Spiritualité Chrétienne

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Saint Augustin

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Augustin d'Hippone
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Augustin d’Hippone

Antiquité tardive
Description de cette image, également commentée ci-après

Augustin vu par Botticelli à Ognissanti (vers 1480)
Données clés Naissance 13 novembre 354 (Thagaste en Numidie Berbere, actuelle Souk Ahras, Algérie)
Décès 28 août 430 (Hippone, actuelle Annaba, Algérie)
École/tradition Néoplatonisme chrétien, Augustinisme
Principaux intérêts Philosophie, métaphysique, théologie, éthique, politique, rhétorique, exégèse biblique
Idées remarquables Théorie du temps et de la mémoire / Fond secret de l’âme / Théorie de la Trinité / Cité de Dieu
Œuvres principales Confessions
La Cité de Dieu
De la Trinité
Influencé par Platon, Aristote, Plotin, Bible, saint Ambroise, Cicéron
A influencé Boèce, Anselme, Bonaventure, Thomas d’Aquin, Duns Scot, Maître Eckhart, Guillaume d’Ockham, Luther, Calvin, Jansénius, Pascal, Malebranche, Gilson, Heidegger, Arendt, Ricœur

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Saint Augustin
Saint – Docteur de l'Église
Fête 28 août ; 15 juin pour les Églises d’Orient
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Augustin d’Hippone (latin : Aurelius Augustinus), ou saint Augustin, né dans le municipe de Thagaste (actuelle Souk Ahras, Algérie) le 13 novembre 354 et mort le 28 août 430 à Hippone (actuelle Annaba, Algérie) est un philosophe et théologien d'origine berbère. Évêque d'Hippone, c'est aussi l’un des quatre Pères de l'Église latine (avec saint Ambroise, saint Jérôme et Grégoire Ier), et l’un des 35 docteurs de l’Église. Orateur et rhéteur redoutable, il mène sa vie durant une série de controverses orales et surtout écrites d'abord contre les manichéens, puis contre les donatistes et enfin contre le pélagianisme. Il laisse derrière lui une œuvre considérable tant en quantité qu'en qualité. Trois de ses livres sont particulièrement connus : Les Confessions, La Cité de Dieu et De la Trinité.

Sa culture et sa formation sont profondément romaines même si ses écrits laissent apparaître une sensibilité et des traits liés à sa région de naissance. S'il est un maître de la langue latine et de la culture latine, il ne maîtrisera jamais réellement le grec de sorte qu'il interprète souvent les philosophes grecs de l'intérieur de la culture romaine, introduisant des différences d'approche qui ne seront pas sans conséquence sur les divergences entre les christianismes occidental et oriental.

Il est, à la suite d'Ambroise de Milan, le principal penseur qui permet au christianisme d'intégrer une partie de l'héritage grec et romain, en généralisant une lecture allégorique des Écritures liée au néoplatonisme. Toujours à la suite d'Ambroise, un ancien haut fonctionnaire romain, il incorpore au christianisme une partie de la tradition de force de la République puis de l'Empire romains. Il est le penseur occidental le plus influent jusqu'à Thomas d'Aquin, qui bien que reprenant une partie de la pensée d'Augustin, donne au christianisme un tour plus aristotélicien. Il demeure un penseur très influent jusqu'au XVIIe siècle, où il est une des sources de la littérature classique française et inspire les théodicées de Malebranche et de Leibniz.

Augustin est un penseur exigeant dans tous les sens du terme. Homme clé de l'émergence du moi en Occident, il joue également un rôle de premier plan dans l'évolution de la notion de justice. De son passé manichéen, il garde une forte distinction entre le Bien et le Mal. Toutefois, le néo-platonisme qui a fortement influencé sa conversion l'a amené à une conception d'un Dieu fort qui à l'inverse du Dieu faible des manichéens assure qu'à la fin le Bien l'emporte. C'est, en Occident, le théologien qui insiste le plus sur la transcendance divine, c'est-à-dire que pour lui, les pensées de Dieu ne sont pas, de près ou de loin, les pensées des hommes. Selon lui, la croyance inverse constitue précisément le péché originel. Le Dieu d'Augustin est à la fois au-dessus des êtres humains et au plus profond d'eux-mêmes, d'où un accent mis sur ce qu'il appelle la trinité intérieure : la mémoire, l'intelligence et la volonté. Si la mémoire est importante, l'idée de commencement, de renouveau est également très présente. La volonté permet de se diriger vers le Bien, mais n'est pas suffisante ; il faut aussi la grâce. Augustin met également l'accent sur la raison entendue comme un moyen de s'approcher de la vérité des choses – la vérité absolue n'étant pas de ce monde – dans une perspective qui intègre une dimension spirituelle certaine. En règle générale, la pensée augustinienne est animée d'un double mouvement, de l'extérieur (le monde) vers l'intérieur, domaine d'un Dieu lumière intérieure ; de l'inférieur (les plaisirs faciles) au supérieur (la vraie réalisation de soi). D'une certaine façon, ce qui sous-tend la dynamique de sa pensée est synthétisé par une de ses plus célèbres formules des Confessions : « Tu autem eras interior intimo meo et superior sumno meo (Mais Toi, tu étais plus profond que le tréfonds de moi-même et plus haut que le trés-haut de moi-même) ».

Dans sa théologie, le poids du péché et de l'habitude du péché est tel que sans la grâce divine l'homme ne peut pas se sauver : c'est le sens de la lutte contre le pélagianisme, qui soutient l'inverse. Au XVIe siècle et au XVIIe siècle, le protestantisme et le jansénisme qui reprendront ses thèses s'adresseront, comme Augustin de son temps, plutôt aux classes moyennes actives qu'à l'aristocatie usuellement plus pélagienne. En lien avec sa théologie, il distingue fortement le monde (lié à l'amour de soi), de la Cité de Dieu (liée à l'amour de Dieu), un terme plus république romaine, qu'il préfère à celui de royaume de Dieu.

