Spiritualité Chrétienne

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Notre Dame du Perpétuel Secours

Notre Dame du Perpétuel Secours


Première partie: Histoire de l'icône miraculeuse


1 première origines du sanctuaire Notre Dame du Perpétuel Secours


En arrivant sur le mont Esquilin, et en longeant la rue Merulana, qui relie Sainte Marie Majeure à Saint Jean de Latran, on rencontre, à Rome, une antique demeure, appelée la Villa Caserta. Après avoir été habitée successivement par plusieurs nobles familles, elle devint, en 1855, la propriété des religieux du Très Saint Rédempteur, qui, sur l'ordre de Sa Sainteté Pie IX, établirent, à cette époque, à Rome, le siège de leur Congrégation. Le premier soin de ces nouveaux habitants fut de transformer l'antique palais en un pieux monastère ; et, sur le terrain contigu, ils bâtirent une église dédiée à saint Alphonse de Liguori, leur fondateur. Rome est, par excellence, la ville des traditions chrétiennes. Les Apôtres, les Martyrs et les saints personnages qui l'illustrèrent tour à tour de leur présence, y ont laissé un suave parfum de souvenirs que les Romains de nos jours aiment encore à respirer. Aussi entre t il dans leurs usages et dans leurs goûts de rechercher, avec une avide curiosité, au sein des lieux qu'ils habitent, tout ce qui concerne les temps anciens. Excités donc, eux aussi, par la pieuse envie de fouiller dans le passé, les Pères Rédemptoristes, à peine installés dans leur nouvelle demeure, voulurent connaître les mystères d'antiquité qui s'y rattachent. Ils interrogèrent, dans ce but, les bibliothèques et les vieux manuscrits de l'Esquilin ; et voici, d'après des documents dignes de foi, quels sont les faits historiques qui donnent à la Villa Caserta le lustre des plus glorieux souvenirs.


Au premier siècle de l'Eglise, sur cette colline de l'Esquilin et dans l'enclos actuel de la villa, s'élevait la maison paternelle de saint Clet, troisième Pontife Romain, qui reçut les vérités évangéliques de la bouche même du prince des apôtres. Devenu pape, il consacra sa demeure au culte public et en fit une église. Car, on le sait, au moment des persécutions, les fidèles, pour assister aux saints mystères, devaient, ou s'enfoncer dans les catacombes, ou se réunir secrètement dans quelque habitation de Rome, convertie en chapelle. La maison de saint Clet devint donc ainsi un des premiers sanctuaires de la chrétienté. Dès lors, on lui assigna le titre de Saint Matthieu. Ce fut là que, sous Néron et Dioclétien, se réunirent dans l'ombre bien des chrétiens magnanimes par la confession de leur foi. Là, ils pleurèrent ensemble la mort de leurs frères immolés pour Jésus Christ ; là, ils demandèrent pour eux mêmes le courage d'affronter le glaive du bourreau ou la dent meurtrière des bêtes féroces. Du vivant même de saint Clet, cette modeste église vit s'élever auprès d'elle un monument de la piété chrétienne. Voici à quelle occasion.


Malgré la violence des persécutions, les fidèles, en ces temps de ferveur héroïque, accouraient de tous les points du monde à Rome, pour y vénérer cette terre imprégnée des sueurs et du sang des bienheureux apôtres. Craignant qu'au milieu des païens, la foi de ces généreux pèlerins ne fût pas plus en sûreté que leur vie, Clet fonda, pour les étrangers, un hospice à côté de Saint Matthieu. Cette fondation nouvelle attira de plus en plus en ce lieu la foule des pieux voyageurs, empressés de venir y prier et s'y reposer un instant, avant de reprendre le chemin de leur lointaine patrie. Plus tard, après trois siècles de persécutions, lorsque le grand Constantin eut donné la paix à l'Eglise, des temples s'élevèrent partout en l'honneur du vrai Dieu. L'oratoire de saint Clet, si cher aux fidèles, se transforma alors en une église splendide, que le peuple chrétien se plut à entourer de sa vénération et de ses hommages.


Les fléaux de tout genre qui, sous les successeurs de Constantin, frappèrent la malheureuse Italie et Rome elle même, laissèrent l'église Saint Matthieu debout et même intacte. Le temps, plus destructeur que les barbares d'alors, ne parvint pas à ébranler le vieil édifice qui, durant bien des siècles, compta parmi les plus vénérables monuments de la Ville Eternelle. Entre beaucoup de détails, relatifs à cette église, nous lisons qu'au XII° siècle, le pape Pascal II, après l'avoir fait restaurer magnifiquement, célébra, en présence d'un nombreux et illustre clergé, la solennelle consécration ; et qu'il y déposa, dans une urne de marbre, placée sur le maître autel, beaucoup de reliques très précieuses, entre autres un bras de saint Matthieu et un fragment de la vraie Croix.


Enrichie de ce nouveau trésor, l'antique fondation de saint Clet devint de plus en plus chère aux âmes pieuses. Longtemps elle fut honorée d'un titre cardinalice. Plus tard, dans le courant du XV° siècle, les Souverains Pontifes la confièrent aux religieux Augustins. Mais jamais ces changements successifs ne diminuèrent le concours des fidèles ; et, pendant quinze cents ans, de ce temple privilégié, la prière ne cessa de monter vers le ciel : prière des pontifes, prière des martyrs, prière des pieux pèlerins, prière enfin des religieux fervents, préposés à sa garde. C'est pour cette raison, sans doute, que Marie, selon ce que nous allons voir, daigna le choisir comme sanctuaire d'une de ses images miraculeuses, et répandit sur le pieux monument un tel éclat, qu'il éclipsa toutes les gloires du passé.


2 Historique de l'icône de Notre Dame du Perpétuel Secours


Au milieu du XV° siècle, les Turcs, ennemis acharnés du nom chrétien, envahirent quelques unes des contrées méridionales de l'Europe. Leur cri de guerre était : Crois ou meurs ! Et il fallait opter entre ceindre le turban ou tomber sous le cimeterre. En ce temps là vivait, dans l'île de Crète, un honnête marchand dont la principale occupation était d'acquérir ces richesses spirituelles, que ni les voleurs ni la mort ne peuvent nous ravir. Il professait une dévotion toute particulière envers la très sainte Vierge, et son trésor le plus précieux ici bas était une image miraculeuse de Marie, devant laquelle il avait coutume de prier. Or, il arriva qu'un certain nombre de Crétois, craignant une irruption des Turcs, résolurent de quitter leur île. Le pieux marchand se joignit à eux ; mais, ne voulant pas que l'image tutélaire de Marie fût laissée dans l'oubli ou exposée à de sacrilèges profanations, il l'emporta et la prit comme sauvegarde contre les périls du voyage, en s'embarquant sur un vaisseau qui faisait voile pour l'Italie.


