Spiritualité Chrétienne

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La Communauté du Pain de Vie

 Du Pain et des pauvres

La Communauté du Pain de Vie est consacrée aux pauvres et à l'Eucharistie. Elle vit dans l'Adoration perpétuelle et célèbre la Fête-Dieu avec une particulière ferveur. Son cofondateur, Pascal Pingault, ancien anarchiste, raconte comment Jésus Hostie s'est révélé à lui.

Luc Adrian

Là-bas, au village lépreux de Koïra Teguy, au Niger, on l'appelle «Monsieur Pascal». Ou «Anassara borbi», ce qui en zarma veut dire «le Blanc qui est comme un Noir». Il y passe un mois par an, dans une case de paille, parmi ses amis lépreux. Heureux. «Dans la poussière, le bruit, les mauvaises odeurs, le bordel», résume-t-il d'une voix flegmatique en remontant de l'index des lunettes rondes au sommet de son nez aquilin, d'où elles glisseront à nouveau dans quelques secondes.

L'homme blanc est vêtu de noir. Pascal Pingault, 50 ans, père de huit enfants, ancien «anar» et «toxico», a le teint hâlé, le visage émacié, les cheveux châtain clair, mi-longs, un pantalon trekking serré aux chevilles, des sandales, un pull tricoté. Autour du cou, un chèche noir. La coquetterie de cet artiste peintre ? «Un cadeau. Nous n'achetons aucun vêtement.» Monsieur Pascal vit, confiant, dans la grande main de la Providence, aussi large que l'univers.

Il revient d'Afrique avant de repartir en Inde, d'où il rejoindra l'île Maurice. C'est un «baba cool» pressé. Huit mois sur douze, il visite les soixante maisons du Pain de Vie - cette communauté nouvelle qu'il a fondée avec son épouse Marie-Annick, il y a vingt-cinq ans -, éparpillées comme des miettes eucharistiques dans trente pays du monde.

Entre deux voyages, ce «bourlingueux» de Dieu pose son sac à Valenciennes, dans un ancien couvent confié au Pain de Vie, et affronte une avalanche de problèmes. «C'est cataclysmique», lâche-t-il en glissant une main dans sa tignasse.

Evoque-t-il les mille combats de ces communautés qui marchent sur la corde raide d'une pauvreté radicale, suspendues au-dessus du vide, au regard de Dieu ? Ou bien désigne-t-il le désordre de sa chambre-bureau ? Des médicaments emplissent une valise ouverte sur un linoléum rouge usé. Au mur, des cartes, des batiks, des photos d'enfants, de Jean-Paul II, de Charles de Foucauld. Un duvet, à terre, dans un coin. Sous une bible, des livres d'économie.

Pascal raconte comment lui, l'enfant d'ouvrier à la santé fragile, solitaire et timide, blessé par l'injustice, quitta l'Eglise, à l'âge de 13 ans, parce qu'il ne voyait pas vivre les chrétiens en chrétiens. Et comment, après une descente en enfer, le Seigneur le sauva de la mort (lire notre entretien en pages suivantes). «Je suis un miraculé !»

«On nous a traités de fous et d'irresponsables...»

Le révolutionnaire apaisé brûle aujourd'hui sa vie par les deux bouts : l'Hostie et le Pauvre, ces «deux lieux cachés de la présence de Jésus», qui sont au cœur de la vocation du Pain de Vie. L'ancien toxico est aujourd'hui «accroc» de «Celui-là seul qui fait ce qu'Il dit et qui est la réponse à toutes les questions : Jésus-Christ».

Il prêchait «Ni Dieu ni maître» ? Dieu est son seul maître. Il a tout donné ? Il reçoit au centuple. «J'avais tellement abîmé mon corps avec les drogues que je ne pouvais plus avoir d'enfants. Le Seigneur nous en a donné sept, et une que nous avons adoptée de surcroît ! Celle du huitième jour ! Marie, une enfant trisomique, cardiaque, qui a été pour nous le «plus» de Dieu.»

