ou du désert, une foule de gens l’attendait. Ses entretiens avec les visiteurs étaient remplis d’une grande force spirituelle, ses paroles enlevaient comme un bandeau sur les yeux et ouvraient de nouveaux horizons. Il disait toujours ce qui était le plus important et le plus utile dans des circonstances données. Ses paroles réchauffaient le cœur, amenaient à la repentance, engendraient le désir de se corriger et de s’améliorer. Il pénétrait l’âme des personnes et réveillait leur conscience endormie.

L’ascète de Sarov a laissé un très grand testament spirituel aux jeunes générations, aux enfants dans leurs rapports avec leur parents. A l’époque actuelle, alors que parmi les jeunes générations on en voit beaucoup oublieux de leur devoir filial envers les parents, et tandis que les bons conseils et l’éducation reçus des parents ne trouvent pas de terre réceptive dans l’âme de leurs enfants, le testament du père Séraphim à une valeur toute particulière. Le grand ascète enseignait aux enfants le respect envers les parents même si ces derniers avaient des faiblesses qui les rabaissaient. Quant à l’oubli du devoir filial de ces jeunes, l’exemple suivant est particulièrement instructif : un homme arriva chez le staretz avec sa mère qui était alcoolique. Il allait informer le père Séraphim de la faiblesse de sa mère, quand le staretz posa un instant sa main droite sur ses lèvres et ne lui permit pas de lui dire un seul mot à ce sujet.

Ainsi les fidèles orthodoxes se nourrissaient du réconfort plein de grâces du staretz Séraphim. Parfois venaient à lui plus de deux mille personnes. Son amour réchauffait chacun avec une telle force que souvent des torrents de larmes coulaient des yeux de ceux dont le cœur qui était dur comme la pierre se brisait en ce jour.

Le staretz, grand zélateur de l’orthodoxie, vénérait surtout la mémoire de ceux qui en avaient expliqué et institué l’essence et il portait une grande attention aux œuvres du pape saint Clément, celles de saint Jean Chrysostome, de saint Basile le Grand, de saint Grégoire le Théologien, et aussi de saint Athanase d’Alexandrie, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Epiphane de Chypre, de saint Ambroise de Milan. Il aimait se souvenir de leur solide persévérance dans la foi. Pour sauvegarder les dogmes de l’orthodoxie, persuasif le staretz donnait l’exemple du bienheureux Marc d’Ephèse, qui avec un courage inébranlable avait su défendre l’orthodoxie au Concile de Florence. Le père Séraphim aimait aussi à dire en quoi consistait la véritable orthodoxie et se réjouissait de ce que notre Eglise renfermait en elle-même la vérité du Christ dans toute sa plénitude et son intégrité.

L’ascète avait aussi une très grande vénération pour nos saints russes, et il parlait de leur vie, et en tirait des exemples à imiter. En général, la vie des saints représentait pour lui des lettres vivantes dont il se servait pour enseigner le peuple. On a même conservé pour la postérité de nombreux cas où par de simples conversations, il exerçait une influence étonnante sur des visiteurs indifférents.

" Nous avons trouvé le staretz qui travaillait au désert, écrit par la suite un visiteur - il défaisait une plate-bande avec sa pioche. Quand nous nous sommes prosternés devant lui, il nous a bénis et posant les mains sur ma tête, il a dit le tropaire de la Dormition : " Dans la naissance, elle a gardé sa virginité… " Ensuite il s’est assis sur une la plate-bande et il nous a ordonné de nous asseoir, mais nous sommes restés à genoux devant lui sans le pouvoir, et nous avons écouté ce qu’il disait sur la vie future, la vie des saints, l’intercession et la protection de Notre Souveraine, la Mère de Dieu, pour nous pécheurs, et au sujet de ce qui est nécessaire en cette vie pour la vie éternelle. Cet entretien ne dura pas plus d’une heure, mais cette heure n’a aucune comparaison avec toute ma vie passée. Tout au long de l’entretien, je sentais dans mon cœur une douceur céleste inexplicable, sans aucun rapport avec quelque chose de terrestre. Dieu seul sait comme elle me fut infusée. Auparavant, tout le monde spirituel m’était indifférent. Le père Séraphim fut le premier à me faire éprouver toute la puissance du Seigneur notre Dieu, sa miséricorde inépuisable et sa suprême perfection.

Par dessus-tout, il possédait le don de clairvoyance à un niveau très élevé. Il disait lui-même à l’un de ses enfants spirituels : Ce que m’ordonne le Seigneur, comme à un serviteur, je le retransmets à celui qui le demande comme une chose utile. Je considère la première pensée qui me traverse l’esprit comme un signe de Dieu et je parle, sans savoir ce que mon interlocuteur a sur le cœur, mais je crois seulement que c’est ainsi que Dieu me dévoile sa volonté. Je n’ai pas de volonté propre et à qui semble bon, je le transmets. C’est po



21/11/2007
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