S'il contribue fortement à mettre au premier plan le concept d'amour (il aime aimer) dans le christianisme, il est accusé d'avoir transmis à l'Occident une forte méfiance envers la chair (une tentation forte chez lui). En fait, sur le péché de chair, en partie repris aux platoniciens et aux néoplatoniciens qui distinguent l'âme du corps vu comme entrainant les humains vers le bas, il a une position modérée par rapport à Jérôme de Stridon et Grégoire de Nysse.
Sommaire

1 Biographie
1.1 L’enfance et la jeunesse – 354 à 371
1.2 L'étudiant à Carthage
1.3 Le séjour en Italie et la conversion d’Augustin
1.4 L'évêque d'Hippone
1.5 Le saint et le docteur de l'Église
2 L'homme Augustin
2.1 Une formation de rhéteur et non de philosophe
2.2 La période manichéenne d'Augustin
2.3 Augustin et les femmes de sa vie
2.4 La conversion d'Augustin
3 Athènes, Jérusalem et Rome dans la pensée d'Augustin
3.1 Augustin : Les Écritures et la littérature gréco-romaine
3.2 Augustin face aux platonismes
3.3 L'éthique augustinienne
3.4 Sagesse grecque et lumière intérieure christique chez Augustin
3.5 Dieu chez Augustin
3.6 La justice
3.7 Augustin et la constitution du moi (self) occidental
4 Les grands axes de la pensée d'Augustin
4.1 L'anthropologie d'Augustin
4.2 Temps et commencement
4.3 La Trinité Intérieure : mémoire, intelligence et volonté chez Augustin
4.4 Connaissance et illumination
4.5 Le monde, le créateur, la créature, l’être humain
4.6 Augustin, le péché, la grâce et la prédestination
4.7 Amours désirs et amours delectio
4.8 La théologie sacramentelle d'Augustin
5 L'œuvre
5.1 Quelques ouvrages importants
5.2 Les Confessions
5.3 La Cité de Dieu (Magnum opus et arduum)
5.4 De la Trinité
6 Influence d'Augustin sur le monde occidental jusqu'à la Renaissance française, XVe siècle
6.1 Augustin et le passage de la culture antique au Moyen Âge
6.2 Augustin et la fracture entre chrétienté occidentale et chrétienté orthodoxe
6.3 Augustin et le christianisme jusqu'à la Renaissance du XIIe siècle
6.4 Présence d'Augustin du XIIe siècle au XVe siècle
7 Augustin et le monde occidental du XVIe siècle au XVIIe siècle
7.1 Augustin et le protestantisme
7.2 Augustin et le XVIIe siècle français
7.3 Augustin, Descartes, Grotius, Malebranche et Leibniz
8 Augustin et la modernité (XIXe siècle et après)
8.1 Augustin et les philosophes
8.2 Augustin et Arendt
8.3 Augustin et la philosophie politique moderne
8.4 Une vision critique de son apport au christianisme
8.5 Augustin dans la culture populaire (séries TV, chansons…)
9 Œuvres
10 Bibliographie utilisée et références
10.1 Notes
10.2 Références
10.3 Bibliographie
11 Pour aller plus loin
11.1 Instruments de travail
11.2 Études
12 Voir aussi
12.1 Articles connexes
12.2 Liens externes

Biographie
L’enfance et la jeunesse – 354 à 371
Augustin à l'école de Thagaste par Benozzo Gozzoli

Augustin nait en 354 à Thagaste en Numidie (actuelle Souk Ahras, Algérie)1. La ville, située à un peu plus de 90 km de la Méditerranée à une altitude de 600 mètres, est alors un municipe d'Afrique romaine depuis environ deux siècles2.

Augustin appartient à une famille berbère de la classe aisée « en voie de prolétarisation »3 qui ambitionne de voir son enfant devenir avocat ou membre de l'administration impériale. Le père d'Augustin est un citoyen romain païen du nom de Patricius. D'origine modeste, il n'a pas fait d'études3. Son épouse Monique est chrétienneN 1. Le couple est soumis à des tensions liées à la fois aux infidélités du mari et au fait que l'épouse le trouve « limité »4. Malgré tout, Monique parvient à convertir son mari au christianisme peu avant son décès.

Augustin a un frère, Navigius, et une sœur – voire deux5 – qui sera supérieure du monastère d'Hippone. Leur langue maternelle est le latin. Si Augustin se définit lui-même comme un écrivain punique, il n'est pas certain qu'il ait connu les dialectes africains locauxN 2 et sa culture est foncièrement latine6. Élève doué, mais indocile, il déteste l’école et craint le châtiment de ses maîtres.

Le père d'Augustin réussit à amasser des économies pour que ses fils puissent bénéficier d'une éducation classique. Augustin étudie d’abord à partir de 15 ans à Madaure (actuelle M'daourouch, Algérie). Plus tard, dans les Confessions (livre I)N 3 il critique ses études comme étant trop centrées sur l’éloquence et la mémoire. Le manque d'argent le contraint à revenir à la maison familiale alors qu'il a seize ans. À cette époque, il commet de menus larcins tel le célèbre vol des poires7 commis non par besoin, mais par plaisir de la transgression. Il se le reprochera plus tard et écrira dans son livre les ConfessionsN 4.

« Dans le voisinage de nos vignes était un poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux : simple plaisir de faire ce qui était défendu. »

L'étudiant à Carthage
Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa (vers 1464), Collection Wallace, Londres.

Alors qu'Augustin va sur ses dix-sept ans, son père a réussi à épargner suffisamment pour qu'il puisse reprendre ses études à Carthage, alors la seconde ville de l'Empire romain d'Occident8. Il raconte le climat d'extrême sensualité de cette ville d'Afrique du Nord (« la friture des amours infâmes »), les plaisirs de l’amour et du théâtre :

« Je vins à Carthage, partout autour de moi bouillonnait à grand fracas la chaudière des amours honteuses9. »

Là, il connait une sorte de crise d'adolescence, et dans le latin flamboyant d'Augustin et dans le style apprécié des Romains d'Afrique4 où abondent les jeux de mots et les chiasmes, il écrit le passage très connu qui suit la phrase citée plus haut :

« Nondum amabam sed amare amabam et secretiore indigentia oderam me minus indigentem. »

(Traduction : « Je n’aimais pas encore, mais j’aimais aimer et par un besoin secret, je m’en voulais de ne pas en avoir encore assez besoin. »9)

À Carthage, très vite, il fait connaissance de la femme avec laquelle il vit pendant quinze ans10 et de laquelle il a un fils, Adéodat11. Si l'on ne sait pratiquement rien sur la concubine d'Augustin, pas même son nom, on peut penser qu'elle était chrétienne car le nom de leur fils, signifie « donné par Dieu ».

La lecture de l'Hortensius, un livre aujourd'hui disparu de Cicéron, le conduit à se passionner pour la philosophie12,13 qui est alors comprise comme « l'amour de la Sagesse ». Si, à Carthage, le Christ n'est pas vu comme le « Sauveur souffrant », mais comme la Sagesse de Dieu, la façon extrêmement légaliste dont l'Église d'Afrique interprète les écritures le conduit, dans un premier temps, à devenir, neuf ans durant, un adepte du manichéisme11. En même temps qu'il se convertit au manichéisme, Augustin décide d'abandonner le projet que son père et son protecteur Romanianus avaient pour lui : être d'abord avocat ou fonctionnaire impérial, pour devenir ensuite enseignant14. Aussi, en 375, il retourne à Thagaste et y enseigne la grammaire.