Les Pingault ont sillonné le globe en famille. Durant deux ans, en mobile home, ils ont parcouru l'Europe de l'Est, jouant les touristes, pour fonder des communautés derrière le Rideau de fer. Les enfants apprenaient l'Histoire et la géographie sur le terrain, le reste par correspondance. Ils ont tous un an d'avance.

Leur aîné, polytechnicien, vient d'épouser la fille d'un militaire ; ils ont choisi tous deux d'entrer au Pain de Vie. Rachel, la cadette, achève brillamment une école d'interprète. Le troisième - «Il n'a qu'une paire de chaussures et il apprend le chinois» - termine une école d'ingénieur haut la main. Et ainsi de suite.

«On nous a traités de fous et d'irresponsables, dit Pascal en souriant. Vingt-cinq ans plus tard, je peux en témoigner : quand on cherche le Royaume avec zèle et courage, le Seigneur s'occupe du reste. Il donne par surcroît.»

Jeune, vous vous êtes brûlé les ailes. Que cherchiez-vous si ardemment ?

La Vérité. Et des gens qui vivent ce qu'ils disent. Enfant, j'étais fasciné par ces phrases d'Evangile : «Partage ce que tu as», «Fais place aux pauvres», «Pardonne à tes ennemis»... Or, j'observais les adultes qui allaient à la messe le dimanche : aucun ne réagissait devant l'indigence de ma famille.

J'ai accumulé les contre-témoignages. Et le jour de la communion solennelle d'une cousine, à l'âge de 13 ans, je suis parti avec un jeune communiste qui, lui, me donnait l'impression d'être cohérent avec lui-même. Ce fut le début de la descente aux enfers.

Aux enfers ?

J'ai cherché la Vérité dans la drogue, les idéologies, les sagesses orientales... J'ai dérivé de la gauche communiste à l'extrême gauche. En 68, j'étais leader du mouvement étudiant à Evreux. J'ai connu ma femme, Marie-Annick, qui venait de la Joc, sur les barricades. Mais je voyais bien que même les anarchistes étaient assoiffés de pouvoir. Ils ne vivaient pas non plus ce qu'ils disaient...

N'avez-vous pas trouvé cette vérité chez les sages hindous ?

Ils m'ont beaucoup impressionné par leur cohésion intérieure - cela dit, j'ai vu aussi des gens complètement centrés sur leur nombril. Mais cette vérité me semblait incomplète, et destinée à une certaine élite. Or, je cherchais une vérité qui puisse sauver tout le monde, et surtout les gens ordinaires comme ceux de ma famille, les pauvres, les simples. J'imaginais mal mon père dans la position du lotus, dans les neiges du Tibet, avec son bleu de travail et sa cigarette de tabac gris au bec !

Qu'est-ce qui pouvait sauver mon père ? Cette quête a duré de l'âge de 13 ans à l'âge de 23 ans... dix années interminables.

Comment le Seigneur vous a-t-Il «récupéré» ?

Au début de l'année 1973, nous avons reçu une lettre bizarre : «Le Christ est ressuscité, nous L'avons rencontré». C'était signé Martine, une amie de lycée, et Jean, son fiancé. Avec Marie-Annick, nous nous sommes regardés en nous demandant s'ils n'étaient pas dingues.

Quelques mois plus tard, nous les avons reçus chez nous. Ils étaient en panne de voiture et nous avaient demandé l'hospitalité. Nous avons constaté qu'ils étaient rayonnants, transformés de l'intérieur. Nous les avons «cuisinés» pendant un jour et demi ! J'ai fini par leur dire : «Si votre Dieu existe, qu'Il vienne !»

Il est venu ?

Oui. Ces amis ont prié sur nous, dans mon atelier de peinture. Ç'a été comme un barrage qui saute ! Nous avons fait l'expérience de la proximité de Dieu, nous avons reçu l'Esprit Saint dans des torrents de larmes. J'étais incroyant. Une heure après, j'étais transformé. Quant à Marie-Annick, elle retrouvait la Foi vive de son adolescence.