La très sainte Vierge ne tarda pas à récompenser d'une manière digne d'elle, la sollicitude de son fidèle serviteur, après avoir mis toutefois sa confiance à l'épreuve. A peine eut on levé l'ancre, que le ciel se couvrit de nuages, la mer devint furieuse, et, en peu d'instants, une horrible tempête se déchaîna sur le bâtiment, menaçant de l'engloutir. Après une lutte désespérée, l'équipage épuisé abandonna le navire à la merci des flots. Dès lors, les passagers tremblants n'eurent plus qu'à attendre, dans une horrible angoisse, la vague qui devait les précipiter au fond de l'abîme. A ce moment solennel, le dévot voyageur, calme et tranquille en face de la mort, se souvient de sa céleste protectrice. Il découvre à ses compagnons le tableau miraculeux, et les exhorte vivement à recourir avec confiance à celle que l'Eglise invoque comme l'Etoile de la mer ; puis, donnant lui même l'exemple, il se prosterne devant l'image sacrée. A cette vue, l'équipage tout entier, ranimé dans sa foi, tombe à genoux et se met en prière. A peine ces infortunés ont ils élevé leurs regards suppliants vers Marie, que la tourmente s'apaise ; le ciel reprend sa sérénité ; et, quelques jours après, le vaisseau voguant sur une mer tranquille, entrait, sans aucun dommage, dans un port d'Italie.


Ainsi préservé du naufrage, le protégé de Marie se dirigea incontinent vers Rome, mais avec l'intention de n'y séjourner que peu de temps et de poursuivre ensuite sa route vers un but qui nous est resté inconnu. Cependant la Providence avait d'autres desseins. La sainte image était entrée à Rome pour ne plus en sortir : son possesseur, en mettant le pied dans la Ville Eternelle, avait, sans le savoir, terminé la mission qu'il devait remplir en ce monde. Au moment où il pensait quitter Rome, une maladie grave vint le retenir, malgré lui, chez un pieux ami. Comprenant aussitôt, par un avertissement intérieur, que son pèlerinage ici bas était près de finir, il se disposa, sans tarder, à son dernier passage ; puis il attendit tranquillement 1a mort. Cependant il lui restait au cœur un suprême désir, celui de glorifier une dernière fois sa sainte Mère. Appelant donc son ami, il lui remit entre les mains la précieuse image qui avait toujours été son principal trésor ; puis, se laissant aller à son zèle pour la gloire de Marie, il demanda que cette image fût exposée et publiquement honorée dans une des églises de Rome. Son ami lui promit solennellement de ne rien épargner pour que ce vœu fût accompli ; et, sur cette assurance, le dévoué serviteur de la Vierge rendit avec joie son âme à Dieu.


Il semble qu'une promesse faite en des circonstances si solennelles, et pour un tel objet, eût dû recevoir une prompte et fidèle exécution. Mais l'épouse de celui qui l'avait formulée, prouva bien, en cette occasion, qu'elle était fille d'Eve, infidèle comme sa mère. La beauté du tableau la séduisit, et elle déclara à son époux que jamais elle ne consentirait à s'en dessaisir. Celui ci eut beau représenter l'injustice et même l'impiété d'une pareille prétention, tout fut inutile ; si bien qu'après de longs débats, les exigences de cette femme téméraire l'emportèrent sur la conscience du timide mari : le tableau fut conservé. La punition ne se fit pas longtemps attendre. A trois différentes reprises, Marie, apparaissant en songe à celui qui avait ainsi violé son serment, lui déclara que la sainte image se trouvait à Rome, non pas pour l'avantage particulier d'une famille, mais pour le bien de la cité tout entière. Puis, lui rappelant ses promesses et lui ordonnant sévèrement de les exécuter, elle lui prédit les plus grands châtiments s'il refusait d'obéir. Ces apparitions et ces menaces réitérées amenèrent entre les deux époux une seconde altercation. Cette fois encore, la cupidité resta maîtresse : le coupable mari céda de nouveau. La sainte Vierge, alors, recourut à la sévérité : « Je t'ai averti trois fois, lui dit elle dans une quatrième apparition, et trois fois tu as résisté à mes ordres. Pour que je puisse sortir de ta maison, il faudra donc que tu en sortes le premier ! » Terrible prédiction qui se réalisa bientôt. L'infortuné tomba malade et mourut peu de jours après. Qui le croirait ? Ce tragique événement ne fléchit poing l'obstination de l'audacieuse femme. Il lui fallait, pour se rendre, des avertissements et des leçons d'un autre genre.


Un jour, sa petite fille, ange de candeur et d'innocence, courut se jeter dans ses bras en criant : « Maman, maman, je viens de voir une grande Dame toute resplendissante de beauté, qui m'a dit : Va trouver ta mère à l'instant, et répète lui que Notre Dame du Perpétuel Secours (car dès lors la miraculeuse image portait ce nom) veut être exposée à la vénération des fidèles dans une église de Rome. » Profondément impressionnée par les paroles de sa fille, cette mère obstinée allait peut être fléchir, quand une méchante femme de ses amies, apprenant de quoi il s'agissait, lui conseilla de mépriser ce qu'elle appelait les rêves d'un enfant. Comme ce conseil avait été accompagné de blasphèmes contre la Mère de Dieu, la justice divine éclata sans tarder. La blasphématrice n'avait pas encore achevé ses criminelles paroles, qu'elle tomba à la renverse, agitée par d'affreuses convulsions. Forcée alors de rendre hommage à celle qu'elle avait offensée, elle demanda à grands cris qu'on lui apportât la sainte image. O miracle ! A peine l'eut-elle touchée, que Marie, aussi prompte à guérir qu'à frapper, la délivra de son horrible mal. A la vue de ce double prodige, la veuve, jusque là opiniâtre, s'avoua vaincue, et promit de ne pas contrarier plus longtemps les désirs de la Reine du ciel. Mais il restait un doute : dans quelle église fallait il déposer le merveilleux tableau ? Marie, qui s'était servie du ministère d'une enfant pour vaincre toutes les résistances, voulut, par le même moyen, achever la révélation de ses miséricordieux desseins. Apparaissant donc de nouveau à la petite fille, elle lui dit avec bonté : « Je veux être placée entre mon église bien aimée de Sainte Marie Majeure et celle de mon fils Jean de Latran. »


Cette parole, rapportée par l'enfant, fut aisément comprise. Entre les deux basiliques, désignées par la sainte Vierge, se trouvait précisément l'antique, église Saint-Matthieu, dont nous avons parlé. Il était donc évident que Marie, du haut du ciel, avait jeté les yeux sur ce vénérable sanctuaire, pour en faire l'asile de sa miraculeuse image. Sur le champ, on se mit en devoir d'obtempérer à ses ordres : le précieux tableau fut soigneusement remis entre les mains des religieux Augustins, auxquels Saint Matthieu était alors confié. Ceux ci le reçurent avec reconnaissance, mais sans apprécier encore la grandeur du bienfait, et surtout sans prévoir jusqu'à quel point Notre Dame du Perpétuel-Secours allait illustrer ce nouveau séjour, enrichi déjà de tant de nobles et précieux souvenirs.