Néanmoins, Augustin revient assez rapidement à Carthage15 où il reste jusque vers 382. Un prix de poésie lui permet de devenir familier du proconsul de Carthage, Vindicius, qui, s’apercevant de la passion d’Augustin pour l’astrologie, parvient à l’en détourner en lui montrant que le succès de quelques prédictions n’est que le fruit du hasard. Ce lien avec un personnage influent permet à Augustin de nouer des relations qui lui permettent d'envisager son départ de Carthage pour Rome15, d'autant qu'il trouve les étudiants de Carthage indisciplinés et qu'il s'éloigne du manichéisme.
Le séjour en Italie et la conversion d’Augustin
Le baptême d'Augustin par Ambroise de Milan, toile de Benozzo Gozzoli, XVe siècle.

Son année à Rome se passe mal : il tombe malade, il se sent coupable d'avoir menti à sa mère pour éviter qu'elle ne le suive, et pour finir, les étudiants s'avèrent aussi décevants qu'à Carthage et "oublient" de payer leur professeur16. Heureusement à l'automne 384, le sénateur Quintus Aurelius Symmaque, dont il est le protégé17 l'envoie, sur recommandation des manichéens comme professeur de rhétorique à Milan18

« On demanda de Milan au préfet de Rome un maître de rhétorique pour cette ville, qui s’engageait même à faire les frais du voyage, et je sollicitais cet emploi par des amis infatués de toutes les erreurs manichéennes, dont, à leur insu comme au mien, mon départ allait me délivrer. Un sujet proposé fit goûter mon éloquence au préfet Symmaque, qui m’envoya. »

— Les Confessions, Livre V, ch. 13, 2319

À Milan, il fréquente une société composée de poètes et de philosophes, particulièrement des platoniciens. Il rencontre aussi Ambroise de Milan, l'évêque chrétien de la ville dont il suit les homélies avec assiduité. Sous son influence, il décide de rompre avec le manichéisme, « ne croyant pas devoir, en pleine crise de doute, me maintenir dans une secte au-dessus de laquelle je plaçais déjà un certain nombre de philosophes ». Ambroise lui apprend également une lecture non pas littérale, mais symbolique de la Bible qui lui permet de dépasser les préventions devant un texte qui tant sur la forme que sur le fond le rebute20.

Sa mère, qui a fini par le rejoindre, lui arrange une union avec un riche parti21, mais la jeune fille n'étant pas encore en âge de se marier, il doit patienter deux ans. Il renvoie – sur les conseils de sa mère selon certains21 – la concubine avec laquelle il vit depuis quinze ans. Puis, ne pouvant rester seul, il prend une nouvelle maîtresse.

Fin août 386, Ponticianus, un de ses compatriotes fonctionnaire à Trèves, en visite à l'endroit où Augustin demeure avec ses amis, leur fait le récit de la conversion au christianisme de deux de ses collègues appartenant au corps des agents secrets. Ce récit provoque chez lui un tel bouleversement qu'il se convertit à son tour22.

Après sa conversion, Augustin abandonne le métier de rhéteur et va faire une retraite culturelle (Otium Liberale), comme c'est revenu à la mode à la fin du quatrième siècle, dans une villa qu'un ami a mise à sa disposition près de Milan à Cassiciacum (aujourd'hui Cassago Brianza). Durant ce séjour, il est accompagné de sa mère – qui fait office de maîtresse de maison –, de son fils Adéodat, de son frère aîné Navtigius, et de quelques-uns de ses amis. Ce séjour permet aussi à Augustin de se déprendre de la vie compliquée qu'il a eue au début de son séjour en Italie. C'est de ce séjour que datent le Contre les Académiciens, De l’ordre, le Traité de la vie bienheureuse, les Soliloques23.

Le séjour d’Augustin à Cassiciacum dure de septembre 386 jusqu’au 23 mars 38724. Augustin revient ensuite à Milan et se prépare au baptême, en même temps que son fils Adéodat et qu'Alypius25. Durant cette période, il écrit le De musica26. Dans la nuit du 24 au 25 avril 387, à Pâques27, il est enfin baptisé par Ambroise, évêque de Milan.

« Combien j’étais ému ! Que de larmes s’échappaient de mes yeux, lorsque j’entendais retentir dans votre église le chœur mélodieux des hymnes et des cantiques qu’elle élève sans cesse vers vous ! Tandis que ces célestes paroles pénétraient dans mes oreilles, votre vérité entrait par elles doucement dans mon cœur; l’ardeur de ma piété semblait en devenir plus vive; mes larmes coulaient toujours, et j’éprouvais du plaisir à les répandre. (Confessions, livre 9) »

Sur le chemin du retour, en raison d'un blocus du port d'Ostie imposé par Maxime, un général usurpateur, Augustin et ses amis sont obligés de demeurer quelque temps dans cette ville où demeure sa mère28.
L'évêque d'Hippone
Carte de Numidie, avec Thagaste, Hippone et Carthage

Il revient en Afrique après cinq années d’absence vers la fin 38829 et vit en communauté non loin de Thagaste (actuelle Souk Ahras) avec des amis, dont Alypius30, qui devient vite évêque du lieu, et des disciples31. Les tensions entre les catholiques et les manichéens sont alors vives ce qui pousse Augustin à écrire De la vraie religion – pour dissuader ceux qui seraient tentés par le manichéisme. Il termine également avec son fils Adéodat De la Grandeur de l’âme, qu’il a commencé de composer à Rome. La mort de son fils à l’âge de 17 ans, et celle de Nébridius, un ami qu'il connait depuis Carthage, provoquent chez lui un immense vide et lui donnent l'envie de sortir d'une vie purement contemplative. Aussi, en 391, il accepte d’aller à Hippone (actuelle Annaba) rendre visite à un ami, membre de la police secrète, qui désire se retirer du monde32.

Les évêques et les prêtres sont à cette époque choisis par les fidèles. Au moment de l'arrivée d'Augustin à Hippone, l'Église catholique est minoritaire face à la puissante Église donatiste tandis que les manichéens sont actifs. Leur chef Fortunatus est une ancienne connaissance d'Augustin. L'évêque catholique Valerius, un Grec, parle mal le latin et n'est pas capable de comprendre le dialecte punique33. Aussi, lorsqu'il explique à ses fidèles le besoin en prêtres de son église et que ceux-ci se saisissent d'Augustin, il accepte de l'ordonner prêtre sur le champ. Par la suite, il fera tout pour conserver Augustin et l'autorisera à fonder un monastère à Hippone dans le jardin de la principale église34. Ce monastère fournira par la suite de nombreux évêques à l'Église d'Afrique et recrutera de nombreux "anciens" de l'administration impériale (notamment de la police secrète)35`;

Augustin se montre extêment actif pour renforcer la position de l'Église Catholique. Le 28 août 392, lors du débat avec le chef des manichéens Fortunatus, il fait tant et si bien qu'il le réduit au silence et le force à quitter la ville23. Les donatistes instruits par l'expérience évitent le débat ; pour les affronter Augustin écrit le Psaume alphabétique contre le parti de Donat en 394, un livre destiné à les combattre sur leur propre terrain : les cantiques populaires36.