Du jour au lendemain, nous avons changé de vie. Dès la première semaine, des conversions ont suivi autour de nous, dans notre milieu de la magie noire et de l'anarchie. L'Esprit Saint, parce que nous L'avions accueilli, portait son fruit.

Au cours de cette prière avec nos amis, j'ai entendu de façon très nette en moi cette phrase : «Ce que tu as reçu aujourd'hui, partage-le avec tes frères». Ce fut l'embryon du Pain de Vie.

Le Seigneur est allé vous chercher loin ?

Il m'a vraiment arraché à la mort. Avec nos amis, nous jouions avec la vie, nous essayions toujours de dépasser les limites. Huit sont morts d'overdose, de suicide ; d'autres ont fait de la psychiatrie dure.

On oublie trop souvent la capacité qu'a Dieu de rattraper n'importe qui. Tant qu'un homme respire, c'est le souffle de Dieu qui l'anime. Celui-ci laisse au cœur de toute détresse une part de son image. Il vient nous rechercher dans ce qui subsiste de bon en nous. Il nous retourne alors, comme une chaussette, par ce petit bout d'ourlet.

Qu'est-ce qui restait de bon en vous ?

Je ne mentais pas, et j'étais très hospitalier. Je me souviens qu'une nuit, rentrant dans ma petite piaule d'étudiant en lettres, j'ai trouvé deux clochards endormis dans mon lit - je ne les connaissais pas -, et un ami junkie, complètement drogué, sous mon bureau. Son lapin albinos était en train de chier sur mes bouquins. Je suis allé dormir dans la rue...

Quelle est la vocation du Pain de Vie

Un peu celle de Jean Baptiste : vivre dans la pauvreté une vie aux pieds de Jésus, et Le dévoiler à ceux qui passent. Former un peuple eucharistique, un peuple d'adorants, rassemblant toutes les vocations en un même lieu communautaire, en un seul corps, avec les pauvres et les enfants.

L'adoration perpétuelle ? Comment avez-vous reçu cet appel ?

Lors d'un séjour dans une communauté des Petits Frères de l'Evangile. J'ai découvert avec étonnement quelque chose dont je n'avais aucune idée : l'adoration du Saint-Sacrement. J'ai donc accompagné ces frères, très tôt le matin, pour leur prière.

Lorsque je me suis prosterné devant l'ostensoir pour les imiter, j'ai vu le visage du Christ caché dans le pain. Et j'ai entendu «Consolez, consolez mon peuple...», une phrase d'Isaïe (40, 1-2), alors que je n'avais aucune culture biblique. J'ai senti là une invitation à vivre avec les plus pauvres sur les pas du Christ.

C'est de cette première heure d'adoration que découle mon expérience de la Présence réelle de Jésus, dans l'Eglise, et l'appel à l'adoration. J'ai été saisi par la Présence de Quelqu'un. Le Saint-Sacrement me rendait visible Celui qu'il voilait.

Ma catholicité date de cet instant. Je suis devenu catholique de fond en comble, radicalement, et toutes les blessures accumulées contre l'Eglise ont été guéries, tous les contre-témoignages accumulés en moi se sont dissous dans le brasier de la sainteté du Christ que je venais d'entrapercevoir. L'adoration perpétuelle est devenue le cœur de notre vie de prière. Et ce même face-à-face se reproduit dans nos maisons, depuis lors, et le même retournement que celui que j'ai vécu ... pour des milliers de personnes !

Votre but est «d'être pauvre avec le pauvre». Pourquoi ?

Je viens d'un milieu modeste. J'ai expérimenté les difficultés de vie d'une certaine couche de la population. J'ai donc porté très vite ce désir de partager la pauvreté très concrètement avec ceux qui sont contraints de la subir.

Le pauvre a une place privilégiée dans le peuple évangélique. Il nous révèle à nous-même, et bien souvent il est révélateur de notre vocation. A l'origine des grandes conversions et des grandes vocations, il y a toujours la présence d'un pauvre. Souvenez-vous du baiser au lépreux de François d'Assise, du condamné à mort de Thérèse de Lisieux...