3 le culte de Notre Dame du Perpétuel Secours durant trois siècles


Le 27 mars de l'an 1499 une fête solennelle assemblait le peuple et le clergé de Rome dans l'église Saint Matthieu. Bientôt on en vit sortir une procession aussi brillante que pieuse. C'était Notre Dame du Perpétuel Secours qui, avant de prendre définitivement possession de sa nouvelle demeure, parcourait triomphalement les rues de la cité. La sainte Vierge voulut, dès cette première apparition, révéler aux Romains sa toute puissante bonté. Tout à coup, au milieu même de la cérémonie, un cri d'enthousiasme éclate dans la foule. Une femme, qui depuis longtemps avait un bras paralysé, venait instantanément d'en recouvrer l'usage, par le seul attouchement du tableau miraculeux. Premier et merveilleux anneau d'une chaîne non interrompre de grâces et de miracles, qui signalèrent, pendant trois siècles, le pouvoir de la sainte Madone. Au retour de cette procession, dont le souvenir s'est perpétué, l'image bénie fut placée au dessus du maître autel, comme sur un trône de miséricorde. En même temps on proclama son nom sacré, le nom touchant de Vierge du Perpétuel Secours. Attirés par ce nom d'espérance et de consolation, les Romains s'habituèrent bien vite, dans leurs nécessités, à prendre le chemin de Saint Matthieu, où ils savaient que le secours leur était assuré. Peu à peu le récit des miracles opérés par la nouvelle Madone, amena de toutes parts à ses pieds des cœurs suppliants chaque jour plus nombreux. Insensiblement le pèlerinage se forma, et bientôt le sanctuaire de la Vierge bénie devint un des plus fréquentés de la ville de Rome. Pour répondre à cet élan du peuple, les religieux Augustins multiplièrent leurs offices et en accrurent la magnificence. En même temps, Léon X, frappé de l'éclat nouveau répandu sur l'église Saint Matthieu, lui rendit le titre cardinalice qu'elle avait longtemps possédé. Les cardinaux les plus éminents devinrent ses titulaires, entre autres le célèbre cardinal Egidius Canisius, général des Augustins et nonce du Pape, en 1515, près de l'empereur Maximilien ; le fameux Jérôme Souchier, qui combattit si vigoureusement Théodore de Bèze aux conférences de Poissy, et qui fut l'un des Pères les plus éminents du concile de Trente ; enfin, le plus illustre de tous, le cardinal Nerli, nonce du pape à Varsovie, à Vienne, à Paris, et continuateur assez estimé des Annales de Baronius. Cette prospérité du pèlerinage de Saint Matthieu dura trois siècles, depuis 1499 jusqu'à la révolution française. Que de fois, durant ces trois cents ans, la Madone du Perpétuel Secours ne vit elle pas s'agenouiller à ses pieds les personnages les plus illustres, mêlés à la foule du peuple ! Que de fois aussi Marie, qui aime ceux qui l'aiment, ne se plut elle pas à montrer à ces dévots serviteurs, par un grand nombre de miracles, que sa puissance et sa bonté ne connaissent point de bornes ! Oui, la Vierge de Saint Matthieu fut, à cette époque, vraiment et étonnamment miraculeuse. Une irréfragable tradition est là pour l'attester, et rien de plus frappant que le témoignage unanime des historiens, qui s'accordent tous à donner au tableau ce titre glorieux.


Je n'en citerai que quelques uns. L'an 1600 Panziroli écrivait : « L'église Saint Matthieu possède une image de la sainte Vierge, qui, ayant fait un grand nombre de miracles et accordé une infinité de grâces est, à bon droit, considérée comme miraculeuse. » En 1610, Lupardo, parlant de Notre Dame du Perpétuel-Secours, se sert des expressions suivantes : « C'est une image de Marie, que ses miracles ont rendue célèbre : Imago Beatae Mariae Virginis miraculis illustris. »


Totti et Martinolli se servent d'un mot plus énergique encore ; ils l'appellent : « La Madone très miraculeuse : Molto miracolosa. » Piazza s'exprime ainsi : « Dans l'église Saint Matthieu, on vénère une image de la très sainte Vierge, apportée de l'île de Crète à Rome. Elle est connue sous le nom de Notre-Dame du Perpétuel Secours. C'est une de nos Vierges miraculeuses. » Le cardinal Nerli, dont j'ai parlé, voulut aussi transmettre aux générations futures le témoignage authentique des miracles de notre chère Madone ; et, dans ce but, après avoir pendant sa longue vie, célébré mille fois celle qu'il aimait, il sut, pour la louer encore après sa mort, donner une voix à son propre tombeau, en composant pour lui-même l'épitaphe suivante: « Dans ce temple de Saint Matthieu, dont il était titulaire sous la protection de la Bienheureuse Vierge Marie, partout si renommée par l'éclat de ses miracles, repose le Cardinal Nerli. » Enfin, je ne saurais mieux clore la série de nos témoignages, qu'en citant quelques paroles d'un discours prononcé, au commencement du XVII° siècle, par le Père Carocci, dans l'église du Gesù. On avait institué à Rome une confrérie dont le but était d'honorer, chaque semaine, une des Madones privilégiées de la ville. Tous les samedis, le Père Carocci prêchait à cette occasion. Or, dans le vingt-cinquième de ses sermons, imprimés à Rome par ordre du pape Benoît XIII, on lit : « Chers compagnons de nos pèlerinages, si quelqu'un d'entre vous veut plaire à Marie, qu'il aille entendre la messe des pèlerins, et prier devant la sainte image. Ah ! qui, pendant sa vie et à sa mort, n'a besoin de son Perpétuel Secours ?… » Il est donc évident que, pendant trois siècles, notre illustre Madone a toujours été honorée et regardée par le peuple romain comme une Vierge miraculeuse ; et il n'est pas moins certain qu'elle a justifié ce titre par de nombreux prodiges. Une dernière preuve, du reste, achèvera de confirmer cette assertion.