En 395, Augustin est nommé évêque d'Hippone37 et le restera jusqu'à sa mort en 430. En 399, les temples païens sont fermés. À cette occasion, il rédige la Catéchèse des Débutants.

C'est à Hippone qu'il va écrire les grandes œuvres de la maturité : Les Confessions, écrites de 397 à 40038 ; De la trinité (410-416) ; la Cité de Dieu de 410 à 42639. C'est aussi d'Hippone qu'il va mener l'essentiel de ses combats contre les manichéens (environ de 387 à 400), contre les donatistes (environ de 400 à 412) et contre les pélagiens de 412 à 43040.

Augustin impose à son clergé un mode de vie très modeste dont il donne l'exemple41. Toutefois, il est confronté à certaines dérives de la part de certains, et le lien entre les nouveaux clercs et les anciens – très unis et un peu autoritaires – est difficile42. Par ailleurs, l'Église d'Afrique est en général peu missionnaire et n'essaye guère d'évangéliser hors la frontière romaine et de la zone littorale d'Afrique du Nord43.

Durant cette période Augustin est le conseiller spirituel d'une certaine Pauline, dont on sait peu de choses mais dont certaines indications laissent à penser qu'il pourrait s'agir d'une noble romaine. De la correspondance qu'ils ont échangé, il reste la lettre 147, connue sous le titre de La vision de Dieu44.

Il passe les dernières années de sa vie à établir une chronologie de ses écrits, à les relire et à les juger en écrivant les Rétractations45. Il meurt à Hippone lors du siège de Genséric, chef des troupes Vandales, en 430 en laissant derrière lui une œuvre considérable qui lui survit. Il passe ses derniers jours volontairement seul de peur d'être distrait, se concentrant sur la lecture des psaumes de David affichés au mur46.
Le saint et le docteur de l'Église
Tombe de saint-Augustin à la Basilique San Pietro in Ciel d'Oro à Pavie

Selon la True Martyrology de Bède le Vénérable le corps d'Augustin est plus tard amené à Cagliari en Sardaigne par des évêques catholiques expulsés d'Afrique du Nord par Huneric. Vers 720, sa dépouille est déposée à la Basilique San Pietro in Ciel d'Oro à Pavie (Italie) par Pierre, évêque du lieu et oncle du roi Lombard Liutprand, pour la protéger des raids côtiers musulmans. En janvier 1327 le pape Jean XXII, par la bulle Veneranda Sanctorum Patrum, fait des Augustiniens les gardiens de la tombe.

Augustin est canonisé par acclamation populaire en 1298 et reconnu comme docteur de l'Église la même année par le pape Boniface VIII47. Il est fêté par les catholiques le 28 août, jour de sa mort. Augustin est considéré comme le saint patron des brasseurs, des imprimeurs et des théologiens. L'Église orthodoxe le considère également comme un saint et le célèbre le 15 juin48.
L'homme Augustin
Une formation de rhéteur et non de philosophe
Démosthène s'exerçant à la parole : un des rhéteurs de l'Antiquité les plus connus avec Cicéron

L'éducation d'Augustin est entièrement tournée vers « la maîtrise de la parole »49 que les étudiants acquièrent alors par l'étude de quelques grands anciens (Virgile, Cicéron, Salluste)qu'ils apprennent quasiment par cœur49. Augustin, élève précoce et doué, aime les classiques latins50. Sa formation marque son approche des Écritures, son art d'écrire et son choix des mots. Elle lui donne aussi les clés pour comprendre et être compris des lettrés du monde romain11, clés qu'il contribuera à transmettre pendant longtemps au monde occidental. Par contre, cette méthode d'enseignement est peu adaptée à l'apprentissage des langues et Augustin à la fin de ses études ne connaît pas le grec. Aussi, Augustin est-il quasiment le seul philosophe latin de l'antiquité à ne pas maîtriser le grec11 même si dans sa maturité, il fera des efforts pour remédier en partie à cette lacune.

Comme beaucoup de jeunes avant et après lui, Augustin durant sa formation est confronté à l’œuvre de Cicéron. À cette époque, la philosophie n'est pas une technique. Elle est plutôt un apprentissage de la Sagesse. Aussi la lecture de Cicéron, particulièrement d'un livre aujourd'hui disparu, l'Hortensius13 va conduire Augustin à lire la Bible. Il faut ici se rappeler que pour les chrétiens d'Afrique de cette époque, le Christ n'est pas vu comme le Sauveur souffrant (le crucifix n'existe pas alors) mais comme un « maître enseignant la Sagesse »51. Mais la bible de l'Église d'Afrique, remplie de mots d'argot est très éloignée de la langue de Cicéron. Par ailleurs, de façon générale, la bible fourmille de récits dont il dira, dans les Confessions, qu'il les a vus comme « grossiers et immoraux ». Ce mauvais contact avec la bible est en partie responsable de son adhésion au manichéisme, qui lui paraît plus brillant intellectuellement. Ce n'est que plus tard à Milan, au contact d'Ambroise, alors qu'il est déjà professeur, qu'il découvre vraiment la philosophie néo-platonicienne.

Augustin, par formation et par talent est un redoutable rhéteur et polémiste qui, à la fin de sa vie, selon Peter Brown, un de ses biographes, sait « trop bien mettre en branle la rude machine de la controverse ecclésiastique »52, notamment à l'égard de Julien d'Eclane. Une part importante de son œuvre est liée à ses controverses avec les Manichéens, avec les donatistes qui alors dominaient l'Église chrétienne d'Afrique, avec les lettrés romains païens, et enfin avec le pélagianisme, d'abord celui de Pélage (hérésiarque), puis celui de Julien d'Eclane. Dans ses polémiques, il adopte parfois des positions dures comme en témoigne sa devise durant sa campagne contre les donatistes : « couvre-leur la face d'ignominie ». La polémique terminée, il n'hésite pas à utiliser l'administration impériale pour faire appliquer les décisions adéquates53.
La période manichéenne d'Augustin
Article connexe : manichéisme.
La diffusion du manichéisme entre 300 et 500 de notre ère. Le manichéisme s'est étendu de l'Orient à l'Occident, un certain nombre des écrits les plus importants que l'on possède sont écrits en chinois.