Je crois que la crise actuelle des vocations est due à notre négligence. Nous avons oublié le Pauvre et l'Hostie. C'est-à-dire Jésus caché dans le pauvre, et Jésus caché dans le pain.

Vous êtes resté révolutionnaire ?

Un révolutionnaire pacifique. Lorsque je me suis converti, j'ai trouvé dans le Christ la réponse à cette question qui me hantait : pourquoi la misère ? J'ai compris qu'elle était liée à un manque d'obéissance. Si le monde n'est pas prospère, c'est parce que nous n'obéissons pas aux «consignes» de Dieu, que nous ne mettons pas en pratique ce que l'Ecriture nous demande. On n'a jamais expérimenté vraiment la prospérité que Dieu veut nous donner, par peur, par manque de confiance. C'est un enjeu véritable aujourd'hui.

Vous êtes en colère contre la tiédeur des chrétiens ?

Non, pas en colère. Mais il y a beaucoup de questions qu'on a peur d'aborder dans l'Eglise, notamment en matière économique. J'ai quand même lu dans le Catéchisme des évêques suisses de 1975 que si on appliquait les Béatitudes au plan personnel et au plan politique, on arriverait à des choses invraisemblables. C'est prendre Dieu pour un imbécile !

La Commision sociale des évêques de France vient justement de publier un appel, à l'occasion du Jubilé, «à la conversion dans sa dimension financière et économique»...

Seule une conversion du cœur peut en effet ouvrir les yeux sur la pauvreté, et il faut demander cette grâce en cette Année sainte.

Partout où je vais, je constate que l'enrichissement de quelques-uns est au prix de l'appauvrissement du nombre croissant de tous les autres. Je voyage huit mois par an dans ces «peuples du Carême», ces pays qui, mystérieusement, offrent leur jeûne forcé en réparation de nos luxes et de nos injustices. Une question me harcèle : comment se fait-il que dans certains pays dits chrétiens, comme les Philippines, 10 % de la population possèdent 90 % des moyens de production et que les 90 % de la population restante - qui lit le même Evangile à la messe du dimanche - vivent dans une misère inacceptable ?

Le monde a besoin de voir pour croire. Si le milliard deux cent millions de chrétiens - le sel de la Terre - mettait l'Evangile en pratique, cela révolutionnerait le monde ! Et il n'y aurait pas cette apparente victoire de certaines idéologies. Si nous avons peur d'un certain radicalisme, nous ne verrons pas surgir les saints dont notre monde a besoin.

Toutes les familles chrétiennes ne sont quand même pas appelées à vivre comme les familles du Pain de Vie ?

Non, bien sûr. Notre vocation est d'être un signe prophétique qui invite à bouger. En revanche, nous avons tous un mode de vie à changer, à convertir. Quand le jeune homme riche demande à Jésus : «Que dois-je faire pour te ressembler ?», Celui-ci lui donne une réponse qui vaut pour tous les hommes de tous les temps : «Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suis-moi». Ce n'est pas seulement être «pauvre en esprit» !

Le Christ annonce la même parole aux riches et aux pauvres. Mais Il était pauvre et s'Il ne l'avait pas été, Il aurait eu davantage de disciples. Il a lui-même emprunté cette voie qui commence par le «tout-quitter», et qui conduit à livrer sa vie. Il a quitté son village, ses parents, son métier, sa réputation...

Le «tout-quitter» précède le «suis-moi». Il est un préalable obligatoire, et on s'ingénie à essayer de prouver le contraire !

- Pascal et Marie-Annick Pingault ont écrit Le Livre de Vie (Le Centurion, 145 F), Pain de vie, Pain des pauvres (Fayard, 100 F), Les Fioretti du Pain de Vie (Fayard, épuisé), Les Communautés nouvelles (Fayard, 20 F), Partager la pauvreté (Le Centurion, 75 F). Ces ouvrages peuvent être commandés à la Communauté du Pain de Vie, 9, place Verte, 59300 Valenciennes.



14/04/2008
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