Les anciennes chroniques de Saint Matthieu nous racontent qu'un jour le sacristain de l'église se laissa éblouir par les ex voto et autres objets qui brillaient autour de la Madone. Bientôt, la tentation devint si forte qu'il succomba. Portant alors sur l'autel une main sacrilège, il dépouille l'auguste Vierge des trésors déposés à ses pieds ; puis il s'enfuit de l'église pour regagner, en courant, la maison qu'il habite. Arrivé près de Sainte Marie des Monts, il veut se diriger vers le Forum, et prend à cet effet la rue qui s'ouvre en cet endroit. Mais tout à coup, sans pouvoir se l'expliquer, il se trouve en face de l'église Saint Matthieu qu'il vient de quitter. Vite, il s'éloigne de nouveau par une autre voie ; et de nouveau, après avoir marché longtemps, il revient au monument témoin de son péché. Une troisième fois, il s'efforce de gagner sa demeure, mais une troisième fois, la vengeance de Dieu le ramène devant l'église accusatrice. Le malheureux comprend alors son crime, et, retournant à l'autel de la Madone, il lui rend, en pleurant, les magnifiques joyaux qu'il lui avait enlevés. Son repentir fut si sincère et si vif, qu'il ne craignit pas, pour expier son sacrilège attentat, de raconter lui même aux religieux du couvent et la faute qu'il avait commise et la miraculeuse intervention de Notre Dame. Ce crime, hélas ! devait être plus tard surpassé par des forfaits bien plus énormes. Le récit que nous venons d'en faire nous amène à raconter, quoique à regret, comment la révolution impie renversa le sanctuaire auguste de Saint Matthieu et relégua dans l'oubli l'antique image qui en était la gloire.


4 Destruction du sanctuaire et disparition du tableau de Notre Dame du Perpétuel Secours


Ce fut de la bouche même de Dieu, que l'esprit infernal entendit l'arrêt qui le condamnait à avoir la tête écrasée par la Vierge Marie. Aussi, quand cet ennemi de tout bien entreprend d'établir son règne sur une âme ou sur une nation, sa tactique favorite est elle toujours d'en bannir le culte de la sainte Vierge. Cela fait, il se sent vainqueur. Quand il voulut couvrir de ténèbres et de sang l'Allemagne et l'Angleterre, il suscita de prétendus réformateurs, qui outragèrent la Mère de Dieu, proscrivirent son culte en renversant ses temples et ses autels. Pareillement, pour amener la ruine de la France catholique, il commença par refroidir dans tous les cœurs la piété filiale envers Marie, il dispersa ses images, porta la désolation dans ses sanctuaires, fit blasphémer son nom sacré ; et alors, croyant avoir exilé de la France la Reine du ciel, il tenta de commander en maître à la fille aînée de l'Eglise. En Italie, l'enfer essaya des mêmes moyens pour arriver aux mêmes fins. C'était en ces jours de funeste mémoire qui marquèrent la fin du XVIII° siècle. Rome gémissait sous l'empire des conquérants soudoyés par la révolution ; Pie VI était mort en exil, et la Péninsule tout entière se voyait livrée à l'horreur des révolutions et des guerres. Parmi les nombreux sanctuaires qui furent alors désolés et détruits, celui de notre chère Madone ne pouvait être oublié. Un jour, les Romains apprirent avec douleur que, sous prétexte de je ne sais quelle nécessité stratégique, l'église Saint Matthieu était condamnée à disparaître et qu'ainsi le pèlerinage de Notre Dame du Perpétuel Secours allait être détruit avec le temple qui l'abritait. Pourtant les siècles avaient respecté ce temple ; les Pontifes l'avaient consacré ; divers Ordres religieux y avaient chanté, nuit et jour, les louanges de Marie, le ciel y avait fait des miracles ; la sainte Vierge y avait placé son autel, et les foules étaient venues s'agenouiller sur les marches de ce trône de miséricorde ! Mais n'importe ! l'enfer, jaloux de tant de bien, parvint à anéantir la gloire de plusieurs siècles, et le temple vénérable tomba soudain, pour ne plus se relever, sous le marteau des démolisseurs. Quand l'Esquilin fut ainsi découronné, quand il ne resta plus du pieux sanctuaire que quelques débris épars, les religieux Augustins, préposés à la garde de l'église, s'éloignèrent de ces tristes ruines, emportant avec eux la douce protectrice de Rome. Le pape Pie VII leur donna d'abord l'église Saint-Eusèbe, puis les transféra à Sainte Marie in Posterula. La pieuse image les y suivit ; mais elle subit, elle aussi, l'influence des jours mauvais. L'oubli se fit peu à peu autour d'elle ; car le malheur des temps ne permit pas aux religieux de relever avec éclat l'antique pèlerinage. Ils craignirent, sans doute, d'attirer sur leur trésor le regard sacrilège des profanateurs. Bientôt la mort vint frapper un à un les vieux moines, gardiens du précieux dépôt ; et insensiblement, le peuple romain, n'entendant plus parler de la Madone, cessa de l'invoquer. Cinquante années s'écoulèrent ainsi, durant lesquelles le tableau resta oublié, ignoré. Plus de temple, plus d'autel, plus de culte public. Le bruit des événements dont notre siècle fut rempli, devint tel que bientôt on ne songea plus même à demander si le miraculeux portrait existait encore ; et de la sorte s'éteignit dans les âmes jusqu'au souvenir de celle qui avait été le perpétuel secours de tant de malheureux. Tandis que cette Madone illustre était, avec bien d'autres, oubliée des fidèles, Satan poursuivait son œuvre. Pie VII languissait dans l'exil ; ses successeurs avaient à lutter contre la marée montante des passions mauvaises ; Grégoire XVI voyait s'ourdir dans l'ombre les trames des sociétés secrètes ; Pie IX enfin, assiégé par ses propres enfants jusque dans son palais, se voyait contraint d'abandonner Rome, pour prendre le chemin de l'exil. Depuis lors, que de calamités se sont abattues sur la malheureuse Italie ! O Vierge Marie, reparaissez à la tête des bataillons du Christ ! Venez refouler Satan dans ses noirs abîmes ; venez combattre victorieusement les ennemis de la sainte Église, et opposer, une digue au débordement de maux, dont le monde est menacé. Multipliez parmi nous vos images vénérées ; rendez nous toutes celles que l'impiété nous avait ravies. Rétablissez parmi nous la touchante physionomie du Perpétuel Secours ; car c'est maintenant surtout qu'elle nous est nécessaire. Vos enfants seront heureux de la replacer sur les autels et de vous adresser assidûment leurs ferventes supplications, afin que, par tant d'hommages offerts à la fois à votre puissante bonté, la paix soit rendue à l'Eglise et au monde.