La lecture de l'Hortensius de Cicéron pousse Augustin vers l'étude de la Sagesse. En Numidie où il vit le christianisme est vu comme représentant la Sagesse véritable54, donc a priori les choses auraient dû bien se passer. Mais la réalité de l'Église est pour un intellectuel comme Augustin très décevante. Aussi est-il attiré par le manichéisme alors en pleine expansion, et durant neuf ans il sera un "auditeur", c'est-à-dire un fidèle du manichéisme55. Cet attrait s'explique par plusieurs raisons : les manichéens s'entourent de mystère, ils mènent une vie ascétique, ils sont très soudés et assez extrêmistes. Autant d'éléments susceptibles d'attirer un jeune homme comme Augustin, d'autant qu'ils peuvent lui donner l'impression de figurer parmi les Élus – nom d'ailleurs donné par la secte à ses chefs. Pour Peter Brown, les manichéens sont un peu les bolcheviques de l'époque et il compare même l'attirance qu'ils vont exercer sur Augustin à celle, dans les années trente, des marxistes envers certains étudiants des grandes universités anglaises. Les manichéens se présentent comme de vrais disciples du Christ ; leur Christ est avant tout « Le Jésus souffrant »56 – dans une perspective manichéenne c'est-à-dire qu'il sauve en partie le Bien, mais qu'en dehors les forces du Mal se déchaînent ; le Bien est alors sans défense et passif devant le Mal, Dieu étant dépourvu de sa toute-puissance. Ce qu'Augustin considérera plus tard comme un des grands points faibles du manichéisme56. Mais, sur le moment, le manichéisme permet à Augustin de ne pas attribuer le mal à Dieu, puisqu'existent chez les manichéens deux principes, le Mal et le Bien, un point qu'Augustin utilisera pour remporter des joutes oratoires face à des non-manichéens57. Autre avantage pour Augustin, avec le manichéisme, ce n'est pas l'homme qui pèche mais quelque chose dans sa nature, ce qui permet d'évacuer la responsabilité des êtres humains. Dans les Confessions, Augustin avoue avoir été longtemps sensible à ce pointN 5. Par ailleurs, le manichéisme lui permet d'échapper à une image de Dieu le Père héritée de l'Ancien testament que les manichéens rejettent. De même, la vision très négative du manichéisme envers les patriarches dont le comportement leur semble trop humain – et pour tout dire assez immoral58– n'est pas sans écho chez Augustin, comme nous l'avons vu. Augustin entraîne dans son aventure manichéenne un groupe d'amis lettrés qu'il a plus tard le plus grand mal à faire retourner dans le giron de l'Église59.

Mais très vite, il se sent à l'étroit dans ce mouvement. À cela plusieurs raisons. D'une part, la majeure partie des convertis au manichéisme sont des commerçants qui se posent moins de questions qu'Augustin. D'autre part, le responsable des manichéens pour l'Empire romain, Fauste de Milève, lui paraît, quand il finit par le rencontrer, dépourvu d'une solide culture classique60. Augustin quitte alors le manichéisme dont il estime qu'il ne lui permettra plus de progresser. Il pense en effet qu'on ne peut, comme les manichéens, se « dispenser des exigences exaltantes qu'implique dans la philosophie classique la recherche de la vérité »60. Après avoir quitté le manichéisme, il fait un bref retour à Cicéron et au scepticisme, se reprochant d'avoir adhéré à une secte trop rapidement, sans avoir pris le temps du jugement61.
Augustin et les femmes de sa vie

Deux femmes ont été proches d'Augustin : sa mère, et sa concubine pendant treize ans, dont il a eu un fils, Adéodat. Sa mère Monique lui est très attachée au point que Peter Brown la traite de « mère abusive »62et que plus tard Augustin estime que son amour pour lui était à certains égards « trop charnel »N 6. Chrétienne, elle sait se montrer ferme avec son fils. Lorsqu'il devient manichéen, elle le chasse de la maison. Pourtant, elle tient absolument à demeurer proche de lui. Elle veut d'abord le suivre à Rome, Augustin qui n'y tient pas doit lui mentir, et cela lui pèsera quand il sera à Rome. Mais elle le suit à Milan et à Cassiacum où Augustin passe plusieurs mois de retraite philosophique avec certains de ses amis et relations. Là, elle fait office de maîtresse de maison tout en participant aux discussions. Monique meurt à Ostie sur le chemin de retour en Afrique durant l'été 387. Augustin dans son livre les Confessions évoque cette disparition et les moments qui ont précédé :
Saint Augustin et sa mère sainte Monique (1846), par Ary Scheffer

« À peu de distance de ce jour où ma mère devait sortir de cette vie, jour que vous connaissiez, mais que nous ignorions, il était arrivé, par un effet de vos vues secrètes, comme je le crois, qu’elle et moi, nous nous trouvions seuls appuyés à une fenêtre, donnant sur le jardin de la maison qui était notre demeure à Ostie, à l’embouchure du Tibre, (…)
vous savez, Seigneur, que ce jour-là, durant ce discours, le monde et tous ses plaisirs nous paraissaient bien vils. Alors ma mère dit : « Mon fils, pour ce qui me regarde, plus rien ne me charme en cette vie. J’ignore ce que je dois faire encore ici, et pourquoi j’y suis, après que mon espérance de ce siècle a été accomplie. Il n’y avait qu’une seule chose pour laquelle je désirasse rester un peu dans cette vie, c’était de te voir chrétien catholique avant de mourir. Mon Dieu m’a accordé cela au-delà de mes vœux; je te vois son serviteur, non content d’avoir méprisé les terrestres félicités ; que fais-je donc ici ? »

— Confessions, livre 9, § 10

De la femme qui a partagé sa vie durant treize ans nous ignorons tout jusqu'au nom. Il la quitte lorsqu'il envisage de réaliser un "riche mariage", pratique courante à l'époque où le statut social pouvait être un obstacle à l'accession au « matrimonium »63. Mais le fait qu'il oublie de la nommer ne signifie pas qu'elle n'a pas compté pour lui. C'est la thèse de Meldelson64qui relève qu'Augustin utilise pour évoquer cette séparation ces mots : cœur (cor), attaché (adharerebat), blessé (conscium et vulneratum), employés dans les Confessions seulement dans deux autres cas : la mort de sa mère et celle d'un de ses amis. Concernant la relation d'Augustin et de sa concubine, deux autres éléments peuvent être ajoutés. D'une part, le passage des Confessions qui traite de cette séparation peut être analysé comme sous-tendu par la philosophie néo-platonicienne du désespoir d'une âme, lorsqu'elle doit aller plus loin que les attachements terrestres pour chercher l'unité avec l'Un64. D'autre part, si Mendelson64insiste sur la responsabilité d'Augustin dans cette séparation, il est possible que lui-même ne s'en soit pas exonéré. En effet, cette rupture intervient au début d'une période où après avoir frôlé la dépression, il se convertira.
La conversion d'Augustin
La conversion d'Augustin par Nicolo di Pietro