5 Providentielle découverte du tableau de Notre Dame du Perpétuel Secours


Vers l'année 1840, vivait à Rome, dans le couvent de Sainte Marie in Posterula, un respectable vieillard, nommé frère Orsetti. C'était un débris d'un autre âge. Jeune encore, il avait revêtu l'habit des Augustins dans le couvent Saint-Matthieu sur l'Esquilin, et y avait fait profession. Mais la révolution était venue : son souffle impie en passant sur la montagne avait renversé l'église et le couvent où le bon frère coulait de si heureux jours sous la protection de Marie. Il avait donc quitté cet asile bien aimé de sa jeunesse et suivi les Pères Augustins dans leur nouveau refuge. A l'époque dont nous parlons, tous ses anciens confrères de Saint Matthieu étaient morts ; et lui seul, survivant à tous, perpétuait, dans une génération nouvelle, le souvenir des jours anciens. La Providence, en le conservant si longuement, voulait, nous allons le voir, se servir de lui pour ressusciter le culte de notre sainte Madone. Au temps où ce noble vieillard survivait, le couvent de Sainte Marie in Posterula était assidûment fréquenté par un jeune homme, nommé Michel Marchi. Pendant treize ans, celui ci demeura le familier des religieux du monastère et en particulier du vieux frère Orsetti. Un jour qu'ils se trouvaient ensemble dans la chapelle intérieure du monastère, Orsetti s'arrêta tout à coup devant un tableau de la Vierge Marie, et, d'un ton mystérieux, il dit au jeune Romain : « Regarde bien cette sainte Madone, Michel ; elle s'appelle la Vierge du Perpétuel Secours. Elle fut autrefois en grande vénération dans église Saint Matthieu, et, chaque année, on célébrait une fête solennelle en son honneur. » Le pieux vieillard répéta plusieurs fois ces mêmes paroles, comme pour les graver profondément dans la mémoire de son protégé. Cette première révélation fut suivie de beaucoup d'autres. Durant les deux dernières années de sa vie, le frère Orsetti, ayant perdu presque entièrement la vue, s'attacha de plus en plus au jeune Michel, qu'il choisit pour confident de tous ses secrets. Or, toujours, dans ses entretiens, il revenait, avec une prédilection marquée, à sa chère Madone de l'Esquilin. Quand il avait raconté quelques particularités relatives à son culte, aux honneurs éclatants dont elle était l'objet, aux prodiges opérés par son intercession, il ne manquait pas d'ajouter : « N'oublie pas que cette Madone, si longtemps vénérée à Saint Matthieu, est bien celle qui se trouve à la chapelle ; surtout ne l'oublie pas. » Enfin, comme pour donner plus de poids à ses affirmations et frapper plus vivement l'esprit de son fidèle ami, il interrompait souvent ses récits pour lui dire, avec une certaine anxiété pleine d'émotion : « M'as tu bien compris ?... Cela est certain... Ah ! Ah ! que de miracles opérés par la sainte image ! Ah ! ira molto miracolosa ! » Michel écoutait, mais sans pénétrer alors la pensée de la Providence, ni le but qu'elle se proposait en mettant dans la bouche du vieillard de si instantes recommandations.


Cependant, en 1852, le frère Orsetti mourut. Il était âgé de 86 ans. A partir de ce jour, les vues de la Providence commencèrent à se dessiner. En perdant un tel protecteur, Michel Marchi, dépositaire de ses confidences, songea à se retirer du monde pour embrasser la vie religieuse. Pendant qu'il cherchait un asile, il apprit que les Rédemptoristes, enfants de saint Alphonse, avaient acheté la Villa Caserta. Un attrait de la grâce le poussa vers ce nouveau monastère ; bientôt, fidèle à cette voix, il sollicita la faveur d'y être admis. On le reçut ; et, en 1855, il prenait l'habit de la Congrégation du Très Saint Rédempteur. Dès lors, 1a possession de Notre Dame du Perpétuel Secours fut secrètement assurée aux enfants de saint Alphonse. Trois ou quatre ans plus tard, un religieux de la Villa Caserta, amateur de recherches historiques, découvrit, comme nous l'avons vu, des documents très précieux sur l'ancienne église Saint Matthieu, dont la Caserta occupait l'emplacement, et notamment sur une image de Marie, célèbre, disait on, par ses miracles. Un jour que ce Père s'entretenait avec ses confrères, il rapporta, sur cette Vierge, des détails circonstanciés que tous écoutèrent avec une satisfaction mêlée de surprise, le Père Marchi comme les autres. Tout à coup, un trait de lumière frappe l'esprit de ce dernier. Il se rappelle les confidences mystérieuses du vieux Frère Augustin et s'écrie avec joie : « Cette Madone miraculeuse existe encore ; je sais où on l'a cachée, je l'ai vue bien des fois !... » Et il raconte, à la grande admiration de tous, ses visites fréquentes au couvent de Sainte Marie in Posterula et les communications de son vieil ami. Comprenant aussitôt que la Providence venait de les mettre sur la voie d'une précieuse découverte, les Pères Rédemptoristes rendirent de vives actions de grâces à Dieu et à Marie. Toutefois ils n'avaient encore que des notions confuses sur ce trésor inopinément retrouvé ; en particulier, ils ignoraient absolument le titre qui les autorisait à réclamer la sainte image, je veux dire cette volonté formelle, exprimée par Notre Dame, d'être placée dans un temple situé entre Sainte Marie Majeure et Saint Jean de Latran. Il fallut qu'une circonstance inattendue, en leur communiquant de nouveaux renseignements, leur révélât clairement les desseins miséricordieux de la Reine du ciel. Chaque samedi de l'année, les fidèles se rassemblent dans l'église du Gesú, pour entendre une pieuse allocution sur les gloires de Marie. En 1863, le premier samedi de février, le Père chargé de cette prédication choisit précisément, pour sujet de son discours, l'antique et miraculeuse image de Notre Dame du Perpétuel Secours. Voici quelques unes des remarquables pensées que la Vierge Marie lui inspira, sans doute pour faciliter le rétablissement de son culte. « Aujourd'hui, mes frères, je vous parlerai d'une image de la Vierge Marie, autrefois fort célèbre parmi nous, mais, depuis soixante ans, plongée dans un regrettable oubli. Elle est sans doute reléguée dans quelque oratoire obscur, où elle reste privée de tout culte public et de ce concours admirable de pieux pèlerins, qui se pressaient autour d'elle dans les siècles de foi. » Ici l'orateur raconta comment la divine Mère avait positivement manifesté la volonté d'être honorée entre Saint Jean de Latran et Sainte Marie Majeure. Puis il ajouta: « Plaise à Dieu que, parmi mes auditeurs, il s'en trouve un qui connaisse l'endroit où la sainte image est cachée !... Ah ! s'il en est ainsi, qu'il dise à ceux qui la retiennent dans un injuste oubli, que Marie veut être exposée à la vénération des fidèles ! J'ose croire qu'ils reconnaîtront leur erreur et qu'ils replaceront le merveilleux tableau dans une des nombreuses églises bâties entre l'Esquilin et le Coelius. » Puis il termina son discours par cette pensée pleine d'espérance : « Qui sait si la découverte de cette précieuse image n'est pas réservée à notre époque de bouleversement et de troubles ? Qui sait si Marie, qui s'est elle même nommée la Vierge du Perpétuel Secours, n'a pas attaché à la restauration de son culte la paix du monde et le salut des peuples ? Heureux donc celui que Dieu a choisi pour nous rendre l'image de sa Mère ! » On conçoit aisément quelle impression durent ressentir les religieux du Très Saint Rédempteur, quand on leur rapporta ce discours. N'était il pas évident que Marie réclamait, pour en faire sa nouvelle demeure, cette église Saint Alphonse, qui se trouve précisément entre les deux grandes basiliques qu'elle avait bien désignées, et dans l'enceinte même où s'élevait autrefois l'église Saint Matthieu (1) ? De plus, quel concours de circonstances providentielles ! Ce vieux frère Orsetti qui survit à tous les Augustins, afin que le secret dont ils étaient seuls dépositaires, ne soit point enseveli dans leur tombe ; l'impulsion qui le porte comme irrésistiblement à faire ses révélations confidentielles à un jeune Romain devenu, peu après, l'enfant de saint Alphonse ; ces recherches sur la Vierge miraculeuse de l'Esquilin, qui fournissent au Père Marchi l'occasion de manifester un secret dont il n'a pu, jusque là, mesurer l'importance ; toutes ces coïncidences si imprévues et si saisissantes, tous ces faits si merveilleusement enchaînés, ne sont ils pas des indices suffisants pour conclure que, dans les desseins du ciel, le nouveau temple, dédié à saint Alphonse, doit être aussi le nouveau sanctuaire de Notre-Dame du Perpétuel Secours ? Et la Mère de Dieu, en inspirant à la Congrégation fondée par ce grand Saint, l'idée d'acquérir cette propriété, au moment où elle même projetait d'y rétablir son pèlerinage, ne voulait elle pas récompenser un de ses plus dévots et de ses plus zélés serviteurs, l'illustre et pieux auteur des gloires de Marie ? Ces pensées naissant naturellement dans l'esprit des religieux du Très Saint Rédempteur, le désir de posséder la mystérieuse image devint chez eux chaque jour plus empressé. Cependant le très révérend Père Mauron, Supérieur général de leur Congrégation, crut devoir temporiser. Deux années s'écoulèrent encore, pendant lesquelles il fit beaucoup prier pour connaître la volonté de Dieu ; et ce ne fut qu'après s'être ainsi assuré la protection du ciel, qu'il présenta sa requête au