Tout d'abord il convient de noter que si Augustin n'est pas baptisé, il est malgré tout avant sa conversion catéchumène, et il le demeure ensuite, un peu par intérêt, l'empire étant alors chrétien65. Sa conversion qui le ménera au baptême est un long cheminement de quatorze ans qui comporte trois grandes étapes. La première phase a lieu lors de sa lecture de l'Hortensius de Cicéron. Il s'agit alors d'une « conversion à la sagesse »66. Tout de suite après, il « chute » dans le manichéisme, avant de se reprendre. Survient alors la deuxième phase, que Marie-Anne Vannier nomme l' épistrophé (conversion métaphysique)67. Elle a lieu à la suite de sa rencontre à Milan. Là, il est séduit à la fois par la personnalité d'Ambroise65, ancien haut fonctionnaire devenu évêque et homme fort de l'Empire, et par ses sermons fortement imprégnés de néoplatonisme68. Pour Ambroise en effet, l'âme prime sur le corps, et l'Ancien Testament est lu à travers un prisme néoplatonicien, où « sous la lettre opaque et rebutante de l'Ancien Testament, son seul sens caché, « l'Esprit », appelle l'âme à prendre son essor et à s'envoler vers un autre monde20 » ; ce qui est attirant pour Augustin, dont les réticences envers le christianisme étaient pour une large partie liées à ce qu'il prenait pour une certaine pauvreté intellectuelle20. Sous l'influence d'Ambroise et à la suite de sa lecture des livres de néo-platoniciens, il se convertit de façon théorique, intellectuelle dirions-nous de nos jours, au christianisme tel qu'il est conçu à Milan. Mais il ne s'agit encore d'une conversion en profondeur (metanoïa), celle qui engage en profondeur sa vie69. Celle-ci n'a lieu qu'un peu plus tard dans le jardin d'un villa de Milan. Augustin la relate ainsi au chapitre XII du livre VIII des Confessions.

« Et voici que j’entends une voix venue de la maison voisine, celle d'un garçon ou d'une fille, je ne sais qui, sur un air de chanson disait et répétait à plusieurs reprises : « Prends, lis ! Prends, lis ! » Et aussitôt, changeant de visage, je me mis à réfléchir intensément, en me demandant si dans un jeu une telle ritournelle était habituellement en usage chez les enfants. Mais, il ne me revenait pas de l’avoir entendue quelque part. Et, refoulant l’assaut de mes larmes, je me levai, ne voyant d’autre interprétation à cet ordre divin que l’injonction d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais.

Je venais, en effet, d'apprendre qu'Antoine avait tiré de la lecture de l'Évangile pendant laquelle il était survenu par hasard un avertissement personnel comme si c'était pour lui qu’était dit ce qu’on lisait : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Viens, suis-moi », et qu’un tel oracle l'avait aussitôt converti à Toi.

Je me hâtai donc de revenir à l'endroit où Alypius était assis ; car c’est là que j’avais posé le livre de l'Apôtre quand je m'étais levé. Je le saisis, je l'ouvris, et je lus en silence le premier chapitre sur lequel tombèrent mes yeux : « Point de ripailles ni de beuveries ; point de coucheries ni de débauches ; point de querelles ni de jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans ses convoitises.

Je ne voulus pas en lire davantage : je n’en avais plus besoin. Ce verset à peine achevé, à l’instant même se répandit dans mon cœur une lumière apaisante et toutes les ténèbres du doute se dissipèrent. »

Sa conversion, tant pour lui que pour les Chrétiens, a un caractère apologétique. Il y insiste dans son livre Confessions. Le 22 avril 2007, au cours d'une visite pastorale à Pavie, le pape Benoît XVI prononce une homélie où il insiste sur le long cheminent qu'a été la conversion d'Augustin N 7. Concernant le récit que fait Augustin de sa conversion64 dans les Confessions, un auteur comme Mendelson conseille un certain recul. En effet, d'une part il s'agit d'une autobiographie avec les limites du genre quant à l'objectivité de l'exposé des faits, et d'autre part Augustin est un bon rhéteur qui sait présenter les choses.
Athènes, Jérusalem et Rome dans la pensée d'Augustin

Augustin est considéré comme l'un des principaux artisan de la synthèse réalisé par les pères de l'Église entre le néoplatonisme, le judéo-christianisme, les Écritures70, et – comme le montre son livre la Cité de Dieu – la culture classique latine. À ce titre, il a longtemps marqué la partie de l'occident marquée par les christianismes catholique et protestant.
Augustin : Les Écritures et la littérature gréco-romaine
Bible destinée à un monastère

Augustin découvre la Bible à travers la Vetus Africana, une traduction sommaire et mal écriteN 8 qui déroute un homme habitué aux écrits de Cicéron et des grands auteurs latins. En plus, le fond lui-même, avec ses « généalogies bancales, ses épisodes tirés par les cheveux, et [les histoires pénibles voire salées] », lui déplaît. Cette réaction n'est pas propre à Augustin. On la trouve aussi chez des chrétiens comme Lactance et des néo-platoniciens comme Porphyre. Sa rencontre avec Ambroise de Milan lui fait découvrir une nouvelle façon de lire la Bible, non plus de façon littérale mais d'une façon allégorique propre à en découvrir le sens caché. Cette méthode, d'abord utilisée par les Grecs au VIee siècle avant notre ère pour interprêter Homère a été utilisée plus tard par Philon d'Alexandrie pour la Bible, puis popularisée par Clément d'Alexandrie au IIe siècle71. À leur suite, Augustin distingue deux niveaux de lecture des Écritures : le mode simple et le mode figuré. Il écrit dans la Morale de l'Église : « Bien des choses} y sont exprimée sur un mode plutôt simple, accommodé aux âmes qui se traînent à terre, afin que les réalités humaines leur permettent de se dresser vers les divines; bien des choses y sont exprimées sur le mode figuré, afin que l'esprit studieux s'y exerce plus utilement dans sa recherche et s'y réjouisse davantage dans sa découverte »72. Le livre d'Augustin De Doctrina christiana (396-426) est perçu par un auteur comme Lagouanère en tant que « grand traité d'exégèse biblique »73.

Il y a chez Augustin une tension entre le mystère sans fond des Écritures, et le fait que l'intelligence des hommes, un don divin, « doit s'exercer à y trouver le maximum de lumière compatible avec sa nature fatalement limitée »l74. Dans le De Consensu evangelistarum (399-400) et dans La Vision de Dieu, il s'interroge sur les passages apparemment contradictoires des Évangiles : comme les Évangiles ne peuvent se contredire, il faut essayer d'en comprendre le sens qui nous échappe.
Philon d'Alexandrie

Toutefois, la façon allégorique et apologétique d'interpréter les Écrits bibliques donne à la philosophie grecque une place importante. La volonté des apologistes chrétiens de « présenter le christianisme sous une forme compréhensible au monde gréco-latin », s'appuie non seulement sur Philon d'Alexandrie, qui a tissé des liens entre le Judaïsme et la pensée grecque75, mais également sur le prologue de l'évangile de Jean : « Au commencement était le Logos, et le Logos était près de Dieu et le Logos était Dieu »76. En effet le Logos, concept central de la philosophie grecque, permet d'interpréter les Évangiles dans les termes de la philosophie grecque comme l'avait vu Amélius, un disciple de Plotin77. De sorte qu'Augustin est un des fers de lance d'un christianisme vue comme une philosophie, voire comme la philosophie75.