Souverain Pontife. L'audience demandée dans ce but, eut lieu le 11 décembre 1865. Après avoir, en quelques mots, raconté l'histoire de la Madone miraculeuse et les circonstances extraordinaires que nous venons de rapporter, le révérend Père supplia Sa Sainteté de lui accorder la possession de l'illustre image. A ce récit bien capable d'émouvoir un Pontife dont le cœur surabondait de tendresse pour Marie, Pie IX prit aussitôt la plume, et de sa propre main traça ces mots : « Le cardinal préfet de la Propagande fera connaître au Supérieur de la communauté de Sainte Marie in Posterula Notre volonté, qui est de voir replacer, entre Sainte Marie Majeure et Saint Jean de Latran, l'image de la très sainte Vierge dont il est question dans la supplique. » Ah ! sans doute, en signant cet ordre, le Souverain Pontife, comme l'orateur que nous citions tout à l'heure, pensa que Notre Dame du Perpétuel Secours reparaissait à l'heure propice. Quant au Supérieur général dont la démarche venait d'être couronnée d'un si prompt succès, il s'en retourna bénissant Dieu dans son cœur et préparant en esprit à la Madone une demeure digne d'elle sous le toit hospitalier des enfants de saint Alphonse. Puisse t elle, dans cet asile nouveau, protéger la Ville éternelle et rendre la paix au monde : Urbi et Orbi!


6 Notre Dame du Perpétuel Secours et la Congrégation du Très Saint Rédempteur


Quand toutes les formalités eurent été remplies, deux Pères Rédemptoristes se présentèrent, le 19 janvier 1865, au couvent de Sainte Marie in Posterula, pour recevoir la célèbre image, et la transporter dans la nouvelle demeure. Le prieur des Augustins les fit entrer dans la chapelle intérieure du couvent, où se trouvait, cachée et oubliée depuis tant d'années, la Vierge miraculeuse. II remit l'antique tableau entre les mains des deux envoyés. Ceux ci purent dès lors examiner de près cette Madone du Perpétuel Secours, que tant de générations n'avaient contemplée qu'avec une religieuse vénération. Ce tableau est une peinture sur bois, de style byzantin, qui semble remonter au XIII° ou au XIV° siècle. Le sens chrétien qui a présidé à tous les détails si touchants et si parfaitement harmonisés de cette conception originale, comme aussi l'exquise perfection du travail, nous permettent de croire que cette œuvre est due à un pinceau aussi habile que pieux. En voici, du reste, l'exacte description. Le tableau n'a guère que cinquante centimètres de haut et quarante de large. Sur un fond d'or assez éclatant, apparaît la Vierge Marie, portant sur son bras gauche l'Enfant Jésus. Un voile bleu foncé couvre sa tête et s'avance de manière à ne laisser entrevoir que la partie extrême du bandeau qui entoure son front. Sa tunique est de couleur rouge, avec les ourlets brodés d'or, comme ceux du voile. L'auréole assez large qui enveloppe sa tête, est ornée de dessins artistement travaillés. Au dessous de l'auréole, sur la partie supérieure du voile, apparaît une étoile rayonnante. Les plis et les ombres des vêtements sont indiqués par les filets d'or, particularité qui distingue tous les tableaux de l'école byzantine. Au dessus de la Madone, on lit ces quatre lettres, MP. V., initiales et finales des mots grecs qui signifient : Mère de Dieu. Le divin Enfant est dans les bras de sa Mère ; mais, au lieu d'arrêter sur elle son regard, il rejette la tête un peu en arrière et tourne les yeux du côté gauche, vers un objet qui, en le préoccupant vivement, répand sur son doux visage un certain sentiment de frayeur. Ses deux petites mains serrent la main droite de sa mère, comme pour implorer sa protection. Il est revêtu d'une robe verte, retenue par une ceinture rouge, et cachée en partie sous un grand manteau d'un jaune foncé. Sa tête est aussi entourée d'une auréole un peu moins large et moins ouvragée que celle de la Madone. Au dessus de son épaule gauche, on lit ces lettres I. X., c'est à dire Jésus Christ. La pose de l'Enfant Jésus ainsi que le sentiment d'effroi peint dans tous ses traits, sont motivés par la présence d'un ange placé un peu plus haut, à gauche, et tenant dans les mains une croix surmontée d'un titre, qu'il présente à l'Enfant avec quatre clous. Au dessus de l'envoyé céleste on trouve aussi les initiales de son nom : O. A.. Elles signifient : L'Archange Gabriel. A la même hauteur, à droite de la Madone, on voit un autre ange portant dans ses mains un vase, d'où s'élèvent la lance et le roseau surmonté de l'éponge. Au dessus de sa tête, on lit : O. A. M., c'est à dire : L'Archange Michel. Mais ce qui caractérise surtout ce tableau, c'est le visage de la Madone, dont l'expression est parfaitement en rapport avec la scène que nous venons de décrire. Dans le regard de Marie dirigé vers les assistants, comme dans toute sa physionomie, on sent je ne sais quelle indéfinissable et douce tristesse, mêlée à une tendre compassion. Elle aussi a vu la croix qu'on présente à son Fils ; son cœur souffre, mais avec quel calme, quelle sérénité, quelle céleste résignation ! Il semble que les terreurs du divin Enfant, en présence des instruments de supplice qu'on lui montre, ont rappelé à Marie ses autres enfants de la terre, cheminant péniblement dans la tristesse et les larmes, et trop souvent alarmés par l'aspect de leur croix. Sous l'impression de pitié qu'elle éprouve, ses lèvres paraissent s'ouvrir pour laisser échapper ces consolantes paroles : « Ayez confiance en moi ! J'ai souffert, je sais compatir ; je suis forte, et je puis secourir. Vous tous qui suivez, sur la terre, la voie qu'a suivie mon Fils, ayez confiance : je suis la Vierge du Perpétuel Secours ! » Le tableau, tel que nous l'avons analysé, était admirablement conservé, malgré ses cinq ou six siècles d'existence. Seulement, à certains endroits, on avait enfoncé dans le bois quelques petits clous, au moyen desquels on suspendait sans doute des couronnes au dessus de la tête de la très sainte Vierge et de l'Enfant Jésus. Mais il était facile de le restaurer délicatement ; aujourd'hui en effet, toute trace de dégradation a disparu. Tel est le trésor qui fut remis aux deux enfants de saint Alphonse. Ils l'emportèrent avec une joie facile à comprendre. Quelques instants après, la Madone reprenait possession de l'Esquilin, à deux pas de son ancienne demeure.


7 Les fêtes du retour de Notre Dame du Perpétuel Secours sur l'Esquilin, dans l'église Saint Alphonse


La Vierge miraculeuse était donc enfin sortie de cette obscure retraite, où trop longtemps elle avait été ravie à l'amour de ses enfants. Mais ce n'était pas assez pour les fils de saint Alphonse, de l'avoir, pour ainsi dire, exhumée de son tombeau ; il fallait encore, dans le sanctuaire qui lui était rendu, la replacer sur un trône digne d'elle ; il fallait, par la solennelle inauguration d'un nouveau culte public, rappeler à ses pieds la foule dont elle était autrefois constamment entourée. Après trois siècles d'innombrables bienfaits, les Romains, en 1866, ne devaient ils pas à leur céleste protectrice des honneurs au moins égaux à ceux qui l'accueillirent en 1499, quand la sainte image fut, pour la première fois, installée dans son temple ? De plus, après un demi siècle d'abandon, ne fallait il pas une ovation triomphale, qui fût en même temps un acte d'expiation pour le passé et une éclatante protestation de fidélité pour l'avenir ? Les Romains le comprirent : ils préparèrent à Notre Dame du Perpétuel Secours une de ces fêtes dont le souvenir vivra dans les annales de leur cité. Le 17 avril, au nom de Sa Sainteté le pape Pie IX, le cardinal vicaire publia, dans toute la ville, cet invito sagro : « Cher peuple romain, l'antique et miraculeuse image de la très sainte Vierge, dite du Perpétuel Secours, qui, pendant trois siècles, fut si vénérée de vos ancêtres, en l'église Saint Matthieu, sera bientôt rendue au culte public. « Dans les luttes mémorables qui, au commencement de ce siècle, troublèrent la paix de l'Église, l'antique église Saint Matthieu fut détruite ; et, depuis ce temps, la vénérable image a été reléguée dans un sanctuaire obscur. Sa Sainteté Le Pape Pie IX, glorieusement régnant, a tracé de sa main l'ordre suivant : La Madone du Perpétuel Secours retournera sur l'Esquilin, entre la basilique de Latran et la basilique Libérienne. Désormais elle sera exposée à la vénération du peuple, dans l'église Saint Alphonse, qui appartient à la Congrégation du Très Saint Rédempteur, et qui est située précisément dans l'enceinte où se trouvait autrefois l'église Saint Matthieu. « En conséquence, par reconnaissance envers Marie, qui choisit leur église pour sa demeure, et eux mêmes pour gardiens de sa précieuse image, les Pères Rédemptoristes célébreront, les 27, 28 et 29 de ce mois, un triduum solennel, pour inaugurer la restauration du culte de la Madone. Le 26, après midi, la sainte image sera portée processionnellement dans les rues de Rome, et ensuite placée sur le maître autel dans l'église Saint Alphonse. « Romains, et vous spécialement, habitants du quartier des Monts, montrez vous les vrais enfants de Marie. Vos ancêtres se distinguèrent par leur dévotion envers Notre-Dame du Perpétuel Secours ; marchez sur leurs traces. Dans vos adversités, allez vous agenouiller devant son trône : sa main puissante vous protégera jusqu'au jour où, dans le paradis, elle vous verra jouir de la gloire que vous aura procurée son perpétuel secours. » Le peuple romain répondit à ce chaleureux appel avec un noble enthousiasme. Les feuilles périodiques de cette époque, qui nous rapportent les détails de cette fête mémorable, nous disent qu'en cette circonstance, la ville de Rome se montra vraiment digne de son passé, si pieux et si glorieux. Le jeudi soir, 26 avril, une procession triomphale sortait de la modeste demeure des enfants de saint Alphonse. Coïncidence remarquable : on célébrait, ce jour là même, la fête de saint Clet, pape et martyr, que nous avons vu dédiant au premier siècle, l'église Saint Matthieu, premier sanctuaire de la Vierge miraculeuse. Dans le cortège, on remarquait la Confrérie de Saint François de Paule, les Pères Rédemptoristes, le clergé du quartier des Monts, les Carmes de Saint Martin, les moines de Vallombreuse, les chanoines réguliers de Latran, et les curés des paroisses limitrophes. Tous chantaient des hymnes en l'honneur de Marie. Puis, sous un dais magnifique, entouré d'un nombreux clergé, apparaissait la sainte image, suivie d'un évêque, portant en main une relique de la sainte Vierge. Immédiatement après s'avançaient les Supérieurs généraux de diverses communautés religieuses ; et enfin, une multitude innombrable de pieux fidèles, récitant le chapelet ou chantant des cantiques. Les maisons étaient pavoisées comme aux jours de grande allégresse ; des tapisseries et des tentures descendaient des balcons : le sol était jonché de fleurs ; de feuilles de myrte et de laurier. Les rues, trop étroites pour contenir la foule, retentissaient de chants en l'honneur de Marie. A cette expansion de la joie universelle, se joignait un recueillement profond ; et l'on voyait, à l'attitude de ces masses populaires, qu'elles ne s'étaient rassemblées de tous les coins de la cité, que pour former, en ce jour de triomphe, la noble et fidèle escorte de la Vierge bénie. Aussi cette solennelle et touchante manifestation d'un amour vraiment filial ne pouvait pas se terminer, sans que la sainte Vierge donnât à ses chers Romains des preuves irrécusables de sa maternelle et toute puissante protection. Nous avons vu qu'en 1499, alors que Notre Dame du Perpétuel Secours fit sa première entrée dans Rome, elle en prit possession par un éclatant miracle. En 1866, elle voulut également que des faits d'un caractère prodigieux signalassent son retour au milieu de ses enfants. Dans une des rues que la procession devait parcourir, se trouvait un petit enfant de quatre ans, très gravement malade depuis vingt jours. Une fièvre gastrique inflammatoire, avec complication de convulsions cérébrales, l'avait presque réduit à l'agonie. Sa pauvre mère, le voyant dans cet état désespéré, ne perdit cependant pas confiance. Elle se mit à prier ; puis, au moment où la Vierge du Perpétuel Secours passait en triomphe devant sa maison, n'écoutant que son cœur et sa foi, elle saisit le petit moribond dans ses bras, le porte à une fenêtre ouverte, et, le présentant à la sainte Vierge, s'écrie tout en larmes : « O bonne Marie, ou guérissez le ou prenez le avec vous en paradis ! »Marie eut pitié de cette mère désolée. Dans l'espace de vingt-quatre heures, l'état de l'enfant s'améliora sensiblement et quelques jours après, il était assez rétabli pour venir, avec sa mère, offrir un cierge à la céleste bienfaitrice. Un peu plus loin, dans une maison qui se trouvait aussi sur le parcours de la procession, languissait une petite fille de huit ans, qui depuis quatre années déjà, avait perdu l'usage de ses jambes, et ne pouvait plus se mouvoir qu'avec d'extrêmes difficultés. Sa mère eut aussi la pensée et la grâce d'implorer avec foi 1a Vierge du Perpétuel Secours. O pouvoir sans limite de la confiance d'une mère sur le Cœur de Marie ! Aussitôt, l'enfant sentit comme une révolution s'opérer dans tout son être, et retrouva en partie la liberté de ses mouvements. Cependant elle ne pouvait encore marcher qu'avec beaucoup de peine. La mère, encouragée par cette demi guérison, voulut poursuivre son œuvre. Quelques jours après, elle reprend l'enfant dans ses bras, la porte dans l'église Saint Alphonse, et la déposant devant la sainte image, s'écrie avec cette foi vive qui obtient des miracles : « Maintenant, ô Marie ! achevez ce que vous avez commencé ! » A peine a t elle prononcé ces courtes mais touchantes paroles, que l'enfant se lève et se met à marcher sans aucune difficulté, à la grande stupéfaction des assistants. C'est ainsi que la Vierge miraculeuse, en reparaissant aux yeux du peuple romain, voulut montrer à tous que, si elle reprenait possession de son trône, c'était pour mettre encore une fois sa toute puissance au service de sa bonté. Par ces actes, plus éloquents que n'importe quel langage, elle semblait dire à ces flots de peuple accourus sur son chemin : « Vous tous qui souffrez, venez à mon autel, et je vous soulagerai ! » Les Romains se rendirent, avec tout l'élan de la reconnaissance, à cette douce invitation ; et le triduum solennel qui suivit la procession, fut, par l'empressement et la piété de tous, comme l'acte de consécration de la ville entière à Notre Dame du Perpétuel Secours. Que l'on en juge par les détails qui suivent. Pour ces trois jours consacrés à Marie, l'église Saint Alphonse avait été splendidement décorée. La sainte image, placée sur le maître autel, au milieu d'une forêt de lumières et de fleurs, resplendissait comme sur un trône de gloire. Chaque jour, matin et soir, des offices solennels furent célébrés en son honneur par des princes de l'Eglise, heureux et fiers de déposer aux pieds de Marie le tribut de leur piété. Les voix les plus éloquentes de Rome vinrent à l'envi célébrer dans des discours aussi magnifiques que pieux, la gloire de la Vierge sainte. Enfin, par dessus tout, ce que saint Jean Chrysostome appelle le tapis royal des temples du Seigneur, je veux dire la foule du peuple chrétien, se plut à embellir pas sa présence empressée le triomphe de sa Mère. De tous les points de Rome, même des quartiers les plus éloignés, on vit venir à l'église Saint Alphonse une multitude innombrable de gens de toute classe et de toute condition. Les nobles et les riches, les laïques et les prêtres, mais surtout les malheureux et les pauvres, accoururent à l'envi. On vit des estropiés et des infirmes se faire transporter aux pieds de la Vierge, avec une foi qui rappelait celle des malades se pressant autour de Jésus Christ, pour toucher ses vêtements. Durant ces trois jours, depuis l'aurore jusqu'à midi, le saint Sacrifice ne cessait d'être offert à l'autel de la Madone, par des membres du clergé séculier et du clergé régulier, par des prélats, par des évêques et par des cardinaux. En même temps, au sacré tribunal, des milliers de pécheurs se réconcilièrent avec Dieu ; et à la sainte Table, des communions innombrables furent distribuées aux fidèles. « Il faudrait, dit un témoin oculaire très bien placé pour voir et pour apprécier, il faudrait avoir vu cet enthousiasme populaire, pour s'en faire une idée. Les offrandes de fleurs, les cierges bénits, les ex voto peuvent à peine se compter. Quant à la foule, elle a littéralement assiégé l'église ; et je reste certainement au dessous de la vérité, en assurant que, durant les trois jours, plus de cinquante mille personnes sont venues s'agenouiller devant 1a sainte image. » Puisse ce rapide récit nous exciter à imiter ces pieuses populations qui ont acclamé Marie avec tant d'amour ; et puissions nous mériter de Notre Dame du Perpétuel Secours, par une égale ferveur à l'invoquer, de semblables bienfaits !

 

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24/05/2008
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