Augustin hiérarchise les écrits. Viennent d'abord les Écritures bibliques reconnues par l'Église puis les textes des grands auteurs chrétiens. Il écrit à sa correspondante Pauline dans La vision de Dieu :

« En effet, tu ne m'accordes pas le même crédit qu'à Ambroise et aux témoignages de poids tirés de son œuvre ; ou, si tu penses qu'il faut nous croire tous deux d'une maniére égale, iras-tu nous comparer à l'Évangile ou mettre sur le même plan nos écrits et les Écritures canoniques ? Assurément, à juger sagement les choses, tu vois que leur autorité passe loin devant la nôtreN 9. »

Si dans son grand ouvrage la Cité de Dieu, il oppose constamment aux auteurs latins « votre Virgile », « nos écritures »78, la culture gréco-romaine imprègne malgré tout l'ouvrage, comme en témoigne le fait qu'il ne parle pas de Royaume de Dieu mais de Cité de Dieu79. Par ailleurs, Augustin a contribué par ce livre à faire connaître à des générations de lecteurs la culture romaine, notamment la religion romaine ancienne et les écrits de Varron et d'autres écrivains. Enfin comme nous le verrons, Cicéron et Platon, puis le néo-platonisme, imprègnent profondément sa pensée. Nous avons vu que sa façon d'écrire est quasi-entièrement modelée, comme par la culture latine.
Augustin face aux platonismes
Articles connexes : Platonisme, néoplatonisme, Plotin et Porphyre de Tyr.
Platonisme et néoplatonisme
L'École d'Athènes par Raphaël

Depuis le IIe siècle des auteurs chrétiens tels Clément d'Alexandrie ou Origène cherchent à inculturer le christianisme au monde gréco-latin en s"appuyant sur le platonisme. Lorsqu'Augustin arrive à Milan au IVe siècle, le néoplatonisme de Plotin, un Grec d'Égypte dont les entretiens Les Ennéades ont été publiés par son disciple Porphyre), connaît une très grande faveur, tant auprès des païens que des chrétiens80. Les écrits des néoplatoniciens traduits en latin par un chrétien, Marius Victorinus, exercent un forte influence sur Ambroise de Milan, le grand homme du christianisme de l'époque – et futur saint –, pour qui « les disciples de Platon représentent l'aristocratie de la pensée »81. Pendant ses années en Italie du nord, Augustin s'imprègne des écrits de ces auteurs et, d'une certaine façon, les fait siens. Peter Brown estime que « Plotin et Porphyre sont en quelque sorte greffés de façon presque imperceptible dans ses écrits et forment comme la base toujours présente de sa pensée »82. Plusieurs éléments attirent alors les chrétiens vers les néoplatoniciens : le Royaume du Christ n'est pas de ce monde et celui des platoniciens non plus puisqu'il est dans le royaume des idées81 ; pour les platoniciens l'Intellect est un médiateur entre l'Un et le monde extérieur, une idée que les chrétiens rapprochent de l'évangile de Jean, où il est question du « Verbe »83. Mais, pour Augustin, Plotin a un autre mérite. Il lui permet de surmonter la tentation dualiste et manichéenne qu'il a éprouvée dans sa jeunesse. En effet chez Plotin l'Un est actif et modèle le monde sans être souillé, alors que dans le manichéisme le Bien est passif face au Mal84.
Une architectonique inspirée par celle du néoplatonisme
Pour Nietzsche
le christianisme est un platonisme pour le peuple

Pour Mendelson64« ce qui met l'ontologie néoplatonicienne à part [...] c'est à la fois la fermeté de sa promesse et la grandeur de l'architectonique qui complète le monde des apparences visibles »N 10. Si le néoplatonisme se base sur une opposition monde sensible/monde physique et raison/spirituel, son architectonique est fondamentalement basée sur l'Un. En écho, dans l'architectonique Augustienne, « Dieu est l'ultime source et point d'origine pour ce qui est dessous »85. Chez Augustin et chez les néoplatoniciens, la pluralité et la diversité viennent de l'Un ou de Dieu dans un mouvement descendant.

Le monde sensible est celui du privé, des choses qui passent, tandis que le monde intelligible, celui du public, est formé des réalités durables86. Le monde intelligible cherche l'unité avec Dieu, avec la source tandis que le monde sensible se laisse piéger par les choses matérielles et n'est donc capable que d'accéder à une petite portion du réel86. Au contraire le monde intelligible et la raison, importante tant chez Augustin que chez les néoplatoniciens, permet d'orienter notre sensibilité vers le haut, vers Dieu87. Pour Augustin le mal moral réside dans le fait de s'en tenir aux biens inférieurs et par là de se détourner de Dieu85.
Les points de désaccord entre Augustin et les néoplatoniciens

Pour Mendelson, Augustin se démarque des néoplatoniciens sur deux points. Tout d'abord, Augustin insiste sur la « relation de l'âme à Dieu », semblant trouver que Plotin établit une trop grande distance entre l'Un et les âmes. D'autre part, il ne fait pas sienne l'idée néoplatonicienne selon laquelle le lien entre Dieu – ou Un – et les hommes, se fait par un processus d'émanation venant du haut. Augustin met au contraire l'accent sur la volonté de Dieu. En effet, ici, il doit combiner la conception néoplatonicienne à la conception biblique de Dieu, c'est-à-dire que : « les attributs divins les plus prisés de la tradition grecque (i.e. nécessité, immutabilité et éternité atemporelle) doivent être d'une façon ou d'une autre combinés avec les attributs personnels (i.e volonté, justice et but temporel) du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob »85et de Jésus-Christ.

Pour Augustin, le christianisme ne vise pas le même public que le platonisme et le néoplatonisme et c'est là selon lui une des différences fondamentales : le platonisme s'adresse à une élite, et n'arrive pas à convaincre le plus grand nombre de se « détourner des choses terrestres pour les orienter vers les choses spirituelles » et transformer ainsi le monde77. De sorte que pour Pierre Hadot « Nietzsche aurait pu s'appuyer sur Augustin pour justifier sa formule « le christianisme est un platonisme pour le peuple »88. »
L'éthique augustinienne

Augustin tant dans le livre 8 de la Cité de Dieu que dans le livre 19 voit l'éthique ou la philosophie morale (l'expression latine pour l'éthique) comme la recherche du bien suprême et des moyens de l'atteindre89 Pour lui le bien suprême (Summum Bonum) c'est le vrai bonheur ( Augustin utilise le terme latin beatitudo). Cette recherche du vrai bonheur qui domine son éthique est alors partagée par tous les courants philosophiques. Elle conduit les paiens à regarder « les intellectuels chrétiens comme des rivaux philosophiques » 90. En donnant la priorité, Augustin, en ligne avec les philosophes de son temps, fait de la philosophie une discipline pratique dont le principal but est la recherche du bonheur, où l'éthique domine la logique et la métaphysique91. Augustin par là se trouve en opposition tant avec la philosophie moderne qui est plus "technique", moins centrée sur l'éthique, et avec le christianisme qui, en général, a abandonné une éthique eudémoniste (une forme de téléologie i.e éthique visant un but) pour une éthique déontologique où sont mis en avant le devoir et la loi 92.

Son livre De Beata vita montre selon Bonnie Kent93l'importance que Augustin attache au bonheur qui pour lui ne se confonds pas avec faire ce qu'on en veut. Pour Augustin,comme pour Cicéron, nous sommes plus prêt du bonheur en échouant à faire ce que nous voulons qu'en voulant une chose non appropriée94. Dans ce livre, il s'attaque à la façon dont les académiciens envisage d'atteindre le bonheur à savoir que pour eux le bonheur est dans le chemin d'une recherche sans fin de la vérité. Dans Contra Academicos, il insiste sur les capacités de l'intelligence humaines à définir ce qui est le bien pour nous. Plus tard dans les rétractions (livre écrit avant sa mort où il indique ce qu'il pense de ses oeuvres de jeunesse qu'il vient de relire), il trouve qu'il était alors trop sous l'influence de la philosophie héllenistique, et insiste plus sur l'illumination divine 95
Sagesse grecque et lumière intérieure christique chez Augustin
Michael Pacher, l'autel des Pères de l'Église : Augustin d'Hippone, Jérôme de Stridon, Ambroise de Milan, Grégoire Ier

La sagesse commence à être pensée en Occident au VIIe siècle avant notre ère avec ceux qu'on a coutume d'appeler les Sept Sages grecs : Thalès, Solon, Chilon, Pittacos, Bias, Cléobule et Périandre96, hommes qu'Augustin cite dans son livre la Cité de DieuN 11 . La sagesse (sophia chez les grecs), ne consiste pas seulement en des maximes de sagesse – dont la plus célèbre est peut-être « connais-toi toi-même »97 –, elle se réfère également toujours à « une règle de vie fondée sur une certaine vision du monde »98. Cette vision du monde chez les maîtres de sagesse qui vont inspirer Augustin s'articule sur un univers vu comme cohérent, comme un « cosmos, un monde structuré »99. Le principe de cohérence est différent selon les philosophes qui à l'époque sont aussi des maîtres de sagesse. Dans le courant platonicien qui va inspirer si profondément Augustin, ce principe de cohérence est l'« Un-Bien »100. Il est à remarquer que ces sages ont souvent été des hommes politiques et que la pensée de Platon est elle-même politique, elle s'inscrit dans une volonté de gérer la société ; on parlait alors plutôt de Cité, en se fondant sur le bien en soiN 12, un trait qu'on retrouve également chez Augustin, notamment dans la Cité de Dieu.

Un autre courant de la philosophie grecque et de sa sagesse, le stoïcisme, va également influencer Augustin, qui cite souvent Zénon et Chrysippe101. Chez les Stoïciens, le Cosmos « se présente comme un immense corps, un organisme où chaque élément ... a sa place et son rôle ... Ce vaste corps a une âme, elle-même divine : le pneuma, ce souffle igné qui le gouverne rationnellement de l'intérieur »102. Dans le Stoïcisme, la Sagesse consiste à « Sequere naturam, suivre la nature » de son plein gré et d'atteindre ainsi l'apatheia, c'est-à-dire la sérénité101. Les stoïciens sont en général engagés dans la politique, tels Sénèque, conseiller de Néron, ou Marc Aurèle, qui fut empereur romain. En effet, ils considèrent de leur devoir de mettre leurs connaissances dans l'ordre des choses. Par contre, en intervenant dans un domaine où règne la passion, ils devront s'évertuer à ne pas y perdre leur sérénité, à servir et non pas à se servir103, même si parfois, tel Sénèque, ils auront tendance à pencher du mauvais côté.
Saint Paul, par Vincenzo Gemito (1917)

C'est à la lecture de Cicéron – qui appartient à la Nouvelle Académie, une vision sceptique de l'Académie de Platon –, qu'Augustin se convertit à la philosophie et à la sagesse, vers sa dix-huitième année. Si plus tard, à Cassiciacum, il écrit son livre Contra Academicos, il n'en demeure pas moins, comme il l'écrit dans la Vie Heureuse, que durant la période qui va de sa conversion à la philosophie, à celle au christianisme, « ce furent les Académiciens qui prirent en main le gouvernail, me maintenant au milieu des flots, luttant contre tous les vents »N 13. Malgré tout, il s'oppose aux sceptiques de l'académie quant à la connaissance qu'on peut avoir de soi. Préfigurant Descartes, il écrit, contre ceux qui doutent qu'on puisse se connaître : « En effet, si je me trompe, je suis... Et de la même manière que je connais que je suis, je sais aussi que je me connais »N 14.

À partir de son séjour à Milan, Augustin découvre non seulement le néo-platonisme, dont la sagesse est malgré tout en lien avec ce qu'il connait de par sa formation mais, également les Écritures, et notamment les épîtres de Paul104. Si comme l'écrira plus tard Pascal, « Platon, pour disposer au christianisme »105, les épîtres de Paul et notamment l'idée que Dieu est sagesse et que la sagesse est un don gratuit de dieu105 l'amène à remanier assez en profondeur la conception antique de la sagesse. Si, sur l'architectonique générale du monde, il s'éloigne peu des néo-platoniciens et n'a pas une nouvelle conception de la cosmologie106, par contre, il est beaucoup plus innovant en ce qui concerne la vie intérieure avec sa conception de Dieu comme « maître intérieur »107, « lumière intérieure »108. Il écrit dans Le Maître :

« Mais, pour tout ce que nous saisissons par l'intelligence, ce n'est pas une voix qui résonne au-dehors en parlant, mais une vérité qui dirige l'esprit de l'intérieur que nous consultons, avertis peut-être par les mots pour le faire. Or celui qui est consulté enseigne le Christ dont il est dit qu'il habite dans l'homme intérieurN 15, c'est-à-dire la Vertu immuable de Dieu et sa Sagesse éternelleN 16 que toute âme raisonnable consulte, mais qui ne se manifeste à chacun qu'autant qu'il peut la